Une femme extraordinaire
Faire des ménages
L’urne de Guy était sale. De festives coulisses de café séché lui donnaient désormais un petit côté Jackson Pollock et il détesterait tout. Guy aimait son bois frais beurré de son petit pot de graisse qui sentait le citron.
— Huile ton bois. Sans ça, y va marquer.
Guy ne parlait pas souvent, mais quand il parlait, c’était très important.
J’avais dû, d’un geste assuré de fille qui a hâte d’enlever ses bottines, déposer mon café de la veille avec un peu trop d’enthousiasme près de Guy en rentrant de ne finalement pas acheter de muffin parce que j’oubliais toutes les cinq minutes que l’entièreté de mes avoirs était gelée pour une période indéterminée par une espèce d’instance gouvernementale qui brandissait sans doute à cet instant précis ma photo dans chaque pouce carré de cubicule en tissu gris en pointant mon sourire niais tout en statuant sans jamais cligner des paupières:
— Corinne Gazaille est un déchet.
Voilà les cinq mots qui ouvraient désormais chaque phrase articulée par chaque fonctionnaire, au provincial comme au fédéral.
— Corinne Gazaille est un déchet, il va falloir changer le toner de l’imprimante.
— Corinne Gazaille est un déchet, j’ai envoyé trente-sept enveloppes inquiétantes chez une mère monoparentale d’un seul coup. Elle comprendra sûrement le message, cette conne (mais pas aussi conne que Corinne Gazaille qui, elle, est un déchet).
— Corinne Gazaille est un déchet, que celui qui ne sait pas par cœur le numéro de l’un des deux plus récents avis de cotisation qui lui ont été délivrés au cours des cinq dernières années d’imposition AVALE MON PET.
— Corinne Gazaille est un déchet, Jocelyne vient de gunner cinq contribuables dans la ruelle. Bravo, Jocelyne.
— Corinne Gazaille est un déchet. Ah? Tiens. C’est drôle… je me souviens plus de ce que je voulais dire.
— Etc.
J’aurais pas le choix de faire faillite.
Je pensais qu’on ne prononçait cette phrase-là que lorsqu’il ne nous restait que deux dents au maxillaire et qu’on était à la tête d’une compagnie de parapluies dans le désert de Gobi.
Pas quand on n’avait aucune câlisse de raison de faire faillite.
J’en ai parlé autour de moi. En fait, je l’ai dit à la dame qui faisait sécher ses caneçons à la buanderette en face du parc. Drapée de la sécurité de l’anonymat, je me suis sentie assez près d’elle après qu’elle m’a partagé dans le plus minutieux détail sa difficulté à se débarrasser d’une infection à levures depuis une récente prise d’antibiotiques pour sa pyélonéphrite.
Il ne serait pas superflu de dire qu’on a bondé.
Tellement que j’ai pris la liberté de l’informer du grand malheur qui m’affligeait.
— Pauvre vous. Moi, on dirait que j’aurai pas le choix de faire faillite. Je me suis complètement plantée, madame. Je vous dis qu’on en vit, des belles affaires, han?
Elle a accueilli ma confidence comme on soulève de terre un oiselet tombé du nid. Avec mille précautions. Le regard rempli de douceur. Elle comprenait tout, cette dame. Et elle voulait m’aider.
— Vous devriez peut-être faire des ménages.
— Des ménages?
— Vous savez, madame Gazaille, vous êtes bonne. Je regarde tous vos programmes. Mais si la grosse argent vous brûle les mains, c’est pas bon. Vous devriez peut-être changer de métier. Moi, je fais des ménages. Et vous savez, je m’arrange très bien. Ça remet les pieds sur terre, faire des ménages.
— Vous avez raison.
— Laissez jamais traîner une infection urinaire, madame Gazaille. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner, déclara-t-elle avant de se décoincer la culotte de son petit piège de peau.
— Merci.
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