Une femme extraordinaire

Catherine Ethier · Chapitre 35 sur 38

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Une femme extraordinaire

Le saut

 

 

— Il serait intéressant que la paix me soit crissée.

Ma voix de Joe Cocker s’adressait aux longs rideaux inertes de ma cabine avec l’autorité d’une femme que l’on réveille brusquement en mer et qui s’adresse au mobilier.

Mon téléphone, dont la violente vibration venait de faire rapetisser mon estomac de trois tailles, était illuminé. Chaque fois, je sursautais comme si on allait m’annoncer que quelqu’un venait de mourir.

Quelqu’un était peut-être mort.

À trois heures du matin, on ne communique que la mort ou une infolettre du Devoir.

Je me relevai d’un coup, assise raide comme une barre dans le lit, comme Nosferatu se lève pour aller payer ses taxes scolaires. Ce mort était mieux d’être fin.

La notification qui m’attendait était encore plus laide que prévu.

 

Groupe Ledoux

Suivi de paiement

 

Bonjour Corinne! Ça me fait de la peine de devoir t’écrire ça,

mon chou, mais on dirait que ton paiement a pas passé, ce mois-ci.

Regarderais-tu ça pour moi?

Bye bye,

Chantale Rossetti

Conseillère en insolvabilité,

créatrice de liberté

 

Je n’avais jamais noté son nom de famille.

Rossetti. Comme le magasin d’accessoires de danse sur Saint-Denis, où ma mère achetait mes pointes à l’époque où j’avais donc hâte de finir le secondaire pour ENFIN vivre une vie d’adulte dénuée de stress, d’injustices notoires et d’oppressants travaux sur le frère André à boudiner à la faveur de la nuit. Je donnerais résolument toutes mes cennes noires pour y retourner rien qu’une petite semaine, à l’abri.

Mon paiement n’avait pas passé?

Évidemment que mon paiement n’avait pas passé.

Mes affaires ne marchaient jamais. J’avais l’argent. Tout était prévu. Tout était simple. Niaiseux. Presque cave. Un virement. Une tâche pour un macaque qui joue des cymbales. Des soucis, il n’était pas censé y en avoir, surtout après trois paiements et quart sur les vingt-quatre prévus. Mais eh! Que j’avais donc de la misère avec ça, moi, faire les affaires autrement que comme une sombre épaisse. Chercher à comprendre ce que j’avais bien pu faire était vain; je devais avoir glissé les fonds dans le mauvais compte avec toute l’arrogance du sentiment du devoir accompli et de la casquette à palette verte et transparente des comptables de dessins animés.

Assise dans l’obscurité complète sur mon lit king de croisière, le visage éclairé par la lumière jaune en mode nocturne de mon téléphone, le bout de mes seins chauds de sommeil embrassait mes genoux, le corps pétri de honte, cette chum de femme qui aimait bien faire des inspections surprises dans mon frigidaire.

Même si des centaines d’employés loyaux s’affairaient sans doute à récurer le bateau à quatre pattes ou à trancher des avelines avec un sabre japonais pour le bar à sundae-déjeuner des enfants, l’étage était plongé dans le silence douillet du sommeil collectif. Un froissement de bonnet de nuit, trois portes plus loin, taquinait timidement la sourdine du juste.

Un moment de puissante solitude, parcouru de cette tragique urgence de soulager ce qui était après se passer dans ma cage thoracique, tout à fait désigné pour acheter cette édition limitée de pyjama des Golden Girls en coton peigné par Lewis Rossignol. Bing!

229,17 $.

Ça devait être un sapristi de bon pyjama.

J’avais le cœur en roadkill, chacun de mes pores respirait dans un sac de papier brun, les gencives me brûlaient, mais j’avais tout de même hâte de voir si j’avais choisi la bonne grandeur.

Le matin qui était en train de s’en venir lancerait ma dernière journée complète à bord du Princess of the Sea. Oh, mon départ discret ne gênerait en rien sa longue run de lait. La galère continuerait de voguer (et de communiquer sa vitesse de croisière au prestige environnant), quelque part vers l’Australie ou, que sais-je?, jusqu’au prochain port désarmant de dépaysement équipé d’un Olive Garden.

Ça avait passé vite; pas tant le voyage que la sécurité d’être loin, hors de portée, comme quand on va au cinéma et que, pendant deux heures, rien ne peut nous arriver.

Je n’avais absolument pas envie de rentrer à Montréal. De rechausser mes vieilles bottes mouillées. De répondre à Chantale que tout allait s’arranger.

Je n’avais absolument pas envie d’être ici, non plus.

Je me suis donc investie à me répéter ces deux constats en boucle pour être certaine d’avoir une idée claire du fait que je n’avais envie d’être nulle part et ainsi de trouver réconfort en cette clarté que je pouvais noter puis rayer sur la to-do list fictive qui passe son temps à se réécrire vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans ma vieille tête. Une fois cette fastidieuse tâche accomplie, je me plongeai dans le visionnement exhaustif des vidéos YouTube de cette fille en coat à franges qui nettoie les pierres tombales de purs inconnus avec une hose à pression et une grosse brosse savonneuse. Un travail d’orfèvre.

Jusqu’à midi.

Le téléphone de la cabine avait d’ailleurs sonné quatre fois; seulement, j’étais très occupée à répondre à tous ces chevaliers virtuels de la pierre tombale qui injuriaient sans retenue cette merveille de femme-boyau en coat à franges sous chacune de ses vidéos. Il m’était rigoureusement impossible de ne pas les envoyer chez le diable un par un, une ouïe à fois, en sujet amené, posé et divisé, et en prenant surtout soin de signer chacune de mes réparties incendiaires de deux emojis de bottes de cowboy, persuadée d’être la fille la plus sassy du système solaire. Je ne comprenais pas ces gens. Insultés rare, brandissant un crucifix d’une main et la Constitution de l’autre, avec leur nail art des Rois mages «parce qu’on touche pas à ça, une tombe». Si un jour ma pierre tombale était couverte de lichen ou de vieilles grenailles pleines de calcaire tirées sur mon épitaphe par des pneus de Pinto sur l’autoroute contre laquelle je cuverai mon dernier repos, je serais enchantée qu’une femme du futur vienne frotter sa belle éponge savonneuse et chaude sur l’inscription élimée de mon marbre saumon, par pur altruisme.

Quel bonheur.

Il y avait longtemps que j’avais vu quelque chose d’aussi satisfaisant. D’aussi gentil. D’aussi beau. Et d’aussi propice à pleurer comme si on venait de me voler bras et jambes (un bien étrange larcin).

Un peignoir de satin vert avec un paon et trois, quatre lotus gisait sur le dossier du fauteuil baigné de soleil. Gretchen m’avait convaincue de me rapporter un souvenir du Vietnam. Dix balles. C’est vrai qu’il était beau. J’avais bien hâte de commencer à fumer pour pouvoir accueillir le facteur en pantoufles à talons hauts, garnies de plumes, avec mon grand porte-cigarettes antique, et ouvrir d’un fier coup d’exacto le colis contenant mon pyjama très cher dans ce peignoir-souvenir que j’étais soudain fort satisfaite d’avoir acheté.

C’est qu’il m’arrivait de faire de bonnes affaires.

Il me faudrait tout de même quitter la sécurité de ce lit si je voulais faire acte de présence parmi les journalistes extasiés avant que Celine ne placarde le vaisseau d’avis de recherche flanqués du pastel gras de ma face de jeune pisseuse. Le Princess Times annonçait aussi un talent show au planétarium en fin de journée et je ne raterais certainement pas ce défilé de vieilles femmes riches intimement persuadées d’avoir injustement été éjectées du processus de sélection pour Cabaret (le film, pas le musical; qui diable rêve de manger son sandwich au fromage jaune orange pour souper chaque soir, ben tassée avec Rosette pis Rosa dans une petite loge puante de Broadway, je vous le demande?).

J’espérais avec ivresse et volupté que l’une d’entre elles nous avait préparé ce fameux numéro burlesque où l’on mitraille le public de balles de ping-pong en provenance de son entrejambe.

Poc!

Poc!

Poc!

Poc!

Et une! Et deux! Et trois! Et quatre! Ça ne dérougit pas! Tant qu’à recevoir une balle de ping-pong au visage, souhaiter qu’elle soit chaude comme un bel intérieur de madame est bien la moindre des coquetteries.

Comme mon petit cœur n’avait cessé de battre dans mes gencives depuis le courriel nocturne de Chantale, m’adonner à une belle marche à l’air salin me semblait d’abord adéquate activité. Ainsi qu’une douche. Je retrouverais probablement Earl un peu plus tard, quelque part sur une terrasse en tête à tête avec un bad, bad boy (un morceau de saint-honoré ou un jambon de Pâques entier).

L’eau ferreuse du bateau me faisait des cheveux grichous. Tant pis.

J’enfilai mon pantalon bleu clair à taille ultra haute et boutons dorés disposés en colonnes de chaque côté des hanches, ceux qui me faisaient la taille toute fine et qui me valaient une flambée de compliments chaque fois que je sortais acheter une pinte de lait. Quand le paiement de faillite te chie dans la pelle, tromper l’envie de s’arracher le visage à grands renforts de vanité compte comme une portion de panais et deux Zoloft (c’est écrit dans le guide alimentaire). Le zipper de cette paire de culottes dans laquelle je me wrappais le bassin pis le cœur avait d’affaire à tenir.

J’étais une enveloppe de peau avec une perruque et du beau Cutex, un genre de figurante en image de synthèse à qui les passants souhaitent «a very good afternoon».

J’errai seule un bon moment dans les différentes sections du bateau, à la recherche d’une raison de m’arrêter. La piscine intérieure était vide. Les transats encore humides et le minuscule Crocs rose pâle qui flottait sur l’eau indiquaient qu’une petite famille était venue profiter d’un après-midi à lancer la nounou

dans le pas-creux. Les treize terrains de pétanque tracés d’une main experte sur les lattes de bois historique du bateau étaient, eux aussi, inoccupés (comme toujours). En bas, une harpiste jouait ce qui me sembla être un air de Nicole Martin (c’était certainement ça) dans le grand hall du Dolphin Grill, le restaurant le plus sélect du vaisseau où il faisait bon être vu et où l’on se devait absolument d’avoir quémandé réservation six ans d’avance, avec devoir de le glisser dans toutes les conversations du reste de sa vie. Celine s’était cent fois félicitée d’avoir RÉUSSI à nous y faufiler à la pointe de l’arbalète l’autre soir, et il m’avait suffi de déballer mon pain de son cellophane pour comprendre que la gastronomie qu’on y servait figurait aussi sur la table d’hôte chez Scores. Le pire repas. J’adorais, depuis, observer tous ces fiers cuisinomanes au petit poignet de Rolex avec leur nuque fraîchement sortie du barbier nautique, solennellement satisfaits d’y avoir obtenu table et détester chaque bouchée de leur souper de foire alimentaire avec retenue et sourire de Wimbledon.

Le quai des swingers battait la même mesure qu’au premier jour, soit celle de la vanille, de la Budweiser servie dans des bols de cristal d’Arques et des petites fesses ancestrales exposées aux éléments. Ici, les soucis disparaissaient dans l’huile de coco et les torses argentés ruisselants de tous les carats.

Je m’arrêtai au grand bar tiki pour y boire ce qui deviendrait trois Perrier et deux margaritas, en me régalant de ce réjouissant spectacle dont je ne m’abreuverais sans doute plus jamais. Pour tous ces gens, ce n’était là qu’un petit tour de bateau de plus. Quelque chose d’insignifiant. De vaguement récréatif. Leur quotidien était jalonné de préoccupations et de mondanités qui me seraient à jamais hors de portée; engager un cuisinier de week-end. Faire repeindre la Rolls d’été. Trouver quelqu’un pour enterrer la bonne.

Les clichés dans lesquels je les trempais avant de les rouler dans le sucre en poudre me rassérénaient. Les choses étaient tout de même bien faites. Une fille sans intérêt se faisait justice en silence, assise au bar, bien cachée derrière le drame de ses grands verres fumés Tom Ford en cat eyes surdimensionnés. Tout le monde gagnait.

— There you are!

Paul. Et Lilian. Et Earl. Earl avait le regard d’un gars qui venait de se faire expliquer les us et coutumes des salamandres à longs doigts, doublés de l’analyse de toutes les affaires farfelues à faire avec le marc de café («Saviez-vous que le marc n’a pas son pareil pour nettoyer une cheminée? AIMEZ-VOUS LES CHEMINÉES, EARL?»), attaché à une chaise bistro avec du tape électrique et les petits crochets à yeux «antifermeture de paupières» pour un contact visuel efficace. Lilian arborait une mine triste. Sa nature discrète semblait – mais je n’en étais pas certaine – avoir fait place à la doublure de Lilian qui, à défaut de prononcer une interjection toutes les trois heures (avec permission), ne parlait plus du tout.

Ça m’avait un peu turlupinée quand Paul m’avait prise en otage au four o’clock tea, l’autre après-midi. Se pouvait-il qu’il lui ait sacré une claque sur le kisser dans la chambre et qu’elle ait dû s’y cacher quelques jours pour ne pas éveiller les soupçons? La dynamique du couple correspondait en tout point aux dynamiques de violence conjugale des dramatiques de Janette Bertrand que j’avais regardées, petite, dans le sous-sol de mon oncle André. Ce n’était pas drôle du tout. Mais que pouvais-je bien y faire, en haute mer, slightly ivre et avec un peu de sel sur le bord du casseau? Après tout, ce n’était pas vraiment mes affaires. Et peut-être que Lilian avait en fait des cors aux pieds ou, pire, c’était elle, la marâtre du couple. Peut-être était-elle clandestinement D.J. dans le speakeasy de la cale numéro sept à l’heure du thé. Ou peut-être devrais-je simplement me résoudre à écrire des polars ou, mieux, à vendre des chapeaux de paille sur le boardwalk de Coney Island.

— Bonjour, Paul!

Cette conversation m’épuisait déjà.

— Avez-vous goûté la salicorne de Noirmoutier?

— Han?

— La salicorne, en bas; elle est délicieuse!

— Je n’ai aucune espèce d’idée de ce dont vous êtes après me parler, Paul.

Je tournai la tête vers Earl sans demander mon reste.

— J’ADORE cette chemise.

Earl portait une chemise noire et pourpre présentant une formidable fresque mettant en vedette plusieurs versions d’Ursula, la vilaine de La Petite Sirène.

— Oh thank you, dear! J’avais envie de look good, ce soir.

— Eh ben, c’est mission accomplie!

Mes lèvres aux commissures fendillées tentèrent de former le O parfait pour accoucher du sifflement admiratif que l’on adresse aux très belles voitures neuves (je crois). Une particule de gros sel se détacha de mes lèvres pour atterrir à ses pieds.

— Je vois que tu as aussi mis tes petits souliers de croisière! Je ne les avais pas encore vus, ceux-là!

— Patent leather! Je les portais aux funérailles de Hank.

— Oh.

— Stepfather. He passed a couple of years ago.

— T’as bien fait de les mettre. Les belles choses en cuir brillant, on laisse pas ça prendre la poussière dans le garde-robe, Earl. Vous alliez où, comme ça, mes beaux loirs?

— Si ma montre indique toujours l’heure atomique, chère Corinne, le concours de talents a lieu dans sept minutes cinquante au planétarium.

Le dernier bout de phrase que venait de prononcer Paul était certes le signal secret officiel qui déclencherait la Troisième Guerre mondiale.

 

C’était planétarium comble.

En son centre, une toute petite scène circulaire rouge était illuminée par tous les follow spots de l’Asie du Sud-Est (au nombre très exact de treize). La salle était animée d’un public emballé, dents mauves de cabernet, et déterminé à passer ce qu’on appelle par chez nous une fichue de belle veillée.

Les deux premières participantes à monter sur scène nous gavèrent du plus soporifique des paso doble et d’un numéro de flamenco un peu improvisé (mais ô combien prétentieux).

MAIS LE TROISIÈME. Oh là là.

Un homme avait mémorisé la chorégraphie de claquettes de Shirley Temple dans The Littlest Rebel avec Bill Robinson (mais sans Bill).

Ce type assurément riche comme un boudin et aux joues marquées de deux minuscules cercles roses possédait aussi la réplique exacte du costume de la jeune Shirley, de sa robe boutonnée avec manteau assorti vert forêt et crinoline à sa culotte blanche, ses petits bas noirs et sa chevelure en rosettes librement nouée d’une grosse boucle de satin rouge. Un véritable rêve. La quintessence de la félicité. Le premier prix de TOUT.

Je pleurais de rire, d’euphorie, de peine et d’extase, du cul comme de la glande, c’était bar open de fluides, comme au Fantôme de Paradis City, dont j’étais ressortie complètement lessivée de bonheur.

Cette Shirley Temple septuagénaire mâle était mon nouveau Jean Leloup.

Se succédèrent ensuite un numéro de flûte à bec par un préadolescent dans cette vilaine phase où le visage d’enfant fait place à de violents traits adultes même si tu portes encore tes joggings des Transformers, chaque souffle le rapprochant un peu plus de la mort, deux madames qui connaissaient Für Elise, un quatuor de sieurs en canotiers qui nous interprétèrent le plus audacieux des Walk Like a Man a capella dans leurs très petits Speedo de couleur taupe. De petits Speedo de couleur taupe dont le charme prescrivit d’ailleurs tonitruante ovation.

Sans m’avoir envoyé de mémo, mes glandes surrénales (les fameux mémos de glandes surrénales) recommençaient doucement à injecter de drôles de doses d’adrénaline dans mon corps saturé, ce qui rendait ma position assise formellement intenable. J’espérais avec passion que ces sieurs aux ti-casses de paille et leurs formidables harmonies en «ouh-ahou!» seraient les dernières onomatopées de ma soirée (vie).

Je n’aurais pas su mieux me tromper.

Après un grand moment de silence mêlé de confusion, où l’on semblait attendre la venue d’un dernier participant (l’animation était sans surprise à périr d’ennui), un tout petit grand-père en gilet vert lime avec des bretelles descendit lentement l’escalier menant à la scène pour y grimper avec toute la douceur et la précaution que mettait ma grand-mère Gazaille à placer l’enfant Jésus dans la crèche.

L’animatrice-plaisancière-pas-au-courant-BUT-IN CHARGE du concours de talents se faufila dans le plus tonitruant des fracas de talons hauts trop lousses, accroupie en Technicolor, pour ajuster avec un mélange d’impatience et de professionnalisme terrifié le pied de micro à hauteur de bouche du frêle papi-limette avec des bretelles.

Cet homme avait désormais toute mon attention, adrénaline ou pas.

Il regarda d’abord longuement le ciel (qui était en fait le système solaire puisque nous étions dans un planétarium) avant de s’y adresser, auguste:

— This is for Annette, the very love of my life.

Très long silence.

Ces quelques mots à peine audibles suffirent à poser un cadenas sur la barrure du petit pont-levis de ma gorge. Ce qui allait suivre était important.

Le vieillard leva péniblement le bras comme s’il s’agissait là de son tout dernier geste, à la fois solennel et entier, et le début de la trame musicale au piano de You Belong to Me se faufila doucement dans nos osselets.

Tricoté à son filet de voix usée par les quinze années qui le séparaient du dernier baiser d’Annette, il channela la plus renversante des Patsy Cline des mers.

 

See the pyramids along the Nile

Watch the sunrise on a tropic isle

Just remember darling all the while

You belong to me

 

See the marketplace in Old Algiers

Send me photographs and souvenirs

Just remember when a dream appears

You belong to me

 

I’ll be so alone without you

Maybe you’ll be lonesome too and blue

 

Nous eûmes ici droit à d’élégantes vocalises qui semblèrent lui-même le surprendre.

 

Fly the ocean in a silver plane

See the jungle when it’s wet with rain

Just remember till you’re home again

You belong to me

 

I’m gonna be so alone without you

And I’m hoping maybe you’ll be lonesome too and blue

 

Fly the ocean in a silver plane

See the jungle when it’s wet with rain

Just remember till you’re home again

You belong to me

 

Une vie à aimer son Annette et à lui souhaiter de voir la jungle après la pluie et les levers de soleil sur une île tropicale, n’importe laquelle. Adresser ces mots précieux à de sinistres inconnus sur un grand bateau à bord duquel il voguait en solo (et en bretelles), la cage thoracique en papillon et le portrait de sa défunte douce au creux de la main. Nous étions, à tout jamais, inconsolables de beauté.

À côté de moi, Earl pleurait à torrents, en silence, sous son fédora noir. C’était la première fois que son visage affichait autre chose que la félicité surprise d’un gars qui vient de débarquer de la Disco-Ronde. Je lui pris la main. Il la serra très fort.

Ce délicat monsieur tout en combines de ski et en fragilité venait d’interpréter la plus belle version de cette chanson que j’avais entendue de ma vie. J’étais ivre, épuisée, fourmillante d’adrénaline bizarre. Mais c’était vrai.

La foule en liesse le déclara gagnant sans plus de cérémonie, et quiconque s’y serait opposé aurait été livré en pâture aux homards déco-domestiques de l’aquarium géant du lounge à cigares. On lui remit solennellement, comme si les médias y étaient, un certificat-cadeau de quarante dollars à la chocolaterie Godiva du navire et une casquette de capitaine. Le pactole. La seule idée que ce bon monsieur puisse manger des chocolats aux cerises sans fin (pour quarante dollars), allongé dans sa petite couchette bien chaude avec sa belle casquette de capitaine, me remplissait de cette joie dont je n’espérais plus la visite.

La salle se vida à la vitesse de l’éclair. On devait venir d’annoncer que les petites saucisses dans le bacon et le pouding étaient servis au salon royal.

Je réalisai qu’avec tout ça mon corps avait atteint le maximum d’émotions à storer dans sa pochette à «hourra». Il était temps d’aller faire ma valise, histoire de contrôler un petit morceau du grand stress des trois vols qui m’attendaient et de me soustraire aux mondanités post-spectacle, lire l’obligation de prononcer le mot «amazing» cinquante fois pour me sentir vivante.

— Would you fancy one last drink, Corinne?

Mince. Earl avait l’air de tenir à ce dernier verre en mer. Ah! Et puis merde, pourquoi pas? D’autant plus qu’on ne s’était pas vraiment parlé, ce jour-là. Moi, dans ma vase. Lui, en otage d’un enthousiasme que je n’avais jamais ressenti. Ça devait être beaucoup d’ouvrage.

Nous marchâmes donc jusqu’à cette terrasse à laquelle je m’étais souvent assise pour faire semblant d’écrire et regarder le spectacle des passants. Le pont fourmillait de gens vêtus de leurs habits du dernier soir, le cœur en fête et la piquette sonore.

— Let’s have a flight of beer!

Eww.

— Les minibières acides qui se prennent pour Heather Locklear en rangée sur un petit morceau de bois, c’est non. Je vais prendre…

— … a glass of chardonnay!

— A glass of chardonnay! Ce vin sécuritaire, de Pointe-au-Père au Danemark, et je refuse tout jugement de ta part et il se peut que je mette une glace dedans, oui, merci.

Le regard d’Earl me paraissait plus éteint qu’à son incandescente habitude, comme si la personne dans son costume était partie fumer une cigarette.

— I’m glad I met you, Corinne.

— Oh! Et moi donc, Earl. T’es la seule personne que je ne stériliserais pas sur-le-champ, sur ce bateau. Tu vas d’ailleurs devoir me laisser tes coordonnées, hein, mon petit père, que je t’envoie des cartes de Noël en novembre et que je t’écrive à l’occasion pour te faire croire que je vais descendre te voir en Floride pis que ça me tente vraiment.

— You are a great gal. You know that, right?

Le ton de la conversation venait de changer de poste. Je lui souris tendrement, comme une grande sœur (un peu ivre) sourit à son frère.

— T’es fin. Ça va-tu?

— Oui. Oui, oui, ça va, Corinne. Je suis très fatigué.

— Le voyage me retombe aussi dans les rotules, ce soir. Encore plus quand je me mets à penser aux heures de vol qui nous attendent. Savais-tu ça, toi, que c’est plus long de revenir en Amérique que d’aller en Asie? Je pense que c’est à cause des vents, une affaire de même. Ah, pis les serviettes! THE SERVIETTES. Y t’ont-tu donné soixante-douze débarbouillettes chaudes, toi?

Il ne me répondait pas, sa belle tête en flottaison dans ses pensées, son deuxième minuscule verre-échantillon de bière à la main. Earl était aussi de ces gens qui terminent leur boisson en deux gorgées, qu’importe le format (je déteste ces gens), en ouvrant la bouche si grand qu’il aurait pu avaler le verre, comme si c’était un concours. Mais lui, ça lui allait bien.

Unstoppable de Sia résonnait sur la mer de Chine. Et nous, nous avions l’air d’un vidéoclip qui avait mal viré.

— Are you OK, buddy?

— Je me sens bien avec toi, Corinne.

— Moi aussi, Earl. Mais ça répond pas à ma question.

— I feel… I feel that you get it, you know?

— Qu’est-ce que tu veux dire?

Le mot qu’Earl avait besoin de dire mit quelques secondes à émerger de son cœur.

— Sadness.

Sadness.

— Tu trouves que j’ai l’air triste?

— Well…

J’éclatai de rire.

— Ben non! Je sais bien que j’ai l’air d’un walking Jacques Villeret en Louboutin. Les gens choisissent en général de voir juste le personnage. Remarque, ça me va. C’est ben plus épuisant de devoir trouver les arguments pour convaincre le monde qu’on a de bonnes raisons de mal aller, genre LEURS OSTIES D’ATTENTES ou juste le bain qui lâche pas de couler mais que personne répare, que de sourire sur les photos d’épluchettes de blé d’Inde en faisant des thumbs-up.

— I get it.

— Mais ça va, là! Ça va aller. Ça finit toujours par aller, hein? Scuse, je parle ben trop.

— Oh dear! No no, no, no, Corinne, ça me fait du bien quand tu parles. Toi et moi, we’re on the same team. I knew it from day one.

— Ah bon? J’espère que c’est une équipe de kin-ball, parce que je suce grave dans tous les autres sports.

Ce n’était absolument pas le moment de faire des blagues de kin-ball.

— Scuse. Continue.

— Je suis fatigué.

— Moi aussi. On va-tu se coucher? On aura une discussion plus gaie demain matin devant un beau beigne mauve.

— I’m gonna go.

— Oui, je finis mon verre et on y va.

— Non, Corinne. I mean… Ce soir.

— Ce soir.

Sia jouait, mais elle ne chantait plus. Et Earl devenait de plus en plus petit.

— Sorry.

— Qu’est-ce qui se passe?

Une digue se rompit. J’assistai à l’effondrement de son petit visage, lèvres pincées, tremblantes de tout ce qu’il était incapable de laisser sortir.

Cette seconde avant que la bâtisse lâche.

— I hate my life, Corinne. I just dread it. Je dors encore dans mon voiture, à Orlando, tu sais. Je ne suis pas capable de louer un appartement. Ça me fait trop penser à Kate.

Scanner mon cervelet pour me souvenir de qui diable pouvait bien être Kate.

— Your…

— My wife. Ex-wife. Elle est partie last year.

— Oh, non. I’m so sorry, Earl, je savais pas. Lui as-tu parlé récemment?

— Non, she won’t speak to me. Ce n’est pas juste un peine d’amour. Je n’aime pas ma vie, Corinne. Je n’aime pas ma vie. J’ai tout essayé. Je te jure. J’ai été patient. Et j’ai attendu. Chaque matin, je me suis levé en me disant que this day would be a good day. J’ai passé la dernière année à Walt Disney World. EVERY SINGLE DAY.

Earl termina sa micropinte de rousse avant d’expirer longuement, comme pour souffler sur sa peine avant d’y regoûter.

— Au début, j’étais content. I believed it. I really did! And I had fun. Les manèges. Le château. Great food! Je croyais que tout ce happiness finirait par rentrer ici.

Il pointait sa petite poitrine.

— It never did.

Une personne normale lui aurait répondu qu’il ne s’agissait sans doute là que d’une mauvaise passe. En fait, non. Une personne normale lui aurait tapoté l’épaule en lui disant que tout allait s’arranger, le regard empli d’une sollicitude de chez Woolco, avant de lui souhaiter bonne nuit et de partir en se demandant bien pourquoi ce gars qu’on connaissait pas y a six jours était en train de nous raconter ça. Après tout, nous, on allait juste se coucher. Y avait pas moyen.

Ça ou l’indémodable «Tu devrais aller chercher de l’aide, y a vraiment pas de honte à ça!» sulfureuse-ment dénué d’intention, te confortant dans l’idée que toi, t’iras jamais en chercher, de t’ça. Mais pour les autres, oh là là! C’est ben important. C’est l’urgence 9-1-1. Toutes les vedettes le disent, une fois par an, à la guignolée de leur choix.

— Je comprends.

— I knew you would, friend.

— Merci de me confier tout ça. Je le sais que ça coûte cher.

Il me sourit timidement, dessoufflé, puis examina longuement les vieilles femmes asiatiques qui dansaient sur du Rod Stewart dans leurs robes de Delia Deetz. Les petites guirlandes de lumières blanches de la terrasse brillaient dans les verres de ses lunettes.

Il poursuivit sans les quitter du regard.

— Il y a deux ans, je me suis dit que si, un jour, c’était trop rough, que si j’avais tout essayé et travaillé fort comme Ma nous l’a enseigné, we are hard workers, you know? Je me donnerais le permission de, well, you know…

— Go.

Mon estomac est tombé dans la mer.

— I’m ready, you know. That’s why I came here. Je ne voulais pas partir chez moi. Je ne voulais pas que mon mère me trouve. Ou quelqu’un dans le parking lot. Nobody deserves that.

Earl semblait plus lucide que la lucidité. Je n’étais pas en train d’assister au discours d’un gars chaud qui dit de la merde dans l’espoir de se tremper le pinceau. Et ce discours précis, cette promesse toute familière, je me l’étais murmuré des dizaines de fois, recroquevillée sous les couvertures fleuries, avec cette impression d’avoir enfin accès à un petit morceau de soulagement, l’espace d’une phrase. L’impression d’avoir une option.

— Est-ce que je peux faire quelque chose? Veux-tu que j’appelle quelqu’un? Veux-tu venir habiter chez moi? Demande-moi ce que tu veux.

— Je ne veux pas partir seul.

Earl ne voulait pas partir seul.

— OK.

— I just don’t want to go alone.

— OK.

Ma tête, ce si petit pruneau pressé de tous ses jus, résonnait comme une caisse claire dans la parade de Thanksgiving du Macy’s. J’étais une de ces ballounes géantes d’Elf on a shelf, aux yeux de biche aux longs cils, lèvres roses et grand’ pattes au vent dans ses beaux collants brillants, qui se pète la capine à répétition, au ralenti, se déformant sur les buildings du Upper West Side, avant de reprendre sa forme sous les applaudissements de la foule en mitaines.

Mon visage était paralysé d’amour et de chagrin pour ce si beau morceau de monsieur de lumière devenu gris. Je ne savais pas quoi dire. J’avais juste pas de mots pour m’opposer à ça. Pour faire écran, diversion, un ananas sur la tête, le temps que ça passe. Quelque chose. J’avais un immense respect pour cette peine formellement interdite. La souffrance portait, ce soir-là, un tout petit fédora noir.

Et je refusais d’être cette peau morte qui promet à un inconnu que cette vie vaut la peine d’être vécue. Fuck off. Qu’il retrouvera l’amour. La flamme. Le goût. Qu’il regardera peut-être en arrière, dans quinze ans, alors qu’il sera célèbre catégorie GQ et père de trois petits rouquins (dont deux au diagnostic de douance), en se disant qu’il avait donc bien fait de ne pas mettre de paires de bas dans l’exhaust de la Taurus quand le frigidaire faisait ben du bruit. Que c’était une solution permanente à un problème temporaire.

Ostie de phrase de marde de monde qui a jamais marché dans l’eau frette.

Le vrai frette. Celui qui reste avec toi, après. Qui te nique les genoux pour la vie.

Je ne serais pas celle qui lui ferait croire qu’on n’est pas complètement seuls dans ce monde étrange, où l’on affirme toutes les cinq minutes que tout va très bien dans la mesure où on achète des chaudières de moutarde en silence chez Costco. Suffit de nourrir ses pointes avec cette huile miraculeuse. De posséder ce VR. De peindre sa maison en blanc à grandeur. De fourrer.

LE BONHEUR, C’EST QUELQUE CHOSE QUI SE CHOISIT.

Yeah, right, Marilou.

Quel gaspillage. Et quel garçon fantastique.

C’est évidemment à ce moment précis que Lise émergea de la machine à fumée, toute vaporeuse et Allegria dans sa grande robe aigue-marine tissée dans l’Olympe pour venir déposer un collier fluorescent de fête foraine sur nos têtes respectives, absolument pas au courant du drôle de couronnement qu’elle venait de faire sur du Michael Bolton. Je dois dire que, jusque-là, la trame sonore de notre discussion se serait bien vendue sur un comptoir de Boni-Soir.

On formait toute une paire. Earl en mauve et moi en vert. De fiers raisins (de la tristesse).

Lise nous quitta.

Fallait lui donner ça. Elle avait vraiment le chic pour quitter un lieu quand il le fallait. Une quitteuse double-losanges.

— T’es sûr que tu préfères pas aller dormir un peu? Je peux venir avec toi si tu veux pas être tout seul. Inquiète-toi pas, I can keep it in my pants and I can faire des jeux de cerceau avec mon beau collier vert fluo pour te divertir. I’m quite a dancer.

Je redevenais cette femme qui tente de détendre l’atmosphère avec quelques charades et une perruque amusante.

— I think I’m done.

— OK.

— Rentrons.

— T’es sûr?

— Le soleil va se lever. Let’s do our balcony thing.

Nous partagions le même étage. Earl me faisait des babailles espiègles par la grande fenêtre ovale de son balcon chaque fois que je sortais prendre des selfies très éditoriaux, perchée au-dessus des mers (la routine). Chaque fois que j’y étais, Earl était aussi sur le sien à contempler la mer en parlant à sa caméra, main sur son chapeau pour ne pas qu’il parte au vent. On se faisait un signe de tête. Notre petite tradition, comme des chauffeurs d’autobus.

— OK, Earl. On va regarder le soleil se lever. Mais…

— Je ne veux pas gâcher la fin de ton voyage.

— Eh, oh, tu gâches rien pantoute, c’est déjà faite! M’as-tu vu le cheveu?

J’étais coiffée d’un nid d’araignée géant, salé et éclairé en vert fluo.

— This hair can’t take it anymore.

Earl esquissa un sourire. J’étais en train de l’avoir.

— Ce que je voulais te dire avant que tu m’interrompes sans merci, c’est qu’on peut le regarder, le lever du soleil, oui, mais c’est juste que le soleil, y se lèvera pas ben, ben avant quatre, cinq heures, là.

Earl valida cette information en regardant autour de lui. Je disais vrai. Il faisait nuit.

— Oh.

— Veux-tu faire autre chose en attendant?

— Let’s go see the dogs.

— See the dogs? OH YEAH, SEE THE DOGS. On a-tu le droit?

— You bet.

Le crâne mauve d’enthousiasme, Earl m’entraîna avec toute la confiance d’une rentière qui achète un faucon domestique pour l’emmener en croisière.

Le chenil était gardé par un jeune homme. Heureusement pour nous, il était parti manger une frite sauce (ce que font les jeunes hommes quand ils n’y sont pas).

J’ignore si ces chiens avaient dû passer des auditions pour être admis à bord, mais la lourde porte en fonte peinte d’une opulente fresque moscovite et canine se referma sur une trâlée de caniches royaux (on appelle un groupe de corbeaux un meurtre. Un groupe de corneilles? Une conspiration. Un groupe de caniches royaux, c’est une trâlée), tous plus duveteux les uns que les autres, éclipsant un pékinois qui ressemblait à Clint Eastwood et un cavalier king charles qui aurait donc aimé qu’on imprime des deux piastres à son effigie.

Le chenil était plus beau que chez nous. Et c’est quand même beau, chez nous.

Le paradis. Des lits de velours, douillets comme un rêve, de toutes les couleurs, chacune déclinée en plusieurs tons, camaïeu de bon goût et de fortunes familiales à perte de vue. Chaque chien à sa place, certains dans un pyjama, endormis comme des loirs, recroquevillés en petits croissants de chiens chauds. À part les deux frisés qui copulaient fiévreusement au milieu de la place et une brebis miniature qui faisait sa marche nocturne en s’affairant à renifler avec investissement une petite balle jaune, le silence canin complet.

Ma colonne fut immédiatement parcourue d’une immense quiétude. Enveloppante. Dans cette pièce d’inspiration russe qui sentait légèrement les (belles) fesses, le salon de coiffure et le talc, rien de bien méchant ne pouvait survenir. Le malheur off limits. Et cette impossible scène se déroulait au beau milieu de la mer de Chine. Mon plus grand plaisir, depuis le début de ce voyage, était d’ailleurs de me rappeler cette information. Et d’avoir, chaque fois, l’impression de highjacker le sommeil profond d’Elton John.

Earl et moi avons profusément flatté les chiens laineux et leurs providentiels pompons en nous racontant nos vies. On a bien dû raconter quelques secrets aussi. Mais seulement aux pompons les plus sécuritaires. Je sentais Earl un peu plus calme. Déposé. Ça ne pouvait faire autrement. Ses beaux yeux verts reprenaient doucement du lustre. Je le surpris même à refaire, avec tendresse et minutie, le nœud satiné du ruban sur l’oreille d’un caniche beige très ornementé. Son médaillon indiquait son nom.

Susan.

C’était beaucoup de pression pour un seul chien.

Earl me réveilla alors que je m’affairais à incarner une grande cuillère collée à un gros caniche lilas (quelqu’un avait eu la magnifique idée de le teindre) tout à fait ravi de jouer ma little spoon dans le plus merveilleux des emboîtements chien-humain.

— Viens.

Mon vieux squelette en pantalon taille haute émit plusieurs sons de rouille en se dépliant. Le gros chien lilas ne broncha pas une sapristi de seconde, profondément investi dans une course onirique où ses pattes courtes et fraîchement tondues – cet animal possédait ma foi des plus belles mains que Vanessa Paradis – s’agitaient frénétiquement, son jappement de sommeil étouffé ajoutant au spectacle de ses petites dents pointues que le bon Dieu avait garrochées dans sa bouche en s’achetant des gratteux. Je souris à Earl en m’étirant le bas du dos.

— On a un soleil à aller voir se lever, nous autres. Y est pas déjà levé, toujours? Et je dormais pas, hein, je reposais mes yeux près d’un mammifère frisé et pastel.

Earl me sourit à son tour. Lui, il n’avait pas l’air d’avoir dormi. Il était beau.

— Thank you, friend.

— Goodbye, Susan.

 

Earl me reconduisit à ma chambre, en gentilhomme qu’il était. Nous avons bien dû marcher une bonne dizaine de minutes ou alors sept heures, le temps étant tout à fait relatif quand on émerge de la chevelure d’un caniche.

Devant ma porte, il me serra dans ses bras, l’étreinte de son corps chaud et moelleux me rappelant le doux sommeil laineux que je venais de quitter. Il sentait le Irish Spring. J’aimais beaucoup ce garçon un peu usé.

— Tu me textes quand tu veux. Tu vas me texter à toute heure du jour et de la nuit et tu prendras soin de signer chacun de tes messages avec «From Florida, with love», han?

— Of course!

— Sensas. Allez; je regarderai pas le soleil se lever tant que je verrai pas tes deux belles cannes blanches sur ton balcon.

Je fermai mes yeux en plissant les paupières de toutes mes forces (qui étaient en fait très peu de forces).

— Nice.

— Scramme!

Mon lit n’avait pas été fait, mais on avait disposé des chocolats de fantaisie à son pied, en forme de signe de peace; une bien étrange coquetterie que je m’empressai d’apprécier en en mangeant trois d’affilée (je n’aurais été d’aucune utilité à Robert Langdon). Pralinés. Corrects. J’étais devenue cette femme qui évaluait les chocolats gratuits que l’on disposait en énigmatique signe de peace sur son plumard.

Je me demandai combien de pierres tombales la femme en coat à franges avait eu le temps de décrasser, ce jour-là.

Dehors, il faisait bleu foncé, et la mer toujours coiffée de son bonnet de nuit ne menait pas de train. Au loin, du bout du crâne, le soleil perçait doucement l’horizon. Nous devions bien approcher du port de Singapour. Je ne voyais ni rivage ni building surmonté d’une affiche Nikon d’une superficie de trois kilomètres carrés. Il nous restait sans doute un petit bout à faire (je n’aurais été d’aucune utilité à Vasco de Gama).

Mon beau Earl était de sortie sur son balcon. Il me salua de la main. Ce lever de soleil était prodigieux.

Je lui rendis son salut, de toute ma théâtralité.

«Goodbye, friend.»

Earl venait de me texter. J’eus à peine le temps de lever les yeux que je vis un tout petit point mauve lumineux s’élancer dans l’immensité noire sous le bateau puis s’immobiliser à sa surface avant de valser au rythme des flots. C’était joli.

Earl n’était plus sur son balcon.

 

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