Un été
Il va pleuvoir, dis-je de retour au bateau.
Le ciel gronda derrière les collines.
Le vent s’était levé d’un coup, brutalement. On entendait à présent le cliquetis des drisses qui s’agitaient en cognant contre les mâts, une musique déstructurée et métallique qui emplissait l’air. Quelques plaisanciers, jusque-là discrets, nonchalants, se laissaient maintenant gagner par la fébrile effervescence du môle. Je regardais le va-et-vient de ceux qui avaient garé leur voiture près de la digue, qui s’affairaient dans un grand fracas de claquement de coffres et de portières sous le ciel tourmenté.
Autour des bateaux, on rangeait, on nouait, serrait, vérifiait, on protégeait comme on pouvait, et les visages se levaient régulièrement, scrutant une éclaircie qui ne venait pas, espérant sans espoir une accalmie.
Le ciel s’était boursouflé de gros nuages noirs. La lumière des éclairs le fissurait régulièrement. De l’autre côté de la digue, les vagues venaient s’éclater contre les rochers. Les pavillons et les drapeaux remuaient en claquant sur eux-mêmes comme s’ils voulaient fuir l’orage. Les bateaux, pourtant solidement amarrés, se mirent à onduler dans le port.
Je me demandais ce que Jeanne faisait, ce qu’elle attendait pour revenir. Si elle tardait trop, elle ne pourrait éviter l’orage.
Mon frère sortit du carré et voulut savoir si je l’avais vue. Non, dis-je.
Merde.
Qu’est-ce qu’il y a ?
Il tenait son téléphone à la main. C’est sa mère, dit-il. Il resta un instant sans rien dire devant nous, désemparé. Moi non plus je ne disais rien. Je ne pensais pas. Reprenant ses esprits, il composa aussitôt un numéro de téléphone et porta l’appareil à son oreille. Il attendit sous le regard médusé de Lone. J’étais en train, très lentement, de prendre conscience de ce que les mots qu’il venait de prononcer signifiaient lorsque quelque chose se mit à vibrer dans le carré. Nous nous regardâmes tous les trois et nous approchâmes de l’ouverture. Sur la table à cartes, le téléphone de Jeanne, dont le cadran était éclairé, se déplaçait à chaque vibration. Elle ne l’avait pas emporté avec elle, ce qui signifiait qu’elle ignorait encore que sa mère était morte, et par conséquent, que c’était nous qui allions devoir le lui annoncer. Je levai la tête. Je venais de recevoir une première goutte.
Vite, dit Jean, il faut fermer les hublots, mais bientôt on entendit un grand fracas, le bruit violent de la pluie qui tombait sur le bitume du môle, des gouttes épaisses qui trouaient la mer en grésillant. Nous restâmes un instant interdits. Le bateau tanguait. Mon frère descendit dans le carré tandis que Lone et moi remontions sur le quai, hésitant un peu à aller à la rencontre de Jeanne ou à nous mettre à l’abri. Jean, après avoir fermé le bateau, nous rejoignit sur le môle noir et couvert d’une brume mobile. Lone me prit la main, et tous les trois, nous nous mîmes en marche en direction de la capitainerie. Il pleuvait sans discontinuer, je sentais le vent me jeter des rafales de pluie chaude en plein visage, si bien que de temps en temps, je fermais les yeux. Je me demandais si c’était la panne du moteur, l’orage ou la mort de la mère de Jeanne qui viendrait mettre un terme à notre voyage. Ou bien le départ de Lone. Je me demandais s’il me faudrait la suivre. Ce qui était sûr, c’était que notre croisière s’achèverait ici, qu’elle était en train de s’achever, même, sous nos yeux. Je songeais à Jeanne. Elle devait être à l’abri dans l’église. Je crois que j’en ressentais un certain soulagement.
Mon chapeau !
Nous nous retournâmes tous les trois et vîmes le panama déjà loin qui voltigeait seul dans l’air et s’envolait en direction de la mer.
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