Une femme extraordinaire

Catherine Ethier · Chapitre 18 sur 38

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Une femme extraordinaire

La clairceur

 

Le lendemain matin, deux sites à potins de calibre international et un sac de croustilles avaient relayé la nouvelle:

Corinne Gazaille se trouve belle. Pour ou contre?

Ma belle Émilie, vieux cresson de grande sœur au cœur rose gold, fendait le vent avec la fureur que seule une aînée peut entretenir à l’égard de sa cadette, défendant son bébé sœur avec toute l’acrimonie de William Wallace chaque fois que quelqu’un osait comparer mon faciès à ceux des plus belles femmes du monde (dont on disputait aussi le titre. Un rude avant-midi). Quelqu’un avait même partagé un «Séparés à la naissance» entre ma photo de casting et un lémurien de Madagascar aussi appelé le tsiditsidy.

Je pleurais de rire. Lorsqu’ils sont fâchés noir, les gens sont au faîte du bijou.

Émilie. Nul ne saurait se sacrer davantage de ce que Sylvie de Port-au-Persil peut bien penser du positionnement des ailes de mon nez.

Le plus épatant, c’est que, tout juste avant de scandaliser le Bas-Canada avec mon narcissisme de Longueuil, cette brève entrevue avec Hubert Lacaille m’avait amenée à me questionner sur mon procédé artistique. Mes racines. Mes inspirations. Les corbeaux qui m’habitent. Hubert était étonnamment capable d’une certaine profondeur, tant que ladite profondeur ne dépassait pas une minute, minute au bout de laquelle on lui tendait un miroir et où il recommençait à se faire la conversation en s’ébouriffant la crête.

Et contre toute attente, moi, Corinne Gazaille, ce personnage rafraîchissant qui préfère faire dans le théâtre badin en se gardant bien de faire entrer qui que ce soit dans son salon (au sens propre comme au figuré), j’avais déclaré sans réfléchir, sur le même ton avec lequel j’aurais partagé l’itinéraire pour se rendre au Mail Champlain, avoir parfois envie de mourir.

— Des fois, j’ai envie de mourir, Hubert.

Une grosse soirée.

Cette déclaration toute solennelle avait émergé de ma bouche dans sa petite barque, tout doucement, entre les nénuphars et mon kangourou Denis Gagnon. Sans que je sache exactement pourquoi. Une déclaration officielle. Aussi dépouillée qu’inattendue. Un hoquet sonore. Sans que je les aie prémédités, ces mots-là s’étaient échappés de moi dans un calme olympien que j’ai encore du mal à m’expliquer. Et surtout sans objectif aucun, si ce n’est celui de correspondre à ma vérité du moment, soit celle d’une écartée aux chauves-souris empêtrées dans les cheveux qui trouvait que, de ce temps-là, ça commençait à être long, des petits bouttes.

J’avais juste pas envie de partager ma recette de pouding au pain, c’est tout.

Jamais je n’avais formulé la chose avec autant de clairceur.

Je l’admets, j’aurais pu choisir de le faire dans l’intimité des hot-dogs avec Jean-Michel. Mais pourquoi ne pas mettre bas de cette peccadille à la télévision d’État? À heure de grande écoute. Une bonne idée. Ça m’avait moi-même un peu décontenancée de génie.

Et je ne regrettais pas ma candeur, comme je l’aurais fait deux ans plus tôt en me torturant pour les dix prochaines années, terrée sous une pile de vieux linges à vaisselle.

J’avais évidemment, bien évidemment, cassé le frette avec une désopilante boutade, et Hubert s’était sorti un pétard du cul. Comme une lettre à la poste. Et personne ne se souvenait de rien.

Je me surprends parfois à me réveiller la nuit pour m’en épater.

— Des fois, j’ai envie de mourir, Hubert.

Ces mots-là ne sortent pas souvent de chez eux.

Sept mots sans équivoque. Des mots d’une implacable limpidité. Graves. Mais d’une noirceur qu’on préfère fuir comme la petite Aurore avec sa marque de fer à repasser en plein milieu du front quand elle descend demander si on peut vider son Tupperware de pisse en plein brunch de Pâques.

Ils s’étaient délicatement évaporés dans le néant du studio 42 comme s’ils n’avaient jamais été prononcés.

Bon. Je peux concevoir qu’après une performance de rouli-roulant et une entrevue «tague barbecue» où Hubert avait pourchassé le sosie de Jean-Paul Belmondo avec une chopine de sauce piquante, mon aveu surprise sapait peut-être la ventrée. Mais au lendemain de cette confidence que Greta Thunberg qualifierait librement de «chargée en tabarnouche», c’était plutôt le fait que Corinne Gazaille ne considérait pas ressembler à un tas de marde qui avait tué la une.

Pas qu’elle songeait parfois à se jeter dans le courant.

Après tout, une femme un peu connue qui tutoie le précipice, ça n’intéresse personne. Ou peut-être le temps d’un photoreportage tragique (surtout si ladite femme connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui était déjà passé devant le Bataclan avant «les événements»).

C’est comme ça. C’est pas beau, mourir. Encore moins quand on le souhaite. Y a pas un christie de chat qui veut entendre parler de t’ça. Mieux vaut alors rester en vie pour autrui; c’est moins d’ouvrage.

Tant qu’il te reste un tout petit peu de gaz, reste donc. Ce serait fin. Pour nous autres. Imagine comme ça dévasterait ta mère, de te perdre, Corinne. C’est pas dans la normalité des choses, enterrer son enfant. Et tous ces gens qui te suivent depuis le début. Qui te font confiance. Qui t’admirent. As-tu pensé à tous ces gens pour qui ta seule existence est le soleil suprême?

Quel genre de message enverrais-tu dans cette grande sphère étrange qui flotte dans l’immensité noire si tu te pendais après ta pole à rideau de douche? Imagine le ressac. Imagine ton corps gris se vider dans le bain.

Écoute. Quoi qu’il advienne, ce monde de merde restera ce monde de merde et nous n’avons absolument pas l’intention de changer quoi que ce soit pour que la grosse dame assise sur ta poitrine vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept aille vivre son hot girl summer à Palm Springs.

Mais s’il te plaît, reste, Corinne. Reste donc encore un peu. Toffe.

À part ça, tu peux pas vraiment avoir envie de pus être là. T’as pas exploré toutes tes options. Et tu ferais certainement pas ce métier-là si t’étais si malheureuse, non? Ça se verrait. Ça se saurait! Les gens ont l’œil pour ce genre d’affaires là. Regarde Dédé. Lui, il avait vraiment pas l’air de feeler.

DÉDÉ A ÉCRIT UN ALBUM COMPLET SUR SON ENVIE D’EN FINIR, MAIS NOUS, TOUT CE QUI NOUS INTÉRESSAIT, C’ÉTAIT DE SAVOIR COMMENT PRONONCER LE REFRAIN EXOTICO-BIZARRE DE TASSEZ-VOUS DE D’LÀ.

Tu peux pas penser ça pour vrai.

Prends une grande respiration et cache ta peine dans ta besace, ma Coco. Cache ta peine. Pense à autre chose. Souris! Tu vas voir, ça fait du bien. Va prendre une belle marche. Falardeau disait que marcher, ça rend moins tarte. T’es pas tarte, mais t’as peut-être juste besoin d’aller faire un petit tour au Jardin botanique. As-tu déjà vu le pavillon de Chine? C’est tellement spécial, le soir, avec les lanternes allumées. Un paquebot géant dans’ chambre à coucher.

Ça va finir par passer, Corinne.

Pense pus à ça.

Couche-toi plus de bonne heure. Mange des poires, c’est la saison.

Pourquoi t’essaierais pas la danse équestre? J’ai vu ça, l’autre jour, à la télé. Ça te changerait les idées.

Paye-toi la traite. J’ai vu une vente Kate Spade New York, l’autre jour. Achète-toi donc une belle robe! Kate Spade est une femme tellement colorée. Elle te ressemble, je trouve. Tu devrais.

Arrête d’être triste.

Au pire, appelle au numéro sur l’affiche noire collée sur le mur face au premier wagon du métro. C’est fait exprès pour ça. Parce que nous autres, on n’a pas vraiment le goût que tu formules ce que tu viens de formuler dans les mots que t’as choisi de choisir.

On t’a entendue. C’est correct. Tu l’as dit. T’as le droit. Mais arrange-toi donc pas pour gâcher notre été au chalet. Ça allait bien, là. Aide-toi un peu! Prends sur toi. T’es responsable de rester en vie pour qu’on soit pas confrontés aux affaires.

Appelle-les. Tu vas voir. Ils vont te le dire, eux autres, que t’es merveilleuse. Et que toute va bien. Une fille comme toi peut pas avoir envie de mourir.

Ça se peut pas.

La vie est belle.

Cent fois j’ai laissé tomber les miettes de ce que je refusais d’identifier comme un mal-être, timidement, dans des conversations vraies. Profondes. Et là, je venais de larguer le cigare en direct à la télévision. Puis rien. Il me faudrait peut-être écrire une lettre de suicide sur la robe que Glenn Close porterait aux Oscars pour que quelqu’un s’y intéresse enfin.

J’allais penser à ça.

Simon, lui, avait eu le temps de nous raconter la fois où il avait fait du patin à roulettes avec Alain Zouvi. Une des anecdotes les plus drôles qu’il m’ait été donné d’entendre.

Ensuite, j’affirmais bêtement que j’étais belle. Non, mais quelle connasse.

 

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