Une femme extraordinaire
Les talents
L’entrée de la grande tour me fait toujours le même effet. Chaque fois que je pose pied sur son beau tapis rétro, je sais que c’est peut-être pour la toute dernière fois.
Aux adieux se greffe chaque fois un peu plus de vide. L’absence de Sylvio à l’entrée principale est hurlante de ce silence qui fend le plexus solaire. Rien n’est plus pareil depuis que l’homme-sérénade-boutade-avec-rime n’accueille plus les talents derrière son beau bureau du futur passé.
Les talents. Ça me fait toujours glousser quand on nous appelle de même. J’ai l’oreille absolue, mais je n’en ai jamais parlé. Je maîtrise le
Nocturne no 2 de Chopin (des pauvres, mais tout de même plus excitant que Für Elise), et je n’ai jamais titillé de caméra avec ça. Je ne marche d’ailleurs que très rarement sur un ballon (sauf quand on me promet un quart-cuisse).
C’est que, des talents, il y en a peu.
Y a plus des faces. Des charrettes de visages. Ça, il y a.
Et des beaux, hein. Des qui savent quand rire. Quand se tirer la pipe! Des qui jouent le jeu, parce que le monde a envie de choses simples. Le monde, là, chez eux, le soir, quand ils rentrent de la job dont y ont jamais rêvé, ils veulent un petit morceau de paradis. Une annonce de Bounty. Une risette en attendant que le Michelina’s réchauffe.
Y veulent pas d’excités qui leur disent des affaires qui vont encore gâcher leur journée.
— COOOOOOOOO!!!!
— MONSIEUR DUCHESNE. Mais vous allez comment, vous? gesticulai-je avec drame victorien comme j’aime le faire avec les gens que je connais peu mais que j’aime beaucoup.
Simon Duchesne est ce chic garçon que tout le monde s’arrache en ce moment, beau gosse sans le savoir, poli comme à l’Oratoire avec toute personne qu’il côtoie et qui ose même dire des affaires, parfois. Des affaires gentilles, sécuritaires, des petites affaires, mais des affaires pareil. Dolly Parton le bénirait avec ses grands ongles sans confession. Tout le monde aime Simon. C’est un «vrai gentil», cette terrifiante expression du milieu qui désigne tout être humain de base qui ne maltraite pas les animaux, qui ne viole pas son prochain, ni ne croque de cuisses aléatoires just because she can et qu’on félicitera sans fin toute sa vie durant pour ces trois qualités inouïes.
Mes potes ont beau le trouver niais, les (vrais) gentils, je m’y accroche volontiers comme à un beau flotteur en forme de cœur au milieu d’un lac noir, en espérant qu’il ne se dessoufflera pas trop sous les spotlights. Je préfère de loin flotter en superficie avec lui que faire des pets de tsour de bras en apnée.
Et ça tombait plutôt bien, parce qu’on nous avait spécifiquement invités à ce talk-show du soir pour promouvoir cette émission vitaminée à laquelle nous participions tous deux. Parce que inviter une femme un peu connue TOUTE SEULE est risque que nul n’oserait courir. Ça lui prend un très bel homme au bras, au cas où, qui sait?, le charme n’opérerait pas. Après tout, cette femme un peu connue serait-elle vraiment capable de soutenir une conversation sensée et de ravir les cœurs de la nation pendant quatre minutes consécutives? Le mystère coûte hélas trop cher. Mieux valait donc inviter aussi cet homme (très gentil) à la plastique facile, qui avait peu de choses à raconter mais qui pourrait simplement être exposé dans un bocal et faire péter la cerise des audimètres.
Je ne suis absolument pas jalouse (légèrement).
— Est-ce que c’est ça que tu vas porter, Corinne? de me demander la styliste du moment en me pointant la fourche.
— Ça! Euh, non, je mettrai pas ma salopette trouée au péteux.
Je me précipitai sur ma grande housse de plastique à la fermeture-éclair brisée et lui tendis mon ensemble.
— Wow. Vas-tu les faire tourner?
— Métaphoriquement, oui. En sens horaire et antihoraire, rien que pour toi, ma noire!
La sympathique styliste venait de découvrir mon kit: un pantalon de marin et un tisheurte orné de deux marguerites à franges cousues au bout des seins, les fameux cache-mamelons que les danseuses de cabaret portent pour faire moins vulgaire et, accessoirement, hypnotiser trois, quatre monsieurs en flamboyante asymétrie rotatoire sur Believe.
Vous voyez? Vous voyez.
Je m’étais dit que, puisque mon verbe ne suffisait apparemment pas à habiter le temps, je ferais exactement ce qu’on attendait de moi en étant hautement télégénique des bouts de seins. Un peu out of character, je vous le concède. Mais je savais que ça ferait hurler Jean-Michel. Ma petite paie.
Elle disparut aussi vite qu’elle avait flotté dans l’embrasure de ma loge, démesurément enthousiaste de steamer un pantalon. Les gens sur les plateaux de tournage sont toujours très enthousiastes. Pas qu’heureux. Extatiques et reconnaissants d’avoir la chance de fouler ce sol béni et de potentiellement respirer le même air que le soundman de Gino Chouinard.
Bon. Un plateau rempli d’airs bêtes coiffés de gros sourcils serait un peu casse-cul pour l’ambiance. C’est pas faux.
Je me demande simplement qui a un jour prescrit que toute âme travaillant sur un plateau télé se doit invariablement de parler très fort et de rire à s’en fissurer le péritoine à la moindre boutade, avec interdiction formelle de se déplacer sans fredonner du Kylie Minogue à gorge déployée (chanter étant aussi un trait de personnalité).
Mais bon, hein. Quand on a la chance d’être tirés dans le grand chapeau des talents, on lève la jambe bien haut ou on se barre.
Le gars du son installait mon micro sur l’élastique de mon soutien-gorge (un soutien-gorge nécessaire pour que ma poitrine arrive aux bons endroits sous les marguerites à franges, les marguerites étant en fait de très grands yeux bleus) quand la poche de mon pantalon de marin vibra généreusement.
C’était ma sœur.
«Bon tournage, sister!»
Petits cœurs roses, aubergine, botte de cowboy, botte de cowboy, sanglier.
Émilie avait le chic de me texter exactement la bonne affaire au bon moment.
— Bon! Je pense que t’es all set, ma chère! OH, WOW!
Le technicien de son venait d’apercevoir mes beaux grands yeux bleus à franges.
— J’adore ton look!
Je l’adorais aussi.
— Simon, Corinne; ça va être à vous dans une minute!
— Super!
— Parfait!
À la seconde où le décompte commença, ma tête s’éteignit. Je ne ressentais rien. Zéro stress. Zéro peur. Zéro plaisir. Le vide intersidéral. La quasi-plénitude d’un corps refroidissant qui flotte sur la rivière aux Émeraudes par un beau soir de septembre encore doux, en suspension dans le silence, enfin.
Simon, lui, s’abandonnait au jogging sur place pour se mettre dans l’ambiance et faire affluer les fluides aux organes vitaux, prenant soin, au passage, de m’administrer une petite tape complice sur l’épaule suivie d’un sourire, toujours bienveillant. Toujours gentil. Il serait là pour moi. Sûrement.
C’était à nous.
— Son charisme ravageur fera fondre vos pantoufles et sa rafraîchissante répartie charmera vos cœurs, mesdames et messieurs, veuillez accueillir le sympathique Simon Duchesne et la ravissante Corinne Gazaille!
Il devait bien avoir planché trois semaines sur cette présentation.
Simon entama le premier cette marche étrange sur la passerelle de la maxi-honte, où un scénographe ambitieux a sabré le champagne le matin où on approuva son idée de tapis roulant qui fait émerger les vedettes des coulisses pour les faire glisser avec l’élégance distinguée de Sophia Loren jusqu’aux grands fauteuils futuristes.
Une main inconnue prit librement l’initiative de me pousser sur ledit tapis au moment précis où j’avais oublié que j’étais invitée au talk-show du soir et que le fameux soir, c’était tu-suite.
J’arrivai donc de très longues secondes après Simon, non sans avoir d’abord trébuché sur ce tapis transporteur de stars.
— Oh boy! Un instant. UN INSTANT, LÀ.
Hubert Lacaille, le nouvel animateur-coqueluche-millionnaire-vraiment-fun du moment, venait d’apercevoir ma tenue ostentatoire et avait bien l’intention de ne pas se faire voler son thunder par le top d’une «C». D’un respectueux claquement de doigts adressé au caméraman le plus près, Hubert fit s’approcher le kodak pour que le Québec entier puisse vivre avec lui l’ivresse qui allait suivre.
Je croisai le regard de Simon.
— Ça va (uniquement articulé avec les yeux)?
— Ça va (uniquement articulé avec les yeux).
De tous les instants précis disponibles sur la frise, je sélectionnai celui-là pour entrer en dissociation quelques secondes avant de réintégrer mon corps au moment où je me demandais si les topazes étaient toujours de couleur bleue. Je n’étais pas certaine. Hubert Lacaille pétrissait mes seins de ses télévisuelles mains.
Il y était allé pour le grand tour, et pas parce qu’à court de répartie devant ce poitrail féminin orné comme le dessous d’un sapin à Noël. C’était SON show.
Le bref contact de ses mains engoncées en mal de coordination sur mon corps m’indiqua illico qu’il devait passer plus de temps à jouir qu’à faire jouir. Intéressant.
On avait découvert Hubert – c’est qu’on nous découvre toujours – grâce à de courtes vidéos drolatiques et candides, improvisées dans la torpeur de son salon de Cap-Tourmente lors d’un hiver sans pain où il envisageait l’itinérance ou, pire, la colocation (avait-il déclaré). Quelque chose de tragique. Et depuis le soir où il avait reconstitué une scène phare de Clueless dans un castelet improvisé entre ses fesses avec, en guise de personnages, de désopilantes saucisses de Strasbourg, Hubert engrangeait des sommes louis-quatorzesques dans son petit sac banane ironique et chevauchait le show business à fourche que veux-tu.
De jeune humoriste prometteur dont les hautes instances se tamponnaient le coquillard, il était donc, du jour au lendemain, passé au rang d’empereur suprême, toutes ondes confondues, juste après avoir pris part à cette téléréalité dans un ballon dirigeable qui n’avait que confirmé son indiscutable talent.
Tout ce qu’Hubert touchait se transformait en hit. Mes nibars étaient en bonne posture pour le top 40.
Les mains toujours sur mes seins, il planta ses deux petits yeux morts dans les miens en vociférant pour la galerie:
— Djizeusse kraïsssse, CORINNE! Tu me fais vivre des affaires, AOUW!! Bon, là, fuck off. FUCK OFF! le Québec, mes deux invités viennent d’arriver, mais on s’en va tout de suite à la pause. Corinne, je sais pas si t’es au courant, mais dans trente secondes je vais être dans ton chandail. Envoye! Lève, lève, lève, lève, lève!
Il fallait apparemment que je me lève. Quelque part dans le bas du fleuve, une sexagénaire en liesse s’écriait dans son salon:
— Ça, c’est mon fou! Hi, hi, hi, hi, hi!
Avant que j’aie le temps de m’opposer à toute décision, du type «Personne ne touche ma cage thora-cique, merci», une recherchiste-stagiaire-fée m’enfila (M’ENFILA) un kangourou funky-complexe Denis Gagnon comme on habille un nourrisson, le genre de vêtement luxueux de secours que les gens très bien transforment ensuite en guenilles à épousseter because who wears something twice? NOT US, comme ma mère déchirait les vieux draps pour faire tremper ses épices dans la sauce à spaghetti. Denis Gagnon, le coton à fromage d’occasion des gens très bien. Il approuverait sans doute.
Au retour de la pause, Hubert revint en studio saucissonné dans les reliques d’un petit haut que j’aimai jadis, chaussé des bottes plateformes à talons aiguilles en cuir patin de quinze pouces de haut qu’il porte dans tous ses shootings photo Instagram à saveur éditoriale (c’est-à-dire chaque campagne de Mr. Puffs).
Devant mon regard éteint et un Simon hautement amusé par le spectacle qui s’offrait à lui, Hubert fit cadeau de son plus grand numéro de pole dance sans pole à un public dé-li-rant de participation active, hypnotisé par tous ces regards hypothétiques qui le déshabillaient dans les chaumières québécoises. Quel succès.
Des cinq minutes qui nous étaient allouées, Hubert en dansa sept, mais ce n’était pas un souci, puisque comme c’était son show, et que dans son show il fait ce qui lui plaît (une signature devenue sa personnalité, comme ces gens qui ne s’habillent qu’en mauve en revendiquant notre émerveillement), il rectifia le tir de notre entrevue en renvoyant Paul Sorvino chez lui.
Bon. Paul Sorvino n’était pas en studio mais en duplex, quelque part en direct de sa résidence de Madison en Indiana, parce que recevoir Paul Sorvino en direct de sa résidence de Madison en Indiana, c’est drôle en sacréfice.
On tuerait la une du lendemain.
Bien que ce fascinant entretien post-danse coïtale avec Hubert Lacaille n’ait pas tué la une, il a certes fait grincer quelques maxillaires quant à ma réaction tout à fait inattendue (lire inappropriée) à un compliment de l’animateur, qui souhaitait créer un autre moment très faux de type «Cette fille juste assez underground deviendra l’une de mes sujets après ne jamais s’être remise du fait que je m’intéresse à elle».
Admirez la technique.
— Tu écris. Tu joues. Tu gagnes des trophées.
Me flatter prodigalement. La belle astuce. Ce gars-là n’avait aucune idée de qui j’étais avant de lire son dossier de recherche en mangeant de la goberge sur son bateau l’après-midi même. Une pellicule d’eau engouffrait doucement ses cornées huileuses, tant l’excitation de couvrir une moins-que-lui de fleurs de dépanneur rien que pour la voir vaciller devant la chance qu’elle a qu’une vedette lui consacre du temps de pupilles gorgeait les corps caverneux de son standing. Hubert avait les yeux rougis et humides de l’homme qui revient d’une selle satisfaisante.
— T’es vraiment extraordinaire, Corinne. Tu la trouves pas extraordinaire, toi, Simon?
Sans même être visible, terrée dans son fourreau sous son bureau de bois norvégien, l’érection d’Hubert était palpable, presque sonore.
— Hubert, tu comprends pas; Corinne Gazaille, c’est ma muse. Cette fille-là est complètement géniale!
Simon était sincère.
— Franchement! La seule chose qu’on puisse qualifier de complètement géniale, c’est les pâtes poireau-prosciutto de Josée di Stasio.
Je n’avais que faire de l’ânerie qui venait de me sortir de la bouche.
— Ha, ha, ha! Les pâtes de Josée di Stasio! JE T’AIME ASSEZ! Je suis entièrement d’accord avec Simon. T’es géniale, Corinne. Pis en plus, je sais pas si tu le sais…
Je le savais probablement.
— … mais t’es vraiment magnifique, ce soir.
C’est bien ce que je me disais.
— Ben oui, JE SAIS! Merci, Hubert. Je suis très fan de mon cat eye bleu poudre.
Hubert éclata du rire le plus faux de toute l’histoire de la fausseté.
— Oh! Excusez-moi, pardon, elle le savait!
Cette fille n’allait certainement pas être aussi confiante que lui. Simon commençait doucement à disparaître dans le cuir du futur.
— Je suis pas certaine de ce que je suis censée pas savoir?
— Ben là…
Pause dramatique, regard vers le public, rires, yeux huileux, de retour à moi.
— … t’es cute, là, mais charrie pas!
Hilarité générale.
Quelque part dans le bas du fleuve, une sexagénaire en liesse s’écriait dans sa salle de lavage:
— Ça, c’est mon fou! Hi, hi, hi, hi, hi!
— Les mots «vraiment» et «magnifique» furent employés, si je me souviens bien.
Je ne pouvais pas croire que j’étais après avoir cette discussion-là. Mais il faudrait me passer sur le corps avec trois Hummer pour me faire lâcher le morceau.
— Eh bo-boy! Invitez une féministe sur un plateau de tournage pis le fun barre les portes du char, fait crisser ses pneus pis on le revoit pus avant un boutte, han?!
L’ego d’Hubert Lacaille était sous embuscade, ébaubi de ne pas être le tout premier à m’apprendre qu’un beau jour, peut-être, un homme envisagerait de se tenir à moins d’un bâton de hockey de moi sans être secoué d’une violente nausée.
Voyant que je le regardais se noyer sans ses flotteurs, il enchaîna avec le sourire d’Annie Wilkes.
— C’est juste des faaaarces, tu sais ben! T’es cute, Corinne. Mais oublie pas de mettre ta crème de nuit à’ soir, parce que demain y aura pas de CCM ni la styliste de Klô Pelgag pour te transformer en petit pétard du vendredi soir!
S’ensuivirent les cuivres. Les rires menant à l’asphyxie. Une femme ovula.
Perché sur les épaules de Simon (un garçon si gentil), Hubert envoya machinalement sa conclusion en faisant tournoyer les marguerites du tisheurte que je devrais détruire par le feu, annonçant entre autres une perfo à venir, où un slameur-cuisinomane aborderait son coming out de fier composteur-mais-pas-tapette en faisant de l’origami avec ses paupières.
Le plateau se vida rapidement, l’auditoire poussé vers la sortie par un balai et le réconfort des néons allumés en mitraille.
Avant de disparaître dans sa loge, Hubert remercia chaleureusement Simon et m’envoya le moins investi des pouces en l’air. L’admiration et la complicité honnête que nous avions tissées s’étaient évaporées au moment précis où j’avais osé me feeler. Tout indiquait aussi que je ne porterais pas de bleu à ses noces.
Quelle imbécile.
Une femme se doit de rester modeste et d’ignorer prodigieusement sa beauté, et ce, en toute circonstance. Ce sont des choses que seuls les hommes sont en mesure d’apprécier, mesdames. Sachez d’ailleurs qu’il vous est impossible, voire interdit, de le constater par vous-mêmes et fort imprudent de ne serait-ce qu’envisager en formuler l’idée, même au stade de bourgeon. Prudence!
Lorsqu’un homme vous fait la fleur de vous informer LE PREMIER de votre potentielle beauté, de grâce!, n’opinez pas avec appétit.
Calmez-vous.
Projetez plutôt votre main gantée sur votre front blafard, cambrez l’épaule, émettez guttural soupir et refusez fermement son énoncé en insistant sur le fait que vous n’êtes qu’une guenon qui ne mérite pas de vivre.
Vous serez alors, et à cet instant seulement, une femme extraordinaire.
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