Une femme extraordinaire
L’idée
— L’idée, c’est de présenter le prix comme si t’étais sur la sauce.
— Je peux affirmer sans détour aucun que j’aurais besoin d’un petit peu plus de précisions sur l’objet de ta demande.
On m’avait appelée la veille pour tourner une vidéo de présentation pour la catégorie «Album de l’année – Folk» au grand gala de la musique d’ici, parce que à défaut d’être complètement cirque je suis carrément FOLK.
Joni Mitchell n’était pas disponible. Et le carriériste réalisateur, un gars qui parle toujours un peu penché par en avant avec sa petite casquette de tweed perchée sur son crâne pointu, n’avait pas l’intention de tourner une vidéo de présentation qui relèverait d’autre chose que de la tabarnak de cité de Chichén Itzá.
— Qu’est-ce que tu comprends pas, Corinne?
— La sauce dont tu parles, je la fais plus béarnaise ou aux cinq poivres? (J’étais d’humeur taquine avec les taquins.)
— T’es conne!
Je suis conne. C’est l’une des premières choses qu’on me lance quand on veut faire copain-copain et qu’on ne veut pas m’affubler d’un sobriquet de type «Corinou» ou Miss (pire que la mort par le feu). Cette proximité vulgaire qui prendrait fin dès que je passerais le cadre de porte me convenait. Ce serait bientôt fini.
— Non, en fait, je voudrais que tu me refasses la même, même affaire. Même menu, même service. Mais pourrais-tu me la faire plus, mettons, «Corinne Gazaille»?
— C’est parce que je suis Corinne Gazaille.
— Oui, oui! Mais j’ai besoin que ça soit plus incarné. Plus sauté su’l crinque, tu comprends? Plus… plus toi.
— Tu veux que je sois moi, mais PLUS MOI.
— En plein ça!
— On va avoir besoin d’un tapis, d’un sac de Cheetos et d’une boîte de Kleenex pour que je m’étende à terre en fixant le vide en pleurant, dans ce cas-là.
S’ensuivit l’éclat de rire nerveux-grinçant d’un pauvre diable qui a aspiré la collection entière de poudre compacte de Nicole Kidman.
— Non, non, r’garde. Refais-moi-la, mais plus en personnage. En Corinne Gazaille. La bibliothécaire qui s’habille chez Tristan mais qui sait sucer sur un esti d’temps.
— AH! Mais fallait le dire.
C’était la toute première fois qu’on me demandait d’être PLUS moi. C’est que, sans le savoir, au naturel, il m’arrive apparemment d’être une touchette un peu trop Marcel Sabourin. Il faut prêter attention, hein. Quand je me sens bien, en sécurité, au sommet de mon art, j’ai tendance à avoir le Marcel qui me gicle par les pores. C’est très commun.
Je pris alors note de ne pas oublier de me ressembler. J’ignorais d’ailleurs que j’étais une sacrée suceuse dont on célébrait les jupes à plis (j’étais parfaitement au courant de la partie deux de cette affirmation). Faudrait l’ajouter à ma fiche UDA.
What a time to be alive.
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