Une femme extraordinaire
Absolutely fabulous
J’avais dormi la porte du balcon ouverte, bercée par la mer de Chine et cette humidité pesante qui avait érigé son sublime palais en ma chevelure.
Je me réveillai avec cette impression d’avoir dormi comme Édouard aux mains d’argent: dans un suit de cuir trop petit, sur le dos, grands ciseaux tranchants immobiles dans les airs, petites pattes repliées comme une mante religieuse qui attend le trépas, très inquiet de percer le lit d’eau, d’exister ou de devoir passer la journée à faire des coupes champignons avant-gardistes à des femmes qui veulent lui faire l’amour.
La tristesse qui m’habitait déjà était difficile à arpenter.
Trois lamantins géants couchés sur ma cage thoracique. Le cortex endeuillé. Engourdi. L’insoutenable peur de mourir, très vive, très claire malgré les brumes du sommeil, combinée au sentiment familier que, d’une seconde à l’autre, on défoncerait ma porte pour m’exécuter dans la chambre à fournaises. Et la culpabilité. Cette immédiate averse de faute qui m’inonde chaque matin, ben frette, à la seconde où la lumière se fraye une brèche sous mes paupières. Même pas capable de vivre une minute de matin sans avoir envie de périr parmi les bœufs ou sans souffrir de l’irrésistible envie d’aller me coucher dans un trou de terre frais, à l’abri de vous. De vos crisses d’attentes.
Cette bonne vieille Corinne était donc de retour.
Moi qui croyais avoir laissé cette grande conne de corneille dans mon trois et demie à l’évier rempli de vieux cassoulet séché, eh ben, non! Elle avait retrouvé son chemin jusqu’à mon petit corps froid et entendait bien déposer sa fiente sur mon chapeau à fleurs.
Mes acouphènes enterraient presque le bruit du navire qui fendait les flots. Eh, bijou. Je devrais travailler fort pour faire croire à mes collègues que la félicité de la veille opérait toujours. Ma grande spécialité.
— Isn’t this chicken pot pie exquisite, Corinne?
— Oh, it is absolutely fabulous, Celine.
Celine avait décidé que ça ne lui tentait plus de me parler en français.
— The carrot dices are so tasty and so perfectly cut, aren’t they?
— Yes, Celine, I would urinate on my médaille du Gouverneur général just to relive ces petites carottes en dés.
Ces gens avec qui j’étais forcée de siroter ce voyage s’émerveillaient faussement devant absolument tout. C’était leur travail, et ça faisait longtemps que l’étincelle dans l’œil s’était barrée à Jéricho. Mais comme ils incarnaient ces journalistes globe-trotters amants du genre humain et des meilleurs restaurants mexicains de Bali, il leur fallait s’exprimer en ultrasons extasiés devant la moindre broutille, au cas où une caméra capterait leur candeur multifacettes: les tentures royales, un vase, le portrait d’une vieille femme au menton fuyant, un étalage de très petits sacs à main
Jacquemus, une toast, des cheveux du XVIIIe siècle, un tapis, une noix de beurre au faciès de Lucille Ball, un poster de la manœuvre de Heimlich collé dans une vieille porte de case (une case antique), y avait pas un grain de sable ni une slice de pain tranché qui ne les faisait pas tomber sur. Le. Cul.
Bien entendu, nous voguions à bord d’une légende, et sa structure osseuse était admirable. Et cette expérience, même si je n’avais jamais ne serait-ce que caressé l’envie de la vivre, s’avérait résolument inouïe et fort divertissante. Mais cette extase sur commande m’avait, et je le constatais à l’instant, enroulée dans mon vieux drap salé et humide, complètement saturée.
— This ship is sooooo gorgeous! IZINITTE GORGEOUS, CORIIIIINNE??!?
Je n’avais aucune bâtard d’idée de ce que j’allais bien répondre à ça toutes les deux minutes ce jour-là. Peut-être devrais-je porter le petit carré de soie Hermès que Lou Doillon m’avait offert lors d’un passage en radio pour masquer la boule de billard que j’avais de coincée derrière le pharynx. Dang. Même en pensée, j’étais en train de devenir ces gens.
J’étais peut-être ces gens.
Ce petit carré de soie Hermès ne pouvait évidemment pas être qu’un simple foulard de badaud noué sur le côté pour agrémenter ma belle blouse. Je ne suis d’ailleurs pas certaine du tout d’avoir jamais porté ce carré de soie sans avoir évoqué cette rafraîchissante anecdote Hermès où Lou Doillon (LA DEMI-SŒUR DE CHARLOTTE GAINSBOURG, VOUS CONNAISSEZ?) m’avait, le plus naturellement du monde, offert son foulard comme on offre un After Eight en tenant la boîte pleine avec un regard de multiplication des pains, après que je l’eus complimentée sur les couleurs sublimes de sa tenue parce que tout ce que porte ou touche cette femme est véritable ballet de grâce, d’audace et de bénédiction.
J’avais déjà très hâte d’expliquer à Earl qui était Lou Doillon.
Avant de quitter la chambre, je lus le premier message de ma boîte de réception.
Madame Gazaille,
Excusez-moi de vous écrire sorti de nulle part comme ça, on doit
vous le dire souvent, je suis désolé. Je viens d’écouter votre dernière
chronique (un peu en retard, pardonnez-moi). Je tenais à ce que vous
sachiez que vous m’aidez à traverser ma chimio. Je suis en stade
quatre, je veux vraiment pas sonner dramatique ni lourd, mais
sachez que vous me faites beaucoup de bien. J’apprécie tout votre
travail. Vous êtes exceptionnelle. Rémi x
Eh bien, Rémi, sache que je ne suis qu’une déception en bottes roses et que j’ai pas pantoute le gaz pour te répondre ni l’envie d’engager une correspondance où tu me prendras en otage jusqu’à ta mort. Prends soin de toi.
Je n’ai pas pesé sur Send.
Je pris tout de même soin d’arracher délicatement le grand bout de peau derrière mon oreille que j’arrache chaque matin avec assiduité depuis que j’ai quatorze ans et le déposai sur ma table de chevet. Avec un peu de chance, il serait tout sec et friable à mon retour, fin prêt à devenir confetti entre mes doigts, le plus doux des comités d’accueil.
Oui.
OceanofPDF.com