Une femme extraordinaire
Un faucon domestique
Je me suis levée très tôt, complètement déboussolée de l’heure et du lieu. C’était la première fois depuis longtemps que les quelques secondes qui avaient suivi l’ouverture de mes paupières, ces secondes vaseuses où, chaque matin, j’ignorais qui j’étais, où je gisais et le nom de ma mère, juste existante dans mon petit calzone de couette, la première fois, donc, que ces secondes-délices n’avaient pas été abruptement interrompues par LA VIE.
Ce texte en retard.
Ce courriel à écrire.
Cette demande à faire à mon proprio parce que le plafond de la toilette m’était tombé sur le crâne pendant que je prenais ma douche (il y avait deux mois) et que je ne me résolvais pas à l’alerter, effervescente de culpabilité même si je n’avais strictement rien à voir avec le problème de tuyaux du voisin d’au-dessus, mais quel genre de locataire étais-je si le plafond me tombait sur la tête pendant que je me savonnais l’aine, un rectangle de gyproc parfait, comme si je l’avais taillé moi-même avec une lime et un rapporteur d’angles, si j’étais incapable de préserver l’intégrité d’une partie de la maison à laquelle je n’avais même pas accès, pourquoi ça m’arrivait à moi? Le lavabo était bouché. Ma toilette fuyait, aussi. Un bed and breakfast de rêve pour Fétide Addams. Les papiers de faillite qui n’arrivaient pas. Je ne savais même pas ce qui devait arriver. Mais j’attendais. Les affaires finissent toujours par m’arriver. Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone. Tout suffocant et blême quand sonne l’heure je me souviens des jours anciens et je pleure.
Dans l’angoisse (et le doute), je déclame Verlaine, doux baiser à cette époque où je récitais les affaires sans faute en avant de la classe. J’étais fortiche. Et je dessinais Jésus dans mon cahier de catéchèse sans demander mon reste. Vous voulez un vingt-septième Jésus? There you go, madame Gobeille. Look at my crayons de cire Jesus art. Et un autre A+ pour la belle Coco.
Me réveiller à Montréal, c’était beaucoup d’ouvrage.
Mais ici, en flottaison je ne savais où entre Hong Kong et Singapour, je me sentais comme au premier matin des vacances d’été. Et j’avais envie d’aller prendre une petite marche pour explorer mon grand bateau (vaisseau).
Les longues lattes de bois qui formaient la quasi-intégrité du mythique plancher du Princess of the Sea embaumaient ce qu’embaument les saunas finlandais. Le bois humide qui chauffe. Exposé au soleil sous un ciel sans nuages. Un parfum sublime émanait de chaque planche, comme un bisou de pin sylvestre. Ce bateau de croisière, on aurait beau dire, était absolument magnifique. De belles cheminées rouge tomate crachaient une épaisse fumée blanche, divine signature aérienne du passage de quelque chose d’important et de raffiné.
Il était infini. La veille, j’avais aperçu un planétarium. Eh bien, je n’avais pas rêvé. Aujourd’hui, on y présentait une conférence sur la Chine impériale, conférence à laquelle j’assisterais et où je découvrirais que les mamies en profitaient pour venir faire leur petite sieste d’après-midi, mais chic, tête drapée de Burberry (qu’importe, une débarbouillette, un chausson ou une robe d’après-midi, pourvu que ça arbore le bon logo). Après tout, ce qui comptait, c’était d’y être vues. Pas d’y assister. Et tous ces cocktails navals nécessitaient un apport constant de beauty sleep, alors bravissimo, les mamies. J’en prenais bonne note.
Un cours de tennis matinal avait lieu au pont numéro quelque chose. Un peu plus loin, ça tapait déjà des balles dans un filet vertigineux, la casquette ovoïdale de la mère de Tiger Woods vissée sur la tête.
Cet univers était prodigieusement rodé; nous n’étions certes pas les premiers à monter à bord de ce vaisseau. Ces gens-là y voguaient depuis des mois, pour certains, à l’année, tous les ans, la muqueuse gorgée d’orgueil de prendre part à ce grand tour du monde (mais sans se priver de jouer au golf sur un très petit green entretenu par le coiffeur de Cher).
Sur un autre pont, le personnel du navire promenait des chiens. On avait même installé une borne-fontaine décorative pour séduire les propriétaires canins qui s’imaginaient, je présume, dans un dessin animé attachant mettant en vedette leur animal dont ils n’avaient absolument pas l’intention de s’occuper. Ces chiens-là étaient brossés toutes les quinze minutes, duveteux comme une inflorescence d’hortensia en juillet, nourris au steak d’autruche et accueillis sur d’immenses coussins de plumes pour le nappy nappy time. Un autre employé semblait plus réservé, apparemment coincé avec le faucon domestique d’un plaisancier.
Si quelqu’un avait eu le droit, un seul être sur cette terre, de hurler WHAT THE ACTUAL FUCK? à pleins poumons, c’était bien ce faucon domestique. J’aurais parié trois shillings que son propriétaire avait apporté son petit costume aviaire de «Pierrot love de proie», pour cette unique fois où il le pavanerait à son bras au four o’clock tea. Ces gens-là sont complètement mordus de la tarentule.
Mais quel bateau.
Chaque coin de cet esquif gargantua évoquait l’esthétique de Mad Men ou suggérait du moins le murmure du membre de Jon Hamm. Ce couloir rouge cassis aux fauteuils magenta circulaires tirés d’une capsule temporelle des années 60, tous intercalés de tables garnies de jeux de dames chinoises aux billes de pierres semi-précieuses. Ce bar désert aux lignes rétro, en camaïeu de vert émeraude à menthe. Les blogueuses prestige y verraient un lieu tout désigné pour se débarrasser de cette collaboration complètement naturelle avec cette marque locale de trime-sourcils. Les bouquets ostentatoires tous les cinq pieds. Les tapis somptueux. Et ce hall d’entrée flanqué de deux escaliers boudinés dont les rampes d’origine avaient hors de tout doute un jour accueilli l’aisselle de Jeanne Moreau.
Fétide Addams s’y pendrait avec délices dans son beau veston blanc de Miami.
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