Une femme extraordinaire

Catherine Ethier · Chapitre 24 sur 38

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Une femme extraordinaire

Le vaisseau

 

Sitôt arrivée sur le Princess of the Sea, après m’être fait conduire dans une limousine noire par un homme silencieux qui m’aurait portée à bout de bras, pieds nus dans la braise (toujours en silence) si telle avait été la consigne, accueillie par un plateau de poires rares et de mignardises dans un hôtel où je dormis quatre minutes et dont je profitai pleinement, puisque jamais je ne pourrais me repayer ces quatre minutes sept étoiles en cent vies de labeur (ils font quoi, dans la vie, les gens qui séjournent en toute banalité dans ces hôtels sertis de diamants, à manger des homards thermidor au goûter? Des tsars secrets; ma seule explication).

Sitôt arrivée sur le Princess of the Sea, donc, j’ai tout de suite compris qu’il s’agissait là d’un grand bateau.

— On dit vaisseau. Navire, à l’occasion. Mais pas bateau, mademoiselle!

— Pas bateau?

— Pas bateau.

J’adorais soudain tout de ce bateau qu’il ne fallait apparemment pas regarder droit dans les yeux.

Quand on embarque (ATTENTION, CE N’EST PAS UNE BARQUE, MAIS BIEN UN VAISSEAU) à bord du Princess of the Sea, on nous enseigne rapidement que le vaisseau n’est pas un vaisseau, mais qu’il est en fait une personne. Un être de lumière. Un miracle dont on ne mérite pas de fouler le sol et dont les pronoms seront she/her.

— Elle est encore plus belle au clair de lune!

C’est ce que Rhoderick, le concierge-G.O. autoritaire en pantalon sarcelle chargé de nous accueillir avec éclat et manières, a déclaré, l’œil brillant et pas peu fier de nous voir constater qu’il considérait le Princess comme une femme et non pas un moyen de transport.

Je séjournerais avec Paul et Lilian, un couple de septuagénaires californiens qui n’en étaient pas à leur premier tour de wénébago. Paul menait de grandes entrevues à la radio depuis plusieurs décennies et découvrait avec enthousiasme, dans la fleur de ses soixante-douze ans, les possibilités du podcast. Il avait le timbre précis de William Shatner, mais sans la carrière musicale ni le justaucorps jaune moutarde et les mystères. Son épouse et lui me semblèrent tout de suite formidablement sympathiques. Du type qui traînent toujours des Certs dans leur trousse de premiers soins de taille et qui t’invitent cordialement à venir séjourner dans leur chalet suisse pour goûter leurs jeunes pousses de salsepareille dans leur vinaigrette au barley (je n’ai rien compris) avec toute ta famille et quelques voisins, dix minutes à peine après avoir fait ta connaissance.

À Paul et Lilian s’ajoutaient quelques blogueuses prestige hautement emballées par la perspective de réseauter sur mer, deux madames de l’Oregon désorientées, qui semblaient complètement déçues de ne pas être dans une roulotte à Rawdon, un couple d’Ontariens scandalisés par l’absence complète de Starbucks, et un vlogueur prénommé Earl coiffé d’un fédora du cinquantième anniversaire de Walt Disney

World.

Ne manquait qu’un goaler et Emilio Estevez, et nous reformions les Mighty Ducks.

— Nice to meet you! I’m Earl.

— Hi! Corinne.

La main d’Earl était moite.

— Corinne! What a beautiful name. Vous parlez français?

Mince. Earl parlait français.

— J’ai grandi au Kentucky, mais ma mère vient de Winnipeg. Elle a toujours été fière que ses enfants apprennent le français.

— Votre français est superbe, Earl! Comme votre fédora. Vous l’avez acheté à Disney? J’ai l’air de rien, comme ça, mais j’ai un petit côté Columbo. Claire Lamarche a d’ailleurs maintes fois voulu m’engager pour ses retrouvailles.

Earl n’avait rien compris, mais il était enchanté de me parler de son fédora.

— Oh dear! Oui! C’est le cinquantième anniversaire de Walt Disney World. Je suis vraiment heureux d’être sur le Princess of the Sea, mais d’habitude je passe toutes mon journées dans les parcs de Disney. I love it!

— Ah bon?

Je ne jugeais pas Earl. Mais il portait tout de même un fédora.

— J’ai mon chaîne YouTube. Ça a un peu l’air idiot, les gens sont toujours surprised quand je leur dis ce que je fais dans la vie à mon âge. Pour vous résumer, Corinne, je passe mes journées à Magic Kingdom, Hollywood Studios, Epcot, all the parks, et je filme mon journey. I eat some food, I ride some rides, it’s amazing! J’ai plus de cent mille abonnés.

— Ah bon?

Il fallait vraiment que j’arrête de dire «Ah bon».

— I’m living the dream!

— Oh dear (le mimétisme ne faisait que commencer), je n’en doute pas, Earl! Je passerais moi-même mes journées dans le manège It’s a Small World. Les marionnettes qui dansent le french cancan me font oublier que mon compte d’Hydro est en retard.

— I love that ride, a classic! Mais ma favorite is Peter Pan. I’m a softie.

Je venais de trouver mon partenaire de vaisseau. Mon petit doigt me disait qu’Earl était du type à faire quatre siestes par jour et à contempler la mer avec ses grands yeux verts émerveillés en pensant à la Petite Sirène. On s’entendrait à merveille.

— Et vous, Corinne, vous faites quoi dans la vie?

— Oh! Un peu de radio. De la rédaction. Je suis travailleuse autonome. Freelancer. Je fais toutes sortes de choses pour pouvoir mettre du beurre de pinottes dans mon café.

— Du beurre de pineautes?

— Peanut butter. Mes blagues sont souvent un ti-peu à moins quart, mais je suis propre de ma personne.

Les iris affables d’Earl essayaient de computer ce que pouvait diable signifier «un ti-peu à moins quart».

— Excusez-moi, je suis un peu sur le décalage horaire. Je vais tâcher de vous parler sans mes expressions du Temps d’une paix.

— Je suis enchanté de faire votre connaissance, Corinne. Vous irez voir ma chaîne YouTube, An Amazing Journey, si ça vous intéresse!

You bet.

Sur ces brefs serrages de main et révérences dans le hall du Princess of the Sea, Rhoderick me fit signe de le suivre avec cérémonie. Yesseure! On procédait à la distribution des chambres. Goudebaille, blogueuses prestige, on se reverrait bien assez tôt dans une dégustation de langoustes avec e-rien pantoute à se dire.

 

Ma chambre était plutôt spacieuse. Je m’étais imaginé une cabine de marin, avec un lit en filet de type hamac et une chaudière pour pisser. C’était un petit peu mieux que ça. Lit king avec assortiment de chocolats très excitants sur l’oreiller, jeté EN CUIR (une tradition de marin, je présume), divan de canevas beige, écran plat, bureau fini acajou pour rédiger mes mémoires maritimes et porte-patio donnant sur un balcon entièrement barricadé de tôle blanche, haute mer oblige, sauf pour une fenêtre ovale rétro avec vue sur le port de Hong Kong (ou tout autre port où le vaisseau amarrerait. Je saisis tout de même modérément le concept de la navigation).

On y accédait par un labyrinthe de couloirs flanqués de portes de chambres où, tous les trois mètres, un préposé au ménage, à l’accueil, à la magie nautique ou à la distribution de désinfectant pour les mains m’accueillait comme on accueille un miracle en porcelaine, comme si chacun avait attendu toute sa vie de saluer cette Québécoise en pantalon baggy et aux yeux injectés de sang.

Je les imaginais regagner leur cabine (celle avec le pot à pisse), le soir, après leur shift de dix-huit heures à saluer des gens très riches qui mourraient de frette et de soif sur la plus haute et sinistre des montagnes plutôt que de s’abaisser à croiser le regard d’un employé de bateau ou, pire, à leur dire bonjour. Je me demandais à quelle sauce ils fantasmaient de nous manger, tous ces employés. Je leur payerais la sauce Diana et la botte de coriandre avec plaisir.

C’est qu’on oublie, hein, à quel point on peut être gênants, les globe-trotters et gens du monde, absorbés par la blancheur de nos chaussures de marche et ce droit divin de vivre cette vie de bateau qui nous revient de droit parce qu’on a travaillé fort.

Cette vie de bateau n’allait d’ailleurs pas tarder à débuter; j’avais à peine eu le temps de prendre quatre selfies — qui se résumaient à un plan d’une proximité indécente de mon faciès gras et creusé de cernes, sans aucune perspective sur le navire, puisque tout ce qui intéresse autrui, c’est l’étincelle de mon regard tourné vers l’avenir et ce formidable serre-tête Zara – sur mon balcon à fenêtre ovale rétro que mon téléphone sonnait pour me convier au «sail away».

J’ignorais complètement ce qu’était un «sail away». La seule affaire que j’avais vue sailer away dans ma vie, c’était cette paire de bottes de cowboy de couleur cuivre que je n’avais pas été assez vite pour acheter à temps et ma virginité, à dix-neuf ans, dans le plus silencieux des pétards mouillés.

— Portez une tenue de ville, me conseillait cette femme que je ne connaissais pas au bout du fil.

Ça, ou «veuillez immoler ce pantalon baggy par le feu immédiatement; un préposé aux vêtements pour guenilloux viendra balayer les cendres d’un geste gracieux pour les jeter par-dessus bord». Ce périple s’annonçait des plus apaisants. Je déterrai une robe d’été fleurie d’inspiration seventies du fond de ma valise, en tas. Dans le pire des cas, je me fabriquerais un chapeau de papier avec le journal qu’on avait déposé à ma porte parce que, oui, le Princess Times était déposé chaque matin dans une boîte aux lettres prévue à cet effet aux trois mille portes des guests pour nous informer des activités du jour et, surtout, des grandes actualités de type «Nous servons des coings pochés au Dolphin Grill».

Le sail away se déroulait sur le pont principal; je n’avais pas pour projet de maîtriser la numérotation de tous ces ponts. Pour moi, il y aurait le pont du tennis, le pont des grands chiens très élégants, celui de la pétanque, du golf et le pont avec des chaises longues. On pouvait bien s’assurer que je respecte le code vestimentaire, sans quoi je me serais sans doute présentée au pont du sail away vêtue d’un porte-jarretelles et d’une brassière en cônes.

Une femme m’envoya la main avec enthousiasme et me fit signe d’approcher.

— C’est un immense honneur que de vous recevoir à bord du Princess of the Sea!

C’était Celine, notre guide (cette femme que je ne connaissais pas au bout du fil). La quarantaine, une infinité de robes de femme de carrière qui sait passer du bureau au cinq à sept grâce à un bijou de fantaisie et une trousse de toilette transformée en pochette de soirée.

Ma parole. Toutes ces années à m’inquiéter de ces fameuses tenues et coiffures qu’il me faudrait un jour remanier en un tournemain, et ce, en toute urgence, pour passer de bibliothécaire à understated pin-up de Chambly pour tous ces cinq à sept surprises auxquels je n’assisterais jamais prenaient enfin tout leur sens en mer. C’était excitant.

Elle procéda à la distribution des verres de bulles, et nous portâmes un toast, toast pendant lequel je remarquai que les madames de l’Oregon, Sky et Gretchen, avaient elles aussi un peu galéré avec la transition ferme laitière/gala mais s’en sortaient tout de même avec mention. Un capri beige, des Birkenstock, un châle saumoné qui alliait raffinement et intemporalité, et un étui à cellulaire de crocodile à la taille. Ce pashmina réinventerait n’importe quel look. Des futées.

Pendant que les blogueuses prestige s’abandonnaient déjà à la genèse d’une vidéo qui remporterait certes moult Lions à Cannes, installées dans le parfait courant d’air qui faisait voler les franges d’une cape vintage thrifted in L.A. (j’aurais jeté ma mère sous un buffle pour en posséder la réplique exacte), et que Paul expliquait à son épouse, Lilian, l’inspiration architecturale du hall d’entrée dans un char pis une barge de détails résolument fascinants, de sa voix chaude en basses fréquences qui interpellerait à n’en pas douter les mammifères marins, je repérai Earl, ce garçon qui avait eu la mauvaise idée de m’adresser la parole et aux basques de qui j’avais bien l’intention de m’accrocher tout au long de ce sapristi de voyage terrifiant des mers.

Earl était mon phare. Earl, lui, ne s’était pas inquiété du code vestimentaire. Bermudas, chemise d’inspiration tiki avec inserts de personnages de Disney, fédora assorti, un rubis parmi les galets.

— Corinne! Vous êtes très élégante!

— Oh! Merci, Earl. On m’a un peu fait comprendre que je devais stepper up ma game vestimentaire pour ne pas finir sur le tremplin au bout du navire, d’où les pas fins sautent pour aller nager avec les poissons des abysses avec une petite lumière en boule sur le bout de la tête.

— You are funny!

Earl me trouvait sensas.

— Pour être bien honnête, je me demande un peu ce que je fais ici. Mais bon; comme je n’avais pas de plans pour la semaine, autant la passer à manger des salmon puffs sur la mer de Chine!

Je maîtrisais à merveille le small talk plaisancier.

— Nous sommes tellement chanceux de faire ce voyage. Can you believe it? It’s amazing! Oh!

Earl éclata du plus beau rire de puffs au saumon du pont principal.

— Excusez-moi, Corinne; je sais que je dis souvent amazing. On me taquine beaucoup sur mon channel! Mais regardez autour de vous. ISN’T IT AMAZING?

Je jetai un regard sur le pont principal. C’était effectivement amazing.

Par centaines, des groupuscules de gens en tenues de soirée confuses entre «une nuit divine chez Caroline de Monaco» et «pour aller chez Rona, comme nous ne sommes pas des gueux, vêtons-nous de cuir chartreuse» s’égosillaient, sacs à main Chanel dans la brise, probablement le modèle prévu pour le camping sauvage. La vraie sauce, ils la sortiraient aux bals thématiques (la plus intrigante des activités à l’horaire du Princess Times). Près de nous, un groupelet de petites mères asiatiques à la chevelure asymétrique hautement sur le party s’abandonnaient à une danse en ligne improvisée sur un air de Vivaldi interprété par le quatuor à cordes que l’on rangerait dans sa boîte à la seconde où cette gig prendrait fin. Elles étaient fabuleuses, minuscules brins de femmes juquées sur des Louboutin couverts de cristaux de la valeur d’un condo dans le Vieux, qui prenaient grave leur pied, abandonnées à la perspective d’une romance-éclair et fermement décidées à faire la fête comme dans un bar du Tennessee. Un diorama emballant avec ben des manivelles que j’avais juste envie de tourner pour l’admirer encore et encore.

Tout ce monde spraynetté semblait embrasser son élément comme on commande une pizza à la Place Tevere. Je ne m’étais d’ailleurs jamais fait la réflexion que, chaque seconde de chaque minute, sur cette terre étrange, même au moment où vous lisez ces lignes (je vous vois), des gens blindés mènent nonchalamment cette renversante vie haut de gamme, toujours à une toilette Lanvin de vivre un après-midi correct. La routine wagyu. Le désarroi en Jaguar. J’aime à croire que ces gens sont complètement blasés et tous sots, ignobles, vils et intolérants au lactose.

— C’est assez particulier, de frayer avec tous ces gens incroyablement riches. Ça sera pas facile de ne pas écrire sur eux, je suis pas capable de m’empêcher de les fixer.

— Ha, ha, ha, ha, ha! C’est un univers way différent du mien aussi, Corinne. J’ai grandi au Kentucky avec Ma et Trish, mon petite sœur. C’était la première fois de ma vie que je prenais l’avion! What a ride! Mais Air Asia, oh man, that was something else! SO FANCY! Les pantoufles gratuites! J’espère qu’il y en aura une autre paire sur le vol du retour, Ma va adorer ces slippers. They’re the best!

Nous formions ce duo de rêve, enchanté par une paire de pantoufles en ratine gratis enveloppées dans un plastique de courtoisie. J’adorais Earl.

Pendant qu’il s’affairait à prendre des images du pont en gloussant d’extase et d’expressions positives, je me connectai au WiFi du bateau. Une couple de minutes hors mode avion semblait convenir à cet après-midi des plus frivoles, parce que vivre ce grand départ seule comme un piquet au milieu de ce pont historique, incapable de sourire parmi les petites mères asiatiques high sur le cognac m’était formellement cauchemardesque.

Ma sœur m’avait textée.

«Papa a décidé de se laisser mourir. Rappelle-moi.»

Eh bien.

Je constatai alors que le bateau voguait depuis plusieurs minutes, le port de Hong Kong avait maintenant la taille d’un cube de sucre.

— Celine! On a sailé away? C’est fini?

— Bien sûûûûûr, Corinne!

Celine était à l’expression slightly pompette ce que la présence de poches sur une nouvelle robe est à la femme moderne (un véritable festival de petits pas frénétiques intercalés de cris stridents et d’un TED Talk sur les droits humains).

Bien sûr, Corinne?

Je m’étais donc changée dans le plus spécifique des stress pour une cérémonie de départ que personne n’avait vécue? Personne n’avait poussé même le plus discret des soupirs ni lancé de confettis au départ du bateau. Aucun sanglier ne rôtissait sur la broche. Aucun milliardaire texan n’avait tiré de coup de pistolet antique au ciel ni crié «Howdy!». Il ne s’agissait apparemment là que d’une autre occasion de boire de la Veuve et de sortir ses saphirs du lundi de leur écrin. Rien à signaler, comme un station wagon quitte son driveway pour aller chez Steinberg.

J’étais épuisée.

L’excitation et l’angoisse de l’aventure me retombaient à présent dans les rotules. Max et Max (évidemment), le couple ontarien le plus désolant de toute l’histoire de l’Ontario, n’avaient pas levé l’iris de leurs téléphones, accotés sur la rambarde de bois noble comme on s’accote sur un comptoir à pogos. Gretchen et Sky étaient déjà au milieu de leur nuit de sommeil, et Paul me fixait à présent d’un regard pénétrant.

— Avez-vous déjà mangé des pattes de poulet, Corinne?

Cibolaque.

— Euh… non, Paul. Je n’ai jamais inséré de pattes de poulet ni de quelque variété d’oiseaux dans ma bouche.

— Glorious! C’est votre soir de chance!

Paul, ce Charles Tisseyre des mers, semblait caresser le projet de me faire découvrir le monde. Je n’avais absolument pas faim, et je n’avais surtout absolument pas faim pour taquiner mes gencives avec une patte d’oiseau. Mais Paul était immensément sympathique et je n’avais pas envie de le décevoir.

Ne pas décevoir un inconnu qui me proposait la pire activité en pleine mer, c’était tout moi.

— Mais vous parlez aussi français! C’est formidable, moi qui pensais être la seule francophone.

— Le français est une langue magnifique, mademoiselle. J’ai suivi des cours en balado en faisant les vendanges à Napa. J’adore Marie Laberge. Avez-vous lu ses romans?

— Je n’ai hélas pas encore eu cette chance.

— Scandalous!

— Oh, je suis femme d’intrigues et de scandales, Paul. Alors. Si je comprends bien, y a pas vraiment moyen que j’aille me coucher sans avoir mangé une et idéalement plusieurs pattes de poule, c’est bien ça?

— C’est exact! Il y a un petit buffet asiatique au troisième étage. Je me suis dit que ça serait là remarquable façon de faire plus ample connaissance. Et ma femme meurt d’envie d’en savoir plus sur votre métier. N’est-ce pas, Lilian?

— Of course! Paul m’a dit que vous faisiez de la radio?

— Oui! Je suis très privilégiée de pouvoir faire ce métier.

Ça y était. J’étais en train de me prendre le pied dans cette grande roue de masturbation de privilège et de remerciements au ciel pour CES CADEAUX DE LA VIE et ce métier tout à fait ravissant, qui resserrait pourtant chaque matin ses petites mains froides contre ma jugulaire. J’avais hâte de rentrer m’enrouler dans le jeté de cuir décoratif de ma chambre comme un burrito de frayeur.

— Viens-tu avec nous, Earl? C’est l’heure de suçoter des oiseaux, ça a l’air.

Earl n’avait pas du tout envie de suçoter des oiseaux.

— Oh dear! Merci beaucoup, mais je suis completely full of salmon puffs!

Earl n’avait mangé qu’un feuilleté de saumon et en avait discrètement recraché la moitié dans sa napkine. Je lui enviais d’ailleurs son irréprochable technique.

— Tu vas souper aux burgers du snack-bar, hum? lui chuchotai-je avec la discrétion d’une maxi-serviette.

— Am I that obvious?

— Non, tu es aussi subtil que la Spider de Keith Richards. Vas-y, je te couvre pendant que Paul attache sa chaussure avec une technique ancestrale maya.

— Merci, Corinne. À plus tard!

Earl prit la poudre d’escampette avec un extra escampette dans sa napkine, et je suivis Paul et Lilian vers mon funeste destin aviaire.

La salle à manger principale ressemblait au décor de chacune des scènes du Titanic, mais un Titanic des années 60. Boiseries, horloges ciselées par des fées irlandaises, tables infinies remplies de victuailles et de serviettes en éventail. Paul connaissait le chemin, ayant mémorisé le plan du bateau tout entier, son protocole d’évacuation, et saurait s’orienter dans le noir complet en cas de panne d’électricité grâce à ses verres transition en mode night vision. C’était du moins ce qu’il m’inspirait.

Il repéra les pattes.

— There they are!

— Oui, there they are, hé, hé!

Le buffet était plus épatant que le menu aux noces de Liz Taylor. Tout avait l’air délicieux, en sauce, frit, taillé en silhouettes d’oiseaux du paradis, buns beurrés presque botoxés et fruits du dragon en brésilienne. Et les pattes de poulet, the life of the party, dans un grand bol rouge carmin, bien au chaud sous sa lampe bronzante.

C’était assez particulier, comme perche, que d’insister (gentiment) pour qu’une jeune femme à peine rencontrée grignote des pattes de poulet un peu contre son gré (gentiment) pour le plaisir de lui faire découvrir tout ce monde plantaire qui lui échappait cruellement. Mais Paul était si chaleureux. Et il me fallait bien vivre des choses en dehors de mon désarroi, dont le disque commençait sérieusement à grincer. Bon. Il s’agissait certes ici d’un désarroi culinaire, mais cette nouvelle épithète était déjà un tabarnouche de beau progrès.

Je me concoctai (gentiment) une assiette qui ne correspondait en rien à ma faim absente, mais quand tout est couvert de black bean sauce et de graines de sésame, l’appétit danse la java. Je pris soin de me servir une belle cuillerée de pattes avec la louche géante prévue à cet effet (les amateurs de pattes ne les sélectionnant apparemment pas une à une à l’aide d’une pince chirurgicale mais plongeant dans la ripaille à l’aide d’une pelle John Deere).

— Oh! Je vois que vous avez pris les pattes de poulet Fung Tzao, Corinne!

— J’étais sous l’impression que si je revenais avec un club sandwich, vous raconteriez à tout le monde que c’est moi qui ai volé le portefeuille des Schumacher.

— Dirty Dancing!

— Je savais que vous apprécieriez, Paul!

Je débutai tout de go par ce calvaire de pattes en focalisant sur le jeté de cuir. C’était une très mauvaise idée.

Bon, alors. Je suis certaine que les pattes de poulet Fung Tzao sont véritable rêve culinaire. Une delicacy. Un carnaval de sensations. Et en aucun cas sur ce bateau je ne serais cette ugly American girl qui ne mange que des toasts au ketchup et des bananes. Je croquai donc, résignée, dans une patte, une vigoureuse. Une écartée des doigts de pied. Une qui avait péri en pensant à ses REER. À en juger par la raideur des chairs et la qualité de son frisson, elle devait bien avoir monté Tremblant à plusieurs reprises sans s’étirer d’abord, cette poule. Une poule globe-trotteuse avec un petit sac de taille muni d’une pochette à mélange du randonneur, une canisse de pepper spray et un horaire géré dans Google Drive, dont la vie inspirante se terminait dans l’assiette d’une fille tragiquement normie.

Le détail auquel je n’avais pas pensé, c’est que les poules ne se véhiculent pas sur des gants de viande recouverts de cuir. Il y a des os sous le pédicure. C’est ce que Paul attendait fiévreusement: ce moment inondé de lumière où cette jeune femme dont il scrutait (gentiment) chaque geste planterait ses incisives dans un début de tibia de poulet. C’était là très étrange plan de soirée. Mais c’était le sien.

— Jesus Christ, Paul! m’écriai-je en tentant de déloger un morceau de cuir cousu à du cartilage entre mes palettes.

— The Lord won’t save you, Corinne. Vous êtes si mignonne! Goûtez-y encore, voyons, c’est tout à fait délicieux! Quel mets raffiné, hum! Voyez comme Lilian et moi nous régalons.

Paul et Lilian poussaient tout de même un peu mémé dans les orties en se faisant un point d’honneur de DÉVORER trois pattes de poulet à la fois comme des loubars qui découvraient la sauce en déglutissant d’extase, lèvres luisantes et mains ruisselantes de tout, véritable testament foodie (et très sexuel) de tout le bonheur culinaire qu’éprouvent les sommeliers du poulet.

Je relativisai cette déroutante expérience en m’imaginant être plutôt restée chez moi, «prise» pour présenter ma nouvelle cuisine Béralis dans le magazine C’est beau chez nous, en célébrant la plastique de ma réussite made in Quebec, la pétillante simplicité de ma persona de «vraie fine» qui prie bébé Jésus chaque soir pour qu’on la rappelle pour visiter sa toilette en marbre. Cette dégustation érotico-volaille me convenait donc parfaitement.

Pourvu que Paul et Lilian ne soient pas des swingers.

Je finis par souper au poulet à l’ananas et frites en écoutant Paul parler des cerises de terre et de leurs vertus dans des détails que le plus assidu des cultivateurs n’aurait su maîtriser. Lilian, quant à elle, émit quelques borborygmes discrets doublés de hochements de tête admiratifs et de sourires bienveillants, sans plus, formellement d’accord avec tout.

 

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