Une femme extraordinaire
Les trois femmes grises
La salle que le salon funéraire nous avait attribuée avait le charme discret d’une salle de préparation à la confirmation, mais sans l’odeur de pâté au saumon, le strass et les seringues souillées cachées derrière le sofa. Bon. Il y a certes peu à espérer d’une salle de réception pour célébrer la petite boîte de bois rouge vin qui contient les restes incinérés de son grand-père; un tapis aux traces d’aspirateur bien fraîches, peut-être. Un néon fonctionnel. Quelques fauteuils à l’assise bétonnée pour accueillir un cortège de gens accablés par cette tâche ingrate consistant à formuler ses condoléances vite fait avant de quitter les lieux en toute hâte parce qu’on doit aller acheter un jambon chez Costco avant que ça ferme. On reconnaît d’ailleurs facilement ledit cortège par le désarroi avec lequel chacun cherche avec passion ce moment précis où annoncer à regret qu’«on va faire un p’tit bout, nous autres, mais ça serait ben le fun de se revoir dans des circonstances moins tristes, hum? Ha, ha! C’est ça, oui, autour d’un bon blé d’Inde, comme l’autre fois, ça serait plus plaisant, on se voit jamais! C’est ça, à la prochaine». On les aperçoit ensuite accroupis dans le stationnement, prostrés sur leurs genoux fléchis, jambes écartées et mains aux rotules, haletants comme à la première halte fraîcheur du Marathon Oasis, à aspirer puissamment l’air frais près du mausolée d’une Diane en tâchant de se remettre des huit cents rires nerveux de la dernière heure.
La funéraille classique.
Un mot généralement employé au pluriel, ce que je n’ai jamais complètement saisi, d’ailleurs. Et quand je ne saisis rien, je m’en remets au Larousse couleur, arraché de justesse lors d’un concours de mots croisés remporté haut la main en 1992.
Funérailles: cérémonies solennelles accomplies pour rendre les honneurs à la dépouille de quelqu’un (surtout une personnalité).
Surtout une personnalité.
Bien qu’il n’ait jamais fait le frontispice du Paris Match, mon grand-père Guy avait sans conteste une personnalité de type «funérailles au pluriel». Il baptisait chaque créature sauvage qui s’aventurait sur sa belle grande véranda suspendue au-dessus de la montagne «Charlie» (à prononcer «Tcharley»), qu’il s’agisse d’un tamia rayé ou d’un couguar. Il adorait imiter le bruit de freins d’une Formule 1 chaque fois qu’il appuyait avec appétit sur la pédale droite de son tout nouveau jeep rouge clair, la bouche en «tchou-tchou» et le poing en l’air, comme s’il actionnait le sifflet d’un train antique, coiffé de sa casquette fictive de cheminot. Une combinaison tant aléatoire qu’impeccable. Guy adorait surprendre ses invités avec Just a Gigolo de David Lee Roth, lors des grandes réceptions qu’il organisait à Sainte-Adèle, où il se tenait toujours un peu en retrait, l’œil pétillette, à observer ses convives profiter des miniquiches et des bulles dans leurs flûtes en plastique, sans se pétrir l’âme à entretenir d’insoutenables conversations avec le sosie de Jean Béliveau, le récent cavalier de Thérèse. Guy était le plus silencieux, mais le plus flamboyant des hommes que je connaisse. Le genre de grand-père qui conviait secrètement sept mariachis au baptême de sa petite-fille, exultant en silence devant la surprise du prêtre et de l’âne gris.
Rendre les honneurs à la dépouille de quelqu’un.
Rendre les honneurs à quelqu’un m’apparaît plus festif. Plus juste. Car danser la bachata autour d’un cadavre, un réceptacle de cuir inanimé arborant les pâles traits d’une personne dont le visage hurle l’absence m’est concept fort étrange. Le café gris. Le buffet englouti en silence sans parler aux autres clans. Les habits noirs mal repassés enfilés à la hâte. Les pantalons aux bords pleins de sel de la fois d’avant. Toutes ces couronnes de gerberas jaune serin agencés à ces œillets qui rêvent du Caesars Palace, mais qui ne connaîtront que ville LaSalle, dont personne ne sait que faire ensuite et qu’on laisse derrière soi en peinant à s’imaginer cohabiter avec une croix florale de trois mètres identifiée à «La famille Cossette, amour où que tu sois, mon Guy».
Il est certainement de ces employés de chez Alfred Dallaire dont la maison embaume la vieille rose en robe de bal, incapables de gaspiller les belles fleurs, emportant chez eux après chaque quart de travail «juste un petit bouquet, on jette pas ça, les fleurs». Des gens de funérailles au pluriel.
Pour une raison que j’ignorais, parce qu’il n’y a pas vraiment place au raisonnement ni à la logique quand l’innommable survient, la petite boîte de Guy allait être exposée pendant une journée de cent sept heures (de l’aurore au St-Hubert, ce qui, en toute relativité, représente cent trois heures de trop puisque, quoi qu’il advienne, tout le monde vient faire son tour au dernier calvaire de moment, essoufflé dans le cadre de porte, juste avant cette messe de fortune sur moquette beige à laquelle nul humain ne devrait être convié, où un ex-participant à Un souper presque parfait chantera une ballade de ténor en s’imaginant juché sur les jambes de Tina Turner en l’honneur d’un homme-poussière balayé dans une petite boîte rouge).
Ma mère et moi nous affairions à nous trouver une contenance en triant les signets-souvenirs que l’on remet gracieusement aux visiteurs, vous savez, ceux que l’on appose trois minutes sur le frigidaire sous un aimant de Honda de Blainville avant d’en disposer discrètement dans les vidanges en se demandant si les profondeurs de l’enfer viendront nous chatouiller la plante des pieds dans notre sommeil pour avoir jeté un restant de cassoulet sur la petite languette de carton glacé in memoriam d’une dame diaphane souriante sur fond de coucher de soleil trois couleurs.
Le signet de Guy était, je dois dire, plutôt fortiche; ma grand-mère avait sélectionné un portrait de lui dans la fleur de l’âge, à son époque policier-motard, fier képi bleu marine, le regard embrassant l’infini de sa dignité empreinte de fougue, le même qu’il arborait quand il me préparait sa bonne salade de chou qui me faisait applaudir. Les beaux yeux bruns de ce portrait-là ne se doutaient absolument pas qu’ils finiraient sur un poster funèbre à l’entrée d’une salle remplie de pantalons au gros sel, un triste matin d’hiver dépoumoné.
Le souci, c’est que le lot de signets de papier glacé in memoriam de Guy avait, par mégarde, été mêlé avec plusieurs exemplaires du signet d’une certaine Évangéline, défunte dame dont le posthume party se déroulait quelque part dans la bâtisse au même moment. Et comme la fatigue et la fébrilité donnent chez moi toujours naissance à des élans de haute pertinence, l’idée de remettre le signet d’une parfaite inconnue au brushing de coq en pâte aux gens venus saluer mon grand-père m’affriolait au plus haut point. Une petite surprise dans ce sinistre mars. Un peu de lumière, comme quand on croque dans la bine cachée dans sa part de galette des Rois. J’en laissai donc quelques-uns (JUSTE QUELQUES-UNS) dans le lot avec délices, les disposant en éventail invitant sur le comptoir à l’entrée de la salle. Les gens aiment bien avoir quelque chose à faire en entrant dans une pièce remplie d’endeuillés. Une pièce immense. Un très petit bal aurait pu y être tenu. Un encan respectable, aussi. Au centre, les trois femmes grises en laine italienne, formidablement perdues, mais parées.
Puis il entra.
Un tout petit bout de monsieur. Une feuille au vent en marchette parfaitement astiquée.
Pour chaque lentissime translation de ferraille, l’énergie d’une vie. Jamais déambulateur n’aura été poussé avec plus de soin et de minutie, une ventouse à la fois. Véritable splendeur de jadis, ce petit morceau de gentilhomme avait pressé son plus beau pantalon de soirée et revêtu sa veste de peau de daim, une veste sport mais tout aussi convenable pour des funérailles, un passe-partout que Guy aurait certes approuvé d’un hochement de tête complice.
Cet homme, chancelant vers le siècle, nous scruta d’abord avec soin, comme on cherche une place dans une cafétéria le premier jour d’école. Chacun de ses iris tremblants (il n’en avait que deux) nous dévisageait, décoloré, presque translucide et pétrifié par l’inconnu. Terrifié par le vide de cette pièce désâmée. Par le silence de ces trois femmes grises qu’il ne reconnaissait pas, même en plissant les paupières.
J’ignore combien de temps nous sommes restés là à nous fixer, nous, accusant le choc du tout premier visiteur de cette infâme journée, le coup de pied officiel dans le viscère, celui qui inscrivait le départ de Guy dans le concret et qui sonnait le début de la grande pièce de théâtre où les endeuillés se transforment en étrange temple de chaleur humaine qui ne sait plus recevoir et qui a soudain sept pieds de bras à enrouler autour d’un vague collègue de travail, comme un Slinky.
Et lui, malingre cervidé immobile au milieu de la 15, les quatre sabots cassés.
— Allô?
Le petit bout de monsieur s’adressait à nous comme on lance une conversation téléphonique. Son regard scrutait le vide, comme si la pièce lui avait arraché la vue.
— Je vous connais pas. Je sais pas vous êtes qui.
À cet instant précis, l’une des femmes grises rompit dans le premier torrent de larmes d’une série de quatre cents, et cette femme n’était ni ma mère ni ma grand-mère. Cette femme qui sécrète de la muqueuse à jets puissants au moindre bruissement dans les fourrages, qu’il s’agisse d’une publicité de berline ou de cet homme qui me viola un jour dans une cabane en bois rond de Bathurst. Une femme égale et agréable.
Le petit bout de monsieur ignorait qui nous étions. Et il demandait que la question soit éclaircie.
En trois femmes grises qui, de génération en génération, s’étaient transmis le sens du spectacle, nous lui répondîmes toutes en même temps, en ne tenant absolument pas compte que «Corinne-Gazaille-Micheline-Gisèle-Trottier-votre manteau» feraient vibrer les osselets des oreilles diaphanes du vieillard en un ramassis de syllabes et d’autorité qui donne envie d’aller se cacher derrière les rideaux.
— Guy Trottier. Vous venez voir Guy, monsieur? dis-je en me léchant le sel des fluides avec la contenance distinguée de Carole Bouquet.
— Oui, Guy. Je viens voir Guy.
Un soulagement de mille lieues enveloppa nos paupières collectives. Guy Trottier. C’était la seule information dont l’homme en papier de soie avait besoin. Il était à bon port.
À cet instant précis, j’en devinai la puissance de l’impact. Il le reçut aussi; le coup de bélier aux entrailles. Cette confirmation qu’il ne réclamait pas vraiment. Cette écœuranterie de vie qui lui rappelait, encore, son tour imminent. Son dernier tour de «cynic». La belle jarre en bois rouge vin parmi trois, quatre lys de gala au milieu de rien; la sienne, il la prendrait peut-être bleu marine.
À aucun moment le vieil homme ne nous révéla son identité. Il étrenna le triste chemin vers l’urne de mon grand-père à pas de souriceau, chacun de ses couvre-chaussures se posant sur le sol avec la précaution d’un équipage entier de la NASA, avant de redécoller, non sans avoir pris soin de confirmer avec Houston que le geste était sécuritaire, sa marchette lui assurant la démarche solennelle d’un vieux chum qui vient faire ses adieux.
Il ne nous adressa pas d’autres mots. Ni ma mère ni ma grand-mère ne le reconnurent. On l’entendit parler à mon grand-père, non pas parce que nous écorniflions aux urnes, mais comme nous étions là, avec toute notre grisaille et nos mains jointes de veuves siciliennes au milieu d’une étendue de tapis qui aurait pu accueillir cinq concours canins, nous entendîmes résonner «mon Guy», «on avait donc ri» et «police» dans sa baragouinure. Alors soit ils avaient, sans succès, volé des radios de Corvette ensemble, soit il s’agissait là d’un ancien collègue policier des années 70. Après tout, ça ne nous regardait pas. Il avait parfaitement raison de faire messe basse. Vient un moment, passé le cap des quatre-vingt-dix ans, où ce droit de s’adresser à un objet inanimé posé sur une colonne grecque en plâtre vieilli sans devoir fournir d’explication ni faire la révérence est acquis.
Je ne sais pas, à ce jour, si j’ai jamais revu spectacle aussi triste. Ce matin-là, ce freluquet de monsieur, transi par l’hiver et la froideur des événements, avait revêtu ses plus beaux atours. Avait poli les pattes de son déambulateur avec soin, une par une. S’était déplacé avec toute la peine du monde au salon funéraire et avait cousu son chemin, quatre petits points dans la neige par quatre petits points dans la neige, jusqu’à Guy. Son camarade. Parce que c’est ce que les camarades font, même s’ils ne se sont pas vus depuis quarante ans.
Comme il était venu, il repartit.
Chaque petite botte, d’abord incertaine sur le tricot du tapis, prenant soudain son envol avec aplomb vers sa prochaine incertitude.
Les trois femmes grises ne le reverraient jamais.
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