Une femme extraordinaire

Catherine Ethier · Chapitre 19 sur 38

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Une femme extraordinaire

Ah.

 

Ce matin-là, au moment de payer mon grand mocaccino et mes madeleines thé noir et citron, ma carte a pas passé.

Je vérifiai mes comptes en ligne. Tout était bloqué.

Shit.

La veille, c’était vendredi.

 

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Bonjour, bonjour

 

— Bonjour, bonjour!

— Allô!

Le facteur prend souvent la peine de monter jusqu’à mon appartement, même s’il doit pour ça avaler quatre étages d’infecte poussière et de sinistre peinture jaune (sous laquelle un chiffon humide révélerait sans doute la couleur lavande ou un poster de Linda Evangelista). Chaque fois, ça me touche. Je présume que nul n’embrasse la profession de postier s’il n’apprécie pas la redite des escaliers de fer forgé et l’ivresse des chaudes bouffées de dedans de maisons. Mais je crois que ce facteur m’aime bien (je suis certaine que tout le monde se dit ça). Une affection qui ne relève pas de la séduction mais davantage de la gentillesse. Je dirais même de la bonté. Mon facteur est immensément bon. Et je crois qu’il apprécie cette impression de me faire plaisir en me remettant mes paquets en main propre au lieu de les laisser sur le paillasson plein de grenailles, en bas. Ses bras étaient chargés de toutes les cochonneries du voisinage.

— Ça sera pas long!

Il me tendit une enveloppe de plastique rose ainsi qu’une boîte de carton de taille moyenne dont le contenu m’échappait complètement. Il scanna le bordereau.

— Wouppe! T’as une belle douane à payer sur celui-là. Cent vingt-sept et quarante-deux…

Cent vingt-sept dollars et quarante-deux sous. Spasme duodénal. Anxiété. Acouphènes en fa dièse.

Une BELLE douane.

Mon facteur est immensément gentil. Une soie. Mais cette fâcheuse empathie qui fraye avec la critique impuissante du grand système ne faisait que mettre ma honte à broil. La honte, d’abord, de recevoir deux colis alors que tu m’en as livré un la veille. Et probablement quatre la semaine d’avant. Mais aussi celle de ne pas avoir bronché devant cette douane ridiculement élevée, parce qu’il est hors de question que tu saches que cette somme vient juste s’ajouter à tous mes problèmes. Une pelletée de marde de plus dans le grand tas que tu vois pas, dans le fond du logement.

Il y avait à cet instant un trou géant de shotgun dans mon abdomen. À travers mon tronc, on pouvait apercevoir la poussière flotter dans la lumière d’après-midi. Quelle espèce de teigne dépense autant pour ensuite dépenser ENCORE plus pour pouvoir ouvrir une boîte qui ne suscitera pas plus qu’un très petit point d’exclamation quelque part au milieu de cette étrange cage osseuse quand je rangerai cette nouvelle blouse à motif vichy dont je ne saurais davantage me crisser?

Une BELLE douane, ça évoquait le même sol qui se dérobe sous mes pieds quand mon comptable me téléphone sans trop savoir comment m’annoncer la teneur de la somme que je devrai à l’impôt (une information à laquelle je m’attends, puisque je paye précisément mon comptable pour m’informer de la teneur de la somme que je devrai à l’impôt), comme s’il était entièrement responsable de tout cet argent que je dois.

— J’espère que t’es bien assise, Corinne, hé, hé!

J’espère que t’es bien assise. Il est de ces mots qui nous font illico craindre le pire. Rares sont les occasions où un fauteuil est prescrit pour traverser un moment. On a besoin d’être bien assis quand on apprend qu’on a la leucémie. Ou quand le policier retire son képi avant de t’annoncer, yeux au sol, que papi reviendra pas.

Juste, dis-moi combien je dois, Daniel.

Certaines informations se portent mieux nues, sans mondanités ni bons sentiments en guise d’étole. Annoncer, puis rien. Quelle extase. Prendre connaissance et fuir. Tel est mon plan.

Personne ne respecte mon plan.

Note à moi-même: informer autrui de mon plan.

— On met ça sur ta carte?

Fuck.

— Ma carte. Crap. C’est vrai! Ma carte marche pas. Je pense que je me suis fait frauder.

Menteuse.

— Ah, non! Pauvre toi… C’est arrivé à mon cousin y a pas longtemps. Il doit y avoir un nouveau réseau de fraudeurs qui opère, je connais plein de monde à qui c’est arrivé dernièrement. Bon, ben, ton colis va t’attendre au bureau de poste, dans ce cas-là!

Cette fille est pleine aux as, devait-il penser.

Cette fille ne se peigne pas souvent, souvent, devait-il penser aussi.

Ça et: cette fille aime vraiment beaucoup les vêtements, cette fille compulse comme une gambleuse à Reno, cette fille est clairement superficielle, cette fille est chanceuse de pouvoir s’offrir toutes ces choses, cette fille a beaucoup de pantalons de pyjama différents, cette fille doit être rentière ou danseuse de cabaret pour passer ses journées en robe de chambre de même. La belle vie, quand même.

— Merci beaucoup!

Il redescendit les marches en prenant soin de ne pas regarder derrière moi, parce qu’il est de ces gens à la sensibilité assez vaste pour savoir que l’idée même que le facteur aperçoive le début du grand désastre qu’est ma maison, ce haut lieu du cafard où abondent les très jolies choses et le verre brisé, me terrifie plus que la mort. Ne regarde surtout pas chez moi, monsieur. Même si tu vois tout. Même si je ne suis pas ce grand mystère que je m’efforce de projeter.

Merci de faire semblant que tout ça t’échappe complètement.

Mon facteur est si gentil.

 

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