Une femme extraordinaire
Une cuisine d’été
Le lendemain fut ponctué de tout ce qui ponctue une croisière de base: racquetball, dégustation de poulpes, lindy hop, acupuncture sur glace, pisciculture (le vaisseau comportait un aquarium abritant plus de sept cents espèces de poissons, d’oursins et deux phoques), émaux sur cuivre et conférence sur le tantrisme à travers les âges.
Après le déjeuner, je me rabibochai avec Earl, mon pauvre ami au sirop qui s’était fait un sang d’encre depuis notre «échange» de la veille. Bien entendu, cet homme attentif avec qui j’arpentais le bateau en prenant l’air frais du large pendant des kilomètres de douce jasette sur fond de bois cuit avait compris tout de suite et n’avait pas tenu à être informé des menus détails de ma déroute (et de ma tendance à confondre les passants avec des toréros). Ça me convenait parfaitement. Bon comme du pain béni, il a cependant pris soin de me prodiguer le nectar des conseils de bon pain béni.
— As-tu déjà essayé de manifest things?
— Tu veux dire si j’ai essayé de formuler mes souhaits à l’univers de façon très précise et déterminée chaque soir avant de m’endormir afin de prédisposer les cieux à la pleine réalisation de mes désirs les plus fous?
— Oui! Tu trouves ça crazy, hein, Corinne.
— Pas du tout. Je manifeste des affaires chaque soir en déposant une citrine sur mon plexus solaire et je ne m’endors jamais sans serrer un quartz rose dans ma main gauche.
— Stop making fun of me!
Je sortis le quartz rose de mon sac à main.
— Je ne pars jamais sans lui. Veux-tu voir ma citrine?
— SHOW ME!
— Penses-tu vraiment que je me couche avec une citrine sur le plexus solaire? I’m not THAT coconut, Earl.
Je me gardai bien de lui montrer le quartz fumé que je posais parfois à mes pieds pour me grounder le chakra racine. C’était là la street cred que je préservais dans une pelli moulante très friable (ma citrine était restée à Montréal).
Earl s’arrêta pour poser ses mains sur la rambarde de bois de la plus majestueuse des passerelles du Princess of the Sea, assez pour me faire douter de notre droit d’y déambuler librement sans recevoir de coups de fouet.
— Allez, Corinne. Let’s manifest to the sea.
— Ne fais pas ton Jerry Maguire, Earl.
— Oh, come on! Je commence.
Il se tourna solennellement vers la mer puis inspira.
— Ma et Trish vont déménager à Orlando avec moi and we will live happily ever after!
— Auqué! Wow. Vivre avec ta mère et ta sœur. Aucune chance que je te vole ton souhait.
— Tu adorerais habiter avec Ma et Trish!
— Uhum, uhum. Euh. Attends, là. J’ai la tête vide. Je sais pas, Earl. C’est ben trop stressant, faut pas que je me trompe, tout à coup que j’ensorcelle le bateau et que tout le monde se mette à danser jusqu’à l’évanouissement comme dans Thriller. Remarque, ça changerait pas grand-chose.
— Oh, come on! Y a que les poissons et peut-être un sea lion et la lady qui valse avec un balai sur le pont d’en bas qui t’entendront.
Une dame valsait vraiment avec un balai. Moi dans cinq ans, si c’était pas plus tôt.
— Vas-y, Corinne. MANIFEST ANYTHING YOU WANT! IT’S AFFIRMATION TIME!
— OK.
— Now!
— On dirait que ça veut pas sortir.
— No worries! Va sur la terrasse, là-bas. Je t’attends ici. Et n’oublie pas, ton formulation doit être simple et claire.
Earl prenait vraiment le manifestage au sérieux. Et la dernière chose que je voulais, c’était bien de décevoir un homme au bec encore bleu de ses whoopie pies à la «framboise».
Je gravis donc les quelques marches qui menaient à une petite terrasse de mosaïque signée (et authentifiée par une plaque très officielle) Sergio Moruzzi, sur laquelle je ne saisissais pas pourquoi j’avais le droit de poser chouclaques. Une beauté. Je jetai un regard excité à Earl.
— Simple et claire!
Cet adorable garçon était le plus formidable des pom-pom boys.
Simple et claire. Quelque chose de simple. Quelque chose de simple. Je baragouinai une chose simple et claire à la mer.
Earl n’était pas satisfait.
— Plus fort, Corinne. Je n’ai même pas vu ton lèvres bouger, ça ne compte pas!
Parfait. Parfait! J’inspirai alors de toutes mes forces.
— J’AIMERAIS QUE JONAS GAZAILLE CRÈVE CE SOIR. DIE, JONAS. DIE RIGHT FUCKING NOW.
Je me tournai vers Earl, galvanisée par le rituel. Son petit faciès rond arborait un mélange de stupeur, de confusion et de framboise.
— Gazaille, as in…
— Oui, mon père. Ce sieur. Ça fait une semaine qu’il a décidé de se laisser mourir sans prendre la peine d’appeler ses propres filles. Ça fait que, rendu là, ce serait le fun qu’il débarrasse, ça commence à être une traînerie. Pis j’ai une couple de robes noires trop chères que j’ai portées rien qu’une fois, j’aimerais rentabiliser mon investissement. Merci, Earl, c’est vrai que ça fait du bien, ton affaire. Mangerais-tu un yogourt glacé, toi?
Earl aurait vraiment préféré que je manifeste le make-over de ma cuisine d’été.
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