Une femme extraordinaire

Catherine Ethier · Chapitre 34 sur 38

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Une femme extraordinaire

Une ferme. Un temple. Un magasin de gougounes. Des bijoux.

Une ferme.

 

Un temple.

Un magasin de gougounes.

Des bijoux.

 

Certaines journées à bord du Princess of the Sea se passaient hors Princess of the Sea, l’une des principales qualités du monument étant de permettre à ses passagers d’élite de faire un tour du monde (lire vivre la vie d’hôtel en ne se sortant à peu près jamais la fraise dehors, tout en jouissant tout de même de la pleine opportunité de dire à qui voudrait bien l’entendre qu’on a uriné dans la mer Morte et acheté un souvenir africain en Guadeloupe).

Ce matin-là, le bateau avait amarré au port de Nha Trang, Vietnam, ce pays que les gens très riches visitaient en un jour seulement. Parce que c’est comme ça que ça marche: un pays, un jour! Hop, hop, hop! Pas de temps à perdre, pas de pitié pour les croissants. On remballe les petits, cap sur la prochaine aventure! Et pas d’histoires de prendre son temps pour «vivre la culture de la place» ou plonger ses mains dans un sac de graines au détour d’un marché. Si t’as pris une photo dans un orphelinat vietnamien, t’as vécu le Vietnam.

Et c’était notre jour de chance, parce qu’un orphelinat vietnamien figurait justement au programme de cette pittoresque journée des plus vietnamiennes. Inutile de vous dire que mon Earl ne tenait pas en place dans ses petites chaussures de marche neuves.

Un grand canot gonflable nous emmena d’abord du bateau à la terre ferme, où une série de kiosques à souvenirs et de vendeux de breloques et beaux bijoux de toutes sortes nous attendaient avec frénésie. Au loin, le plus grand téléphérique du monde reliait, au-dessus de la mer, le village côtier à un parc d’attractions qui ne semblait intéresser que moi. La merveille survolait les eaux de ses trois kilomètres de câbles jalonnés de cabines multicolores suspendues comme des grelots et à bord desquelles il devait faire bon se balancer au son du métal rouillé avec une pomme d’amour et un volume capillaire postmontagnes russes.

Un autobus vint nous cueillir au moment où Gretchen terminait de remplir son baise-en-ville d’une quantité déraisonnable de peignoirs en soie (onze). J’hésitai pour ma part à craquer pour un alligator nain empaillé tenant en son bec une perle géante, mais je trouvai avec surprise la force de résister à cette bonne affaire. Qui sait? Le marché principal de la ville me réserverait peut-être, vous savez, ces fleurs amusantes qui se mettent à danser quand on fait jouer du Roch Voisine. Je me permettais de rêver.

Par la fenêtre du bus défilait un début de ville dont je tâchais de noter les somptuosités, chaque poubelle éventrée, chaque troquet et chaque filet sur lequel séchaient de gros os de poissons odorants pour pouvoir raconter le Vietnam vu par le char à mes petits-enfants. De chaque côté, les splendeurs: des dizaines de mobylettes sillonnaient la route en un slalom fluide qui n’avait rien à envier aux fiers skieurs du mont Gabriel, mobylettes chevauchées par des femmes épatantes en bottes de pluie pastel, tenues fleuries audacieusement coordonnées, gants de motocross assortis et couvre-visage au bec, véritables rangers du risque et de la plaisance routière, où l’on n’esquinte pas le style au profit du brake à gaz.

Une motarde fleurie sur deux (bon, il y avait aussi des motards, mais prodigieusement sans intérêt) transportait à son bord une trentaine de canards répartis dans divers paniers de paille accrochés par la peur sur un bout de bois. Au Vietnam, c’est de même que ça se passe: soit tu transportes trente-sept canards su’ ton bécique, soit tu roules sans aucun oiseau. Tu dois choisir.

Il me tardait déjà de rentrer donner ma masterclass sur l’Asie du Sud-Est.

On nous emmena ensuite manger une traditionnelle soupe Pho au bœuf australien dans ce qui me sembla être l’équivalent du plus asiatique des restos du Quartier DIX30. On sentait d’ailleurs que les serveurs avaient l’habitude de se coiffer de chapeaux de paille coniques pour satisfaire la soif d’exotisme et d’exactitude un peu olé des touristes en bermudas de madras. Comme nous étions de surcroît une tablée raffinée, tout le monde profita de cette occasion unique de goûter l’Asie pour commander un steak frites «très bien cuit». Le personnel, impassible, semblait parfaitement paré à cette caucasienne éventualité, qui me donna sur-le-champ envie de commencer à rédiger ma lettre d’excuses à la nation avec promesse de ne plus jamais revenir et de sortir à reculons en fixant le sol.

Après la boustifaille et quelques demandes autoritaires de ketchup et de Sweet’N Low, nous visitâmes une pagode doublée d’un orphelinat, où les enfants laissaient les visiteurs prendre de touchants clichés avec eux pendant qu’ils faisaient candidement leur petite vaisselle d’orphelins chantonnants et dociles. C’était Annie, mais sans toute cette perte de temps de claquettes et de chorégraphies avec des balais.

Oh! Un chat errant moucheté à la fine ligne d’eyeliner sous ses grands yeux verts de misère enrubanait sa belle queue grise entre nos jambes. Note à moi-même: ne pas oublier de parler des chats errants mouchetés à la fine ligne d’eyeliner sous leurs grands yeux verts de misère, les chats officiels qu’on a vus partout (à un seul endroit) tout le temps (une fois) au Vietnam (ce pays qui n’a plus de secrets pour les passagers du Princess of the Sea, THOSE SILLY GLOBE-TROTTERS).

Une ferme.

Un temple.

Un magasin de gougounes.

Des bijoux.

Hop, hop, hop! Dans le canot gonflable, la marmaille, c’est soirée «cuisses de grenouilles et ombres chinoises» au buffet international du pont numéro deux; ça va se coucher de bonne heure, ces petits voyageurs-là!

Ce soir-là, je m’endormis d’ailleurs devant la vidéo YouTube du tout premier haul Costco du nouveau-né d’une fille que je ne connaissais pas, après avoir pleuré pendant une heure, les mains accrochées au cadre de la porte de la salle de bain. Ils avaient acheté beaucoup de moutarde.

 

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