Une femme extraordinaire

Catherine Ethier · Chapitre 27 sur 38

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Une femme extraordinaire

The perfect bite

 

 

Un effluve soudain de petites patates rissolées et des murmures gourmets me taquinèrent doucement la fosse; le petit déjeuner était servi.

Partout.

Il était autant possible de manger deux œufs bacon dans la salle à manger principale que de guzzler des trillions de beignets de fantaisie au glaçage mauve, vert mousse ou rose pétale tranquillement accotée au bar du pont principal ou du Grand Budapest, bonnet blanc, blanc bonnet. Je déteste cette expression. Mais ce bar était sensas.

J’accrochais une assiette de melons (que je honnis, mais les boules étaient si scandaleusement rétro que je m’en serais stuffée comme une couette d’hôtel cher jusqu’à la mort) et un yogourt soupoudré de granola quand j’entendis Earl (parce que évidemment je connaissais sa voix comme si je l’avais étudié toute la nuit et il n’y avait rien d’étrange là-dedans).

— Let’s dive into this bad boy!

Je le reconnaissais entre tous, parce que si j’avais appris une chose lors de ces six heures intensives à visionner ses capsules, c’est que la nourriture l’excitait au plus haut point. Et que lorsqu’il était vraiment, mais vraiment enthousiaste devant une cuisse de dinde géante, les mots «bad boy» étaient prononcés avec espièglerie, suivis d’une bouchée réunissant un petit peu de tout ce qui se trouvait dans son assiette, une technique qu’il nous rappelait d’ailleurs dans chacune de ses vidéos et qu’il intitulait non sans fierté The perfect bite, avec la conviction sereine d’être le tout premier à avoir eu l’idée de rêve de manger ses petits pois en même temps que ses patates et sa gravy.

Je ne tardai pas à l’apercevoir attablé au fond de la salle à manger, iPhone sur son trépied professionnel de vlogueur marin, en pleine dégustation live de pain doré avec trois frisettes de crème fouettée sur le dessus et un side de pickles. Son sourire était si saturé de bonheur et de fébrilité que, l’espace d’un instant, j’eus peur qu’il ne quitte son visage pour aller faire du gum-boots près de la station des céréales.

Cet homme ne se doutait absolument pas que j’avais passé la nuit à l’étudier. Et à ma plus grande joie, Earl était aussi emballé de me voir que je l’étais de le retrouver. Il avait peut-être passé la nuit à me googler. J’espérais qu’il avait visionné cet épisode de sitcom où j’écrasais des canettes de crème-soda avec mes seins (des prothèses) de femme en colère. Ça nous ferait un sujet de conversation du tonnerre. — Good morning, Corinne! Avez-vous bien dormi?

— Comme un bébé (je sais que tu détestes la mayonnaise et que tu portes des orthèses par temps humide)!

— J’ai aussi dormi comme un nourrisson. Nourrisseau?

— C’est du tout bon, Earl. On dit bien un nourrisson. Wow! Il y a des œufs à la diable, je ne les avais pas vus!

— Oh yeah! They are AMAZING, Corinne. Avez-vous vu la sélection de potatoes? Je n’ai jamais goûté autant de potatoes différentes, et il n’est même pas 8 heures du matin! That’s the way!

Près de nous, un homme en polo lavande et pantalon crème semblait terminer sa deuxième assiette de gâteau au fromage. Seul à sa table, il se régalait comme un filou, en cachette, on aurait dit. Quiconque avait jadis empêché ce monsieur lavande de manger son gâteau au fromage pour déjeuner n’avait qu’à bien se tenir; il était désormais on the loose, en mer, et faisait ce qui lui plaisait.

— Qu’est-ce que vous planifiez faire ce matin, Corinne? Vous partez en expédition avec votre back pack?

Bien sûr que non. Je promène les restes de mon grand-père, il adorait les buffets.

— Oh! Euh, c’est juste mon ordinateur, je pensais peut-être écrire plus tard sur la petite terrasse, là-bas.

— La vue est splendide, sur ce pont, vous écrirez un best-seller!

— Dites, Earl, je crois que nous sommes rendus à ce moment du voyage où nous allons nous tutoyer et lousser nos culottes, un peu. Si ça te va, là.

— Wouldn’t it be rude? Je croyais qu’on ne disait «tu» qu’aux enfants et aux plus jeunes que soi.

Earl avait complètement loupé le bout des culottes. Et c’était super.

— Ha! Parce que tu penses que je suis plus vieille que toi? MERCI! rétorquai-je avec la dégaine d’une comédienne de base faussement offensée en m’envoyant mon espresso comme un shooter de tequila.

Si Earl avait pu tirer sur une cordelette magique ouvrant une trappe pour le faire disparaître en haute mer, il aurait tiré de ses deux petites mains boudinées.

— C’est une blague, Earl.

— Oh, dear! Je croyais que j’avais fait un faux pas. Vous… tu sais, Corinne, je ne suis pas toujours bon dans mes premières impressions.

— Veux-tu ben m’arrêter ça, beau garçon! Tutoyons-nous, maintenant que nous voguons sur le même navire depuis plus de vingt-quatre heures. C’est la norme, non? C’est presque comme si on avait élevé les cochons ensemble.

— C’est un honneur de te compter parmi mes amis! Earl était plus enthousiaste que l’enthousiasme.

— Tu as vu what they scheduled à 10 heures?

— Un massage des tempes avec des pompons de têtes d’alpagas dans le lounge Louis Vuitton?

— Oh! I have missed that one. Non! C’est «L’aventure de la tanzanite». I love it!

— Je n’ai pas vu ce film-là. Disney?

Earl éclata du même rire qu’il avait lâché à bord du Space Mountain le jour d’Halloween il y a deux ans. Il me faudrait résolument rapporter un échantillon de ce rire dans une petite fiole scellée pour les jours sans pain.

— Non! Silly you. C’est à la bijouterie du quatrième étage.

— Ah bon?

— Il paraît qu’on ne faut pas manquer ce conférence sur la tanzanite. C’est une pierre précieuse de couleur bleue, je crois. On dit que ce pierre est mille fois plus rare qu’un diamant! Can you believe it?

— Ça m’apparaît être une opportunité d’en connaître davantage sur la tanzanite qu’il nous serait complètement coucou de rater, Earl.

— Oh, Corinne! It’s amazing! Il paraît que la tanzanite est aussi beau qu’un sapphire. Ma aimerait tellement que je lui en rapporte une!

— Je ne veux pas faire pipi sur ta parade, Earl, mais j’ai comme l’impression que ce n’est pas une expédition où tu pourras aller cueillir une pierre précieuse. Y a probablement un monsieur en pantalon propre qui va vouloir te vendre de très jolies boucles d’oreilles victoriennes, par exemple.

— Oh, you think it’s a scam?

— Mais non, mais non. Juste une occasion rêvée de flauber notre paye de paysans. I mean. WHY NOT?

— Badabing, badaboom, let’s do this!

— Earl?

— Oui, Corinne?

— L’atelier est dans trois heures. Et il te reste encore quatre variétés de patates à goûter dans ton assiette.

— Oh, c’est vrai! Excuse-moi, Corinne, je suis so excited to be here. Veux-tu être dans mon video?

— Ce serait pour moi un honneur.

MON DOUX, MON DOUX, MON DOUX, J’ALLAIS ÊTRE DANS LES VIDÉOS D’EARL. Mon Sergio Leone du Kentucky.

 

Earl m’offrit son bras pour la petite marche de quinze minutes qui nous séparait de la bijouterie, devant laquelle nous discuterions deux heures puisqu’il était beaucoup trop emballé pour ne pas être le premier arrivé. Earl adorait faire la file. Je ne pouvais pas lui refuser ce plaisir.

— Ça va sans doute te paraître a bit idiot, Corinne, mais depuis que je suis monté sur le Princess of the Sea, j’ai l’impression d’être quelqu’un. You know what I mean?

— Franchement! Bon, je vais te le dire, j’ai visionné au moins dix (trente) de tes vidéos.

— You did?

— T’es SENSATIONNEL. Et je peux t’assurer que t’étais déjà quelqu’un de bien important avant de remettre ton passeport au capitaine. Non, mais connais-tu quelqu’un d’autre, toi, qui a ridé le manège de E.T. trois cents fois? Pas moi.

— I LOVE THAT RIDE!

— Et tu y es majestueux. Aussi, il faudra qu’on fasse le tour du bateau pour voir s’ils ne vendent pas de fédoras à l’effigie du Princess of the Sea.

— You know me so well!

Earl enchanta la passerelle de son rire de Charlie quand il découvre le ticket d’or et que Grandpa Joe se met à danser en jaquette. Que ce rire me faisait du bien.

— Tu faisais quoi, avant tes vidéos sur Disney? Travaillais-tu pour eux?

— Absolutely not. J’ai été gérant d’un Applebee’s de dix-neuf ans jusqu’à ce que je quitte le Kentucky pour réaliser mon rêve.

— Aller à Disney!

— Au début, je voulais juste voyager. See the world! Et visiter le plus bel endroit sur la terre. The minute j’ai mangé mon premier Mickey pretzel, j’ai su que je passerais le reste de ma vie à Orlando.

— Ben oui, les fameux pretzels de Floride.

— So j’ai quitté Applebee’s même si ça m’a fait beaucoup de chagrin, parce que j’y avais donné les meilleures années de ma vie…

— Tous ces souvenirs de hamburger steaks!

— … j’ai dormi dans mon voiture pendant six mois, le temps d’avoir assez d’argent pour payer un decent place.

Ma remarque sur les hamburger steaks avait soudain un goût de petit coup de couteau dans les flancs, suivi du bonnet d’âne dans le coin face au mur pour réfléchir. Pourquoi étais-je si à l’aise avec ce gars que je ne connaissais pas du tout?

Earl avait dormi six mois dans son char pour pouvoir manger des crêpes en forme de Pinocchio à bord d’un monorail où il passerait le reste de sa vie à la conquête de hidden Mickeys.

— Now… that is tenacity!

— I’m just living my truth, Corinne.

Moi, ma vérité, c’était d’arrêter de respirer quand j’entendais la voix de mon proprio dans la cage d’escalier, de peur qu’il me demande une inspection surprise ou qu’il vérifie la tendreté de ma croupe. Nous formions la belle paire.

Une belle paire qui passa deux heures en captivité dans une bijouterie navale parmi une horde de rentières en boubous de plumes qui soupiraient à bouche que veux-tu devant le conférencier des joyaux, un sieur qui suait de ferveur à nous expliquer en quoi l’achat de la tanzanite, une pierre si rare qu’on ne la retrouvait apparemment que sur ce vaisseau, était un placement catégorie AAA, que j’imaginais l’équivalent de la qualité Canada de fantaisie.

Earl n’a pas pu offrir de boucles d’oreilles à sa mère. Mais oh là là qu’il n’est pas reparti sans une sublime carte postale explicative de cette pierre de rêve, sur laquelle les mendigots que nous étions ne seraient pas autorisés à poser patte. Jamais je n’avais vu homme aussi satisfait de deux heures assis sur une chaise droite.

Au moins, j’avais refusé de m’abonner à Tanzanite Connoisseurs, un groupe Facebook très sélect de passionnés de la tanzanite, alors j’avais tout de même gagné. Et ce temps passé aux côtés d’Earl (et de mon grand-père en bandoulière) m’apaisait profondément. Ce garçon était bien le dernier à avoir pigé dans le sac à malice. Et alors que j’aurais été la première à me marrer en secret en regardant ses contenus de trentenaire esseulé qui tente de tromper la mort en vivant «the most wonderful day every day», je découvrais quelqu’un de profondément gentil. À qui j’aurais aisément pu voler ses billes, certes. Mais gentil.

J’ai laissé Earl courir à une dégustation de whoopie pies, et j’ai poursuivi ma journée à bord du Princess of the Sea (un autre navire géant n’étant pas disponible) à errer dans la salle de bal où se déroulait un cours de tango de type ballroom. C’était donc ça que faisaient tous ces gens pleins aux as. Ils s’abandonnaient au ballroom dance en parcourant le monde pendant que nous, on s’en faisait avec la présence potentielle de plomb dans l’eau de la cuisine. Pas fou.

Eugene, une merveille de professeur de danse, battait la mesure du band avec ses pattes de grands ballets gainées d’un justaucorps scintillant bleu de nuit.

— Se-lowwww, se-lowwww, QUICK! QUICK! Se-lowwww, se-lowwww, QUICK! QUICK!

Le tango me paraissait soudain si simple. La pièce était remplie de couples qui n’en étaient pas à leur premier bal des sirènes. Que nenni. Tout ce beau monde-là, de vingt à cent huit ans, maîtrisait portés et cambrure à la perfection et à l’équerre, torse bombé et petite tête envoyée par en arrière. Ça possédait sa chaussure de danse professionnelle authentifiée par Pierre Dulaine et ça tourbillonnait par dizaines, comme des figurines à l’ouverture d’un coffre à bijoux précieux. C’était magnifique. Et il n’était que 14 heures.

Dehors, sur le pont tout en bas, se trouvaient deux piscines, des jacuzzis et plusieurs bars.

Le véritable party, il était là.

 

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