Un été

Vincent Almendros · Chapitre 6 sur 20

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Un été

Et vous ? demanda Lone. Nous ?…

Et vous ? demanda Lone. Nous ? demanda Jeanne. Oui, vous, répéta-t-elle, vous vous êtes rencontrés comment ?

Mon frère et Jeanne se regardèrent puis se laissèrent mutuellement parler, de sorte que, dans un premier temps, personne ne dit rien. À cet instant, le serveur arriva et déposa sur la table les boissons que nous avions commandées. Jean s’occupa de les répartir, le café pour Jeanne, le jus multivitaminé pour Lone et, pour nous, deux gros cappuccinos. Jeanne expliqua alors que c’était grâce à moi. Oh ! s’exclama Lone en levant les sourcils d’enthousiasme. Oui, répondit Jeanne, et elle précisa que c’était moi qui lui avais présenté Jean. J’ôtai ma casquette et m’éventai. Lone attendait. Elle espérait sans doute une histoire, le récit détaillé de leur rencontre, mais non, considérant qu’il n’était pas nécessaire de s’étendre sur le sujet, Jeanne se saisit de l’anse et but d’un coup l’unique gorgée de son café. Puis elle s’excusa et se leva.

 

Je posai mes mains sur la tasse brûlante. Avec cette chaleur, je n’avais pas envie de boire un cappuccino. Je regardais le dôme de mousse, moucheté de chocolat en poudre. Je n’avais jamais rien su refuser à Jean. Il se tourna et, semblant profiter de l’absence de Jeanne, nous confia que ce voyage était un peu particulier. Ce n’était peut-être pour nous qu’une croisière de rien du tout, mais pour eux, c’était autre chose. Il attendit un peu pour ménager son effet puis finit par avouer qu’ils envisageaient, Jeanne et lui, d’effectuer un tour du monde.

 

Une sorte de tour du monde, nuança Jeanne en se rasseyant. Ils avaient prévu, chaque été, de faire un bout de chemin et de retrouver l’été suivant le bateau où ils l’avaient laissé. J’avais du mal à imaginer mon frère parcourir le globe. L’objectif, cette année, c’est la Croatie, dit-il. Ou la Grèce, dit Jeanne. Oui, on hésite encore, reconnut Jean, ça dépend surtout de ta mère.

Jeanne, pour prévenir toute autre question, nous informa que sa mère avait eu un malaise juste après leur départ, qu’elle était entrée en urgence à la clinique, mais que maintenant, tout allait bien.

À l’annonce de cette nouvelle, le front de Lone s’était plissé. Avec dans le regard un curieux attendrissement, elle poussa un soupir. Jeanne n’en attendait pas tant, et lorsque cette fille qu’elle ne connaissait que depuis quelques heures se mit à lui frictionner le dos pour la réconforter, elle se redressa sur sa chaise. Et toi, lui demanda-t-elle, tes parents sont toujours en vie ?

Lone, déconcertée par l’incongruité de la question, haussa les épaules. Oui, dit-elle avec une inflexion légèrement interrogative dans la voix comme si, pour la première fois, on la forçait à songer à la disparition de ses parents.

Jeanne l’interrogea alors sur son pays, avouant ne rien connaître à son sujet sinon deux ou trois idées reçues qu’elle ne manqua pas de mentionner, se livrant même, pour finir, à une liste assez exhaustive de tout ce qui se racontait sur les Scandinaves.

De moins en moins à l’aise en français, Lone répondait comme elle pouvait, avec bienveillance et timidité, usant de mots brefs inappropriés, d’onomatopées incongrues, ou plus radicalement par un rire nerveux qui éludait complètement la question que, du reste, elle ne comprenait peut-être pas.

Lorsqu’on lui demanda la raison de sa venue en France, je fis remarquer que, pour l’instant, elle n’était pas ce qu’on pouvait appeler en France, mais Lone ne profita pas de cette diversion et poursuivit, le plus sérieusement du monde, en confiant à Jeanne qu’elle était en train de commencer à terminer une thèse.

Une thèse ? dit Jean.

Oui, un sorte de thèse, précisa Lone.

Sur quoi ? demanda Jeanne comme si elle s’engouffrait dans une brèche. Sur les parités, répondit Lone, entre l’homme et la femme. Nos hôtes hochèrent la tête en silence. Et pourquoi la France ? insista Jeanne. Lone dévoila alors qu’elle s’intéressait surtout à le traitement avec la presse écrite pour la loi dans la parité votée sur Lionel Jospin. Jean fronça les sourcils puis recommença à acquiescer, plus lentement. D’accord, dit-il, c’est intéressant.

Une ride un rien moqueuse, en revanche, s’était dessinée au coin de la bouche de Jeanne, qui semblait envisager la difficulté à communiquer de ma nouvelle compagne comme une incapacité plus globale à structurer une pensée, à concevoir ou à énoncer clairement un propos. Je la connaissais, Jeanne, elle était en train de se demander si Lone n’était pas un peu bête.

Bon, je vais payer, dit soudain Jean.

On se leva. Lone me glissa à l’oreille qu’elle avait très envie d’une glace, qu’elle nous rejoindrait.

Jeanne et moi nous avançâmes vers le belvédère et observâmes en silence l’autre versant de l’île. Nous nous accoudâmes à la balustrade pour regarder la mer. Je suis un peu déçue, me dit-elle. Oui, moi aussi, répondis-je, il y a trop de monde. Et puis il n’y a pas grand-chose à voir, dit-elle. Oui, à part la vue, dis-je.

Nous ne nous étions pas retrouvés seuls tous les deux depuis ce soir de juin où elle était venue chez moi.

Je ne sais pas si elle y pensait.

 

Mon frère revint. Quel endroit, dit-il. Oui, c’est magnifique, dit Jeanne. Allez, venez, poursuivit-il avec enthousiasme, on va faire quelques achats.

Revenant sur nos pas, nous nous engageâmes dans la rue principale, flânant au milieu des touristes, devant les vitrines de pâtisseries et les boutiques de souvenirs, avant de nous réfugier dans une épicerie.

L’intérieur de celle-ci était frais. Près de l’entrée, une cagette contenait quelques fruits talés. Mon frère s’empara d’une pêche de vigne, la sentit puis la reposa sans rien dire. Il se dirigea vers le rayon des huiles d’olive et des vinaigres. Il sortit de sa poche une liasse de billets, les compta discrètement. Ce serait bien qu’on trouve quelque chose pour maman, dit-il. J’acquiesçai en silence. Après s’être saisi d’un paquet de pâtes multicolores, il s’approcha de la vitre d’un comptoir réfrigéré, derrière laquelle des morceaux de fromage et de charcuterie étaient exposés, et sur lesquels des mouches noires venaient se coller.

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