Une femme extraordinaire
Guy Mongrain aussi a déjà fait faillite
C’est la seule chose que Jean-Michel a trouvé à me dire.
Je pense que je vais faire des ménages.
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Les bébés de Chantale
C’est étonnant comme c’est simple, prendre rendezvous pour faire banqueroute.
En tant que non initiée à l’échec cuisant estampillé d’un sceau officiel, je croyais qu’on envoyait d’abord un homme en costard friand de Paco Rabanne fouiller dûment la demeure du banqueroutard afin de sonder la qualité de ses possessions. Rubis, voiliers, berlines, reçus de restaurant dans les Hamptons, poupée Teddy Ruxpin originale version 1985 toujours dans sa boîte.
Ma mère m’avait procuré le sympathique ourson qui parlait lorsqu’on lui enfonçait une cassette dans le derrière après que j’ai accepté de ne plus dormir dans le bain. C’est que, voyez-vous, les catins qui parlaient lorsqu’on leur enfonçait une cassette dans le derrière avaient la maxi cote, enfin, jusqu’en 1988, année où le film Chucky était sorti.
* Je m’accorde cette grande parenthèse, car lorsqu’il est question de faillite, le failli a besoin de faire de courtes pauses pour souffler toute son anxiété de failli. *
Pour sa fête, Émilie avait reçu Cricket, la playmate talking doll, une grande poupée aux lulus blondes et bouclées, retenues par deux bouts de laine rose. La même que Cannelle, et je crois que ce seul détail suffisait à me transporter de magie. Cricket était en ceci magnifique qu’elle parlait et chantait grâce à son radiocassette de couleur chair intégré à même sa chute de reins. On n’avait pas vu pareille merveille depuis l’invention du stérilet.
You’re the very most fun I’ve ever found and you’re my friend.
Sa ritournelle faisait trembler, en boucle, le stucco du bungalow de Saint-Hubert, alors que moi, pequeñita Corinnita de six ans à la coupe au carré et aux petites sandales de cuir blanches, je n’avais qu’une poupée Luminou et trois milliards d’autres options pour me divertir le bulbe. Mais pas de Cricket. À un chiffre près de composer le numéro de la DPJ.
C’est pourquoi ma mère, rongée par la culpabilité de faire subir pareille injustice à une fillette qui ne demandait qu’à avoir exactement la même affaire que sa grande sœur ou la mort, un beau matin, m’avait réveillée devant ce grand sac blanc du Distribution aux consommateurs, un sac tout juste assez spacieux pour contenir une très grande boîte très chère.
MA CRICKET.
C’est du moins ce que mes petits sourcils sévères croyaient, jusqu’au moment où je découvris, au lieu de la blonde crinière séparée au milieu tant attendue, une luxuriante chevelure rousse et abondamment bouclée.
Une découverte d’une grande violence.
Je connaissais assez le produit pour affirmer qu’il ne s’agissait pas là de Cricket.
Sans doute mue par sa préoccupation de développer mon unicité et de mettre un bâton dans la roue de bécique de mes verbiages incessants à propos de chaque calvaire de cossin que ma sœur possédait versus l’ensemble de mes maigres biens, ma mère avait décidé de surprendre sa petite en lui offrant plutôt Corky.
Le petit frère de Cricket.
Corky arborait un polo rayé rouge et jaune, des culottes de cheminot munies de bretelles ainsi qu’une casquette de golfeur jaune. Le rêve précis de toute jeune fille qui avait envie d’être amie pour la vie avec Claude Blanchard.
Tout de même emballée de posséder aussi MA poupée que MOI SEULE aurais le droit de manipuler (et qui, en plus, venait avec une petite combinaison de cosmonaute argent qui n’avait aucune espèce de rapport avec la trame narrative première, mais qui m’emballait au plus haut point), j’avais rangé mon dégoût dans le Coleman et, avant même que j’eus retiré le cellophane des pieds de Corky, il avait une cassette dans le péteux.
Hi pal! My name’s Corky. Pleased to meet ya! Is this my new home? IlIIIIIIIIIIIIIIIiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii…
Je me souviens encore de ma sœur qui courut se cacher dans l’armoire à serviettes mais, surtout, du regard horrifié de ma mère devant cette poupée hurlante au piton collé sur le «i» (prononcé «aille» à l’infini). C’était le bouquet. Ma poupée était défectueuse.
Et comme mon acquisition coïncidait avec la sortie de la bande-annonce du film Jeu d’enfant, une bande-annonce que j’avais regardée au cinéparc à travers les trous triangulaires du volant de la Firebird jaune crème de ma mère qui me croyait endormie, la maisonnée avait pris la décision de faire sortir cette poupée de malheur qui stallait sur le «i», même si sa petite bouche de plastique s’activait pour suivre le dialogue prévu par la cassette fonctionnelle, donnant l’impression que ses dents suçoteraient mon âme juste avant de me planter un marteau jouet dans le crâne.
On rendit la poupée à Distribution aux consommateurs, et moi, futée comme pas une, j’avais pris soin de garder la cassette pour l’enterrer au fond de la cour. Juste pour être certaine. Toute personne résidant au 1311 rue Montgomery peut aller creuser sous les rosiers derrière les sapins maintenant. Ou plus tard. C’est vraiment à votre guise.
Vous pouvez bien vous imaginer qu’après cette sinistre mésaventure mon cœur de fillette était fendu en quatre, et comme il était absolument hors de question que le centre de ma vie redevienne la grande poupée laide de ma sœur, on m’avait offert Teddy Ruxpin, the storytelling bear, à qui, et j’en étais transportée, la combinaison de cosmonaute de Corky (que j’avais également eu la présence d’esprit de cacher dans la boîte contenant mes habits de baptême) faisait comme un gant.
Et aujourd’hui, Teddy vaut un pactole.
Dommage que ma fibre entrepreneuriale de jeune femme urbaine prépubère émancipée de dix ans avait laissé Teddy Ruxpin pour deux dollars à un passant très intrigué par son étrange costume argenté dans une vente-débarras de fortune en avant de chez nous, avec en prime une valise pleine de poupées Barbie vintage ayant appartenu à ma mère et un manteau de fourrure pour enfants. Je me demande d’ailleurs ce que ce passant avait bien pu dire à sa femme en rentrant chez lui:
— Huguette, j’ai trouvé exactement tout ce qu’on cherchait!
L’homme friand de Paco Rabanne aurait très bien pu découvrir chez moi la boîte intacte contenant la poupée très prisée sur eBay (que j’avais rachetée cent fois le prix une fois adulte et fort habile avec l’argent) et déclarer que cette faillite pouvait prendre fin immédiatement avant de commander du poulet pour tout le monde.
C’est donc étonnant comme c’est simple, prendre rendez-vous pour faire banqueroute.
Tu appelles. Tu suggères la banqueroute. Et hop! Te voilà inscrite à l’horaire de Chantale.
Chantale, c’était ma «conseillère en insolvabilité, créatrice de liberté». C’était précisément ce que sa signature de courriel indiquait.
J’étais impatiente de découvrir toute cette liberté que Chantale allait me créer. Rares sont ces signatures qui suscitent espoir. On y roule généralement des mécaniques avec des titres à coucher dehors et des fonctions fantômes atriquées de passementerie. Mais pas Chantale. Nenni. Chantale, elle, elle fait dans l’action. Le rêve. Le monorail.
CHANTALE CRÉE.
À son contact, une rangée de briques rouges s’envole de nos épaules, les balais se mettent à danser sur la clarinette basse et le contrebasson, et il est de nouveau permis de rêver aux jours heureux, ceux où l’on ne craindra plus chaque milliseconde qu’une escouade tactique défonce la porte d’entrée avec un bélier (l’animal, pas la machine de guerre en forme de poutre) en hurlant «OÙ SONT PASSÉS VOS DOLLARS?!!».
Il me tardait de goûter aux libertés de Chantale. Le sommeil, cette douce ivresse qui m’échappait depuis cent ans. Rire sans culpabilité. Une teinture rouge pompier tout à fait spontanée et réussie. Peut-être me permettrait-elle de déambuler seins nus au Quartier DIX30, certificat à l’appui à présenter aux gendarmes qui reculeraient avec respect devant la permission authentique de Chantale, impressionnés.
Je me voyais déjà brandir mes premiers dollars de nouvelle faillie à la sortie des bureaux de Chantale, où m’attendrait, je l’espérais, une boutique-souvenir (qui ne voudrait pas rapporter chez lui un souvenir de cette journée importante, un porte-clés amusant, un montage photo du failli qui descend les chutes Niagara à bord d’un baril, ou encore une sympathique casquette à hélice «I survived the abyss» à arborer LIBREMENT pour visiter les vestiges de sa superbe, exposés en chapelle ardente à l’Oratoire?). Ce serait fantastique.
Il n’y avait pas à dire, la signature de Chantale était non seulement fameuse, mais aussi remplie de promesses.
J’ai choisi de faire faillite à Longueuil.
Je n’arrive pas à mettre le doigt sur ce qui me rassurait le plus entre ne surtout pas faire faillite dans mon quartier bourgeois – où je rencontrerais inévitablement une vague connaissance, qui me féliciterait de mes récents succès en faisant fi de mon visage bouffi parcouru de vilains spasmes et de pleurs ruisselants – et aller échouer avec fracas dans un bureau de la ville qui m’avait vue grandir. Longueuil avait été témoin de tout. Elle avait assisté à mon premier baiser dans le driveway devant la maison rose. Elle m’avait vue décolorer ma moustache et y voir là franc succès. Longueuil m’avait aussi veillée, abandonnée à cette table du McDonald’s de son triste métro, quelques minutes après m’être fait quitter par mon tout premier amour. Le grand (les grands amours, les premiers surtout, savent faire, le moment venu de choisir lieu adéquat pour rompre en toute douceur près d’un filet de poisson). Aucune ville ne me savait mieux.
Comme une grand-mère qui aime ses petits-enfants même s’ils ont dépecé le chat du voisin, Longueuil saurait me pardonner la triste épave que j’étais devenue. Le retour de l’enfant-déchet qui demande pardon d’être si désappointante.
Le bureau de Chantale se situait dans un immeuble jaune «foie dysfonctionnel» qui accueillait également une trattoria et un magasin de souliers Yellow (où je pourrais conveniently déposer mon curriculum vitae après mon rendez-vous).
L’escalier menant à l’étage du syndic dégageait un parfum complexe avec d’abord, en note de tête, l’eau de Javel, qui laissait vite place aux notes de cœur de suif et de pâtes réchauffées au micro-ondes, avec une finale de rêves brisés, de désillusion et de cigarillo à la vanille. Un jus savant qui déclencherait raffinées érections chez Frédéric Malle à n’en pas douter.
Un environnement sur le paquet duquel on n’avait rien mis du tout.
Après tout, les gens qui font faillite ont l’estime de soi au troisième sous-sol; ils n’ont que faire de la luxuriance des plantes grasses et des petits fours. Cet escalier, ils le gravissent en rêvant d’un peu de clémence et d’amplitude pulmonaire. Une cuillère de répit. La fin des hurlements.
Jamais je ne me suis sentie si petite qu’une seconde avant d’entrer dans le bureau de Chantale. Au premier regard, cette femme me lirait immédiatement et s’esclafferait du plus tonitruant des rires avant de m’envoyer laver les latrines avec mes gencives et mes problèmes de vedette qui ne sait pas gérer sa sacoche.
Il me fallait tout de même entrer. C’était difficile.
Pénétrer une pièce pour faire faillite est en ceci grand-guignolesque que chaque pas ressemble à cet instant où une myoclonie de merde te tire d’un sommeil profond, tout de suite après avoir rêvé d’une chute soudaine dans un précipice glacial. Ça te fout les chocottes, grave. Comme quand tu confonds bêtement le ventilateur vertical à côté du lit avec la silhouette immobile d’un homme inquiétant qui t’observe dormir et que quelques secondes sont requises pour identifier l’appareil électrique, expirer et te rendormir du sommeil du juste (s’il s’agit bien d’un appareil électrique et non d’un homme inquiétant, auquel cas tu as déjà trépassé et trois petites culottes manquent à l’appel dans ton tiroir à lingerie à l’arrivée du S.W.A.T).
— Bonjour!
Chantale avait sans conteste déjà travaillé à l’accueil chez Eaton.
Avant de pousser la porte, je n’avais pas réfléchi à grand-chose d’autre que l’ampleur de mon échec. Au désir de l’exposer, enfin. À ce dégoût brûlant de mon reflet dans le toaster. À cette honte que je traînais comme un boulet. Ce «Bonjour!» résonnait en moi comme un petit coup de poing de métal dans le ventre. Au contact de cette voix qui en avait vu d’autres, une voix chaleureuse, celle qui vous regarde sans détour et qui va elle-même chercher le ketchup au restaurant pour ne pas déranger la waitress, j’ai eu envie de pleurer comme quand on revoit sa mère après huit mois dans l’Ouest. Une voix inattendue. Qui nous taquine l’entraille. Malgré la bienveillance de son timbre, je baissai les yeux, par réflexe, prête à me liquéfier sous une pluie de questions alambiquées auxquelles je ne saurais absolument pas répondre, paralysée devant mes colonnes de chiffres qui se mettent à tourbillonner sur le papier dès que je les fixe plus de cinq secondes.
La peur.
J’avais imaginé Chantale en costard et jupe assortie, friande de tableaux Excel et de cotes de crédit impec, une femme qui met régulièrement ses médicaments à jour, qui paye tous ses voyages avec ses Air Miles et qui maîtrise la réanimation cardiorespiratoire chez les canards sauvages parce qu’il faut bien lâcher son fou en nature, parfois.
La femme que j’attendais n’y était pas, mais pas du tout. Celle qui venait de me saluer arborait une longue chevelure platine aux luxuriantes extensions qui avaient fermement l’intention de sortir en terrasse après avoir punché à 17 heures. Des sourcils très fins, mais très gentils, en arcs aussi minimaux qu’ambitieux. Un tour de force; comment était-il possible de s’épiler les sourcils avec tant d’exactitude dans la minceur du trait, mais d’en produire aussi deux petits arcs approchant le demi-cercle parfait? Une femme hypnotique.
Chantale ne portait pas de costard avec jupe assortie. Un chandail noir à l’épaule dénudée, parfait pour passer du bureau au bistro, surmontait une paire de jeggings au fini cuir ainsi qu’une botte à l’embout pointu qui avait l’air d’avoir vécu moult spectacles de Monster Trucks.
Au bout de ses belles mains de cuir tangerine, de longs ongles en acrylique bleus.
— Bonjour!
Tout le courage que j’avais réuni pour sourire à cette inconnue que j’attendais intransigeante et glaciale est retourné dans ma petite pochette de survie pour faire place au soulagement et à la sensation qu’on allait bientôt m’offrir des Glosette.
— Assis-toi, assis-toi!
Je m’assis dans le fauteuil gris, mes états financiers serrés contre le cœur.
— Pis? Comment tu vas?
Jamais question ne m’avait paru plus épuisante.
— Je me suis déjà sentie plus grande, je vous dirais.
— Eille, eille eille! Je vais te dire une chose, ma belle madame. Ici, c’est «TU». Y a pas d’affaires de «vous». On n’est pas à la cour, ici; j’ai pas de toge pis j’ai pas d’Audi. De toute façon, c’monde-là, ça chie comme nous autres, hein?
— J’imagine que ça chie, oui.
Chantale déposa sa main sur la mienne comme dans une annonce de pizza très sophistiquée dans le crépuscule de Santorini.
— Quand tu viens me voir, tu laisses les simagrées à la porte. Ici, t’es en sécurité. Moi, c’est Chantale, j’ai cinquante et un ans pis j’ai perdu mon mari dans le feu. Le malheur, je comprends ça. Et je vais te le dire, astheure que t’es icitte, y a rien d’insurmontable. T’as déjà fait le plus gros. OK?
J’esquissai un sourire.
— OK.
— Aaaaaaalright! Je sais que tu dois pas feeler, mais inquiète-toi pas, des comme toi, j’en vois passer toué jours. Des riches, des pauvres, des beaux, des laittes, des petits pis des gras. La faillite, ça peut arriver à n’importe qui, n’importe quand.
— Disons qu’y a pas grand-chose qui justifie le fait que je sois assise ici aujourd’hui. J’ai pas d’enfants, pas d’hypothèque, j’ai une bonne job, je devrais être en train de flipper mon deuxième triplex même si je honnis viscéralement ceux qui flippent des triplex.
— Tu fais quoi, toi, dans la vie, mon chou?
Mon chou.
— Je suis travailleuse autonome. En gros, je fais un peu de télé, un peu de scène.
— Tu fais du théâtre?
— Non, de l’humour. Ça fait pas longtemps, je débute. Mais je dirais qu’en ce moment je suis essentiellement chroniqueuse radio à Radio-Canada.
— Radio-Canada? QUARANTE POUR CENT DE MA CLIENTÈLE, ÇA.
— Hein?
— Quarante pour cent, ma belle fille.
Chantal me présenta ce pourcentage comme on présente un scrapbooking réussi. Elle remarqua d’ailleurs mon étonnement avec ravissement.
— Tu vois? Tu le sais jamais, ce que le monde vit. Y a ben du monde connu qui sont passés par icitte avant toi, je t’en passe un papier. Si tu savais.
Je voulais savoir. Mais je ne saurais pas.
— Là, aujourd’hui, on va regarder tes affaires pis on va voir si on peut te réchapper. Pis si on peut pas, ben tu vas faire faillite pis ça sera pas plus grave que ça.
— C’est quand même un peu grave.
— NON. Je te le dis, là; regarde-moi bien, là. C’est pas grave pantoute.
Chantale trouvait vraiment que c’était pas grave pantoute. Elle semblait également sur le point de monter sur son bureau de MDF pour entonner une chanson chorégraphiée comme dans Cats pour m’expliquer à quel point faire faillite est aussi anodin que s’acheter de la gomme à mâcher, et que chaque étape d’une débâcle financière n’est en fait qu’un ticket pour une Carnival Cruise.
* Mains jazz *
Parti comme c’était, à la signature, je recevrais un casque muni d’une paille festive acheminant la sangria de mon crâne à ma glotte.
— Là, on va devoir passer un moment que t’aimeras pas trop, trop, pis ça, c’est normal. Mais tu vas voir, ça va être pas mal moins pire que ce à quoi tu t’attendais. Juré, craché! Je vais m’occuper de toi, c’est ça, ma job. Tout le monde qui passe ici, je les appelle mes bébés.
J’éclatai à cet instant précis d’un rire qui préparait sa sortie depuis cinq minutes, ce qui donna du gaz à Chantale, qui semblait vivre son moment préféré du laïus de conseillère en insolvabilité et créatrice de liberté.
— Ris pas! C’est vrai! Vous êtes toutes mes beubés!
J’imaginais un journaliste d’enquête radio-canadien être le beubé de Chantale. Je me demandais si Guy Mongrain avait déjà été son beubé, lui aussi. Je ne le saurais jamais, puisque, bien qu’en fête, Chantale embrassait le secret professionnel comme un rosaire, non pas que j’aie tenté de lui tirer les vers du nez pour connaître l’identité de tous ces gens connus et très fauchés, mais bien parce qu’elle m’assura que personne ne serait informé que Corinne Gazaille avait signé une entente avec le Groupe Ledoux.
— Eille! Mais tu fais de l’humour, que tu me disais? Tu dois connaître mon demi-frère, il s’appelle Danny Sicotte!
— Danny Sicotte. Je l’ai déjà croisé, je pense.
— Bon! Tu vois, on se connaissait un peu sans le savoir! Mais dis-y pas que tu m’as vue, on se parle pas depuis trois Noël. C’est un moyen guerlot.
— Je vous promets que je ne dirai pas à Danny Sicotte que c’est un moyen guerlot.
J’aimais tout de ce rendez-vous.
Je crois que la rencontre ne dura pas plus de trente-deux minutes. À la vue de ma dette et de l’accident de char qu’étaient mes états financiers, Chantale décréta sans hésiter, ongle bleu brillant dressé vers le zénith, que ma seule solution était de faire faillite.
— Vous êtes…
— TU.
— Oh, pardon, tu es vraiment gentille, Chantale. Merci pour tout ça. Mais je veux quand même que tu saches que je suis vraiment la seule responsable de ce qui m’arrive. C’est important pour moi de le dire. Peux-tu l’écrire dans ton rapport? J’ai l’impression d’être en train de mourir. Quand je dis ça, personne me croit.
— Je te crois.
— La seule chose qui me fait du bien, c’est d’acheter des affaires. Du linge que je porte même pas. Des robes des années 20. Je peux passer des heures à étudier la confection d’une robe qu’une petite mère a cousue y a quatre-vingts ans. Ça m’apaise. Et je l’achète. Chaque semaine, je reçois des enveloppes. Des boîtes. Le papier de soie en petites boules à la grandeur du salon prend la poussière. Ma maison est remplie de linge qui me fait rien pantoute. Sauf peut-être dans le trois, quatre minutes excitant où je fais le checkout. Là, et uniquement là, dans cette toute petite fenêtre rose pâle, j’ai une pause. Une respiration. Un moment où je me sens pus le corps. Pus la tête. Je dépense pas comme ça parce que j’aime posséder des affaires. Les affaires, je m’en crisse. J’haïs les affaires.
— Je comprends ça. Ça peut arriver à tout le monde. Moi aussi, j’aime ça, acheter des belles affaires.
— Ouain… mais mettons que ma compulsion est pas mal moins attendrissante-sexée que si on me retrouvait étendue à côté du sofa avec une aiguille dans le bras. Et je sais que j’ai pas de calvaire d’allure de me comparer à une héroïnomane ou à quelqu’un qui a un problème de boisson. Y a du monde qui souffre bien plus que moi. Je suis pathétique. J’achète des choses. Des centaines de choses. Des choses qui restent là, dans mon trois et demie, à me fixer pendant que j’achète d’autres choses en espérant que ça ira mieux. Plus je suis dans la marde, plus j’achète de choses, Chantale. C’est le seul remède que je connaisse. La seule affaire qui me soulage un peu. Un endormitoire temporaire. Y a du monde qui ont pas eu le dixième de ma chance. Des qui sont nés au huitième sous-sol et qui sont condamnés à manger du pain sec pis du mépris toute leur crisse de vie.
Chantale écoutait mon soliloque comme on découvre Jurassic Park pour la toute première fois. Puis je me suis vue.
— Ciboire. Excuse-moi, Chantale. Je m’attendais pas à ta gentillesse. Je trouve que je la mérite pas. Pis de m’entendre me plaindre de même me donne envie de me gifler tellement je suis insupportable. Je suis là, dans ta belle chaise grise, à braire ma honte dans mes sandales Chie Mihara. Prenez-les, mes sandales. QUI fait faillite dans des sandales à cinq cents piastres? Je mérite absolument tout ce qui m’arrive, Chantale, j’ai aucune excuse. Je suis un tas de marde.
J’étais délicatement en train de confondre Chantale avec la psychiatre que je n’avais pas. La personne la plus lourde et la plus obnubilée par son propre orifice de la galaxie. Mais Chantale, tout ouïe et tout égale, ne semblait ni révoltée ni impressionnée par mes confidences geignardes.
— J’ai déjà eu un client qui mangeait de la bourrure de sofa pour faire passer l’envie de se pendre. On a toutes nos petites bébittes, ma fille.
Son regard respirait la bonté et le gâteau des anges. Son parfum de vanille entêtante m’enveloppait d’une sollicitude qui me brisait le cœur. Comment se faisait-il que cette inconnue avec, de surcroît, le nez dans mes chiffres révoltants n’avait pas simplement envie de me coiffer d’un bonnet d’âne, de se sortir la tête par la fenêtre, sa longue crinière platine ondulant dans la brise rive-sudoise, pour crier à la rue Saint-Charles à quel point la fille de la tévé était en vrai une sombre tarte?
Ce rendez-vous me désarçonnait de toutes parts.
Finalement, aucun monsieur au regard vide ne viendrait inspecter ma demeure ni vérifier où je cachais mes diamants. Et même si j’avais insisté, personne ne repartirait avec un camion de guenilles à vendre à l’encan après avoir vérifié si mes tiroirs étaient munis de double fond. On ne prendrait pas mon rein non plus (je me suis informée). Ces gens-là n’ont que faire des grimenaudes du petit monde. Ils ne parlent business que si un bateau, un chalet victorien à Potton ou la Place du parc sont en jeu, sinon achalez-les pas avec les «richesses» du bon peuple. Faites faillite et passez donc une belle journée avec vos sandales exotiques, ma bonne dame.
Et bien que ma faillite à moi fût, à mon humble avis, pigeonnante et pas mal serrée dans sa brassière, on me l’accordait sans me demander reste, comme on remet son doggy bag à un amateur de fettuccine aux fruits de mer en lui glissant un petit cup de palourdes en extra en cachette.
Chantale me fit remplir divers formulaires en fredonnant du Claude Dubois, guillerette comme au matin de Noël. C’était, pour elle, du travail bien accompli.
— Bon! Ben, je pense qu’on a fait le tour, ma chouette. As-tu d’autres questions?
— Je suis un peu étourdie, y a plus grand’ place dans ma noix. Donc là, si je résume, je vais devoir faire des paiements mensuels de deux cent dix dollars jusque dans quelques mois, quand vous aurez réexaminé mes revenus. C’est ça?
— C’eeeeeeest ça! Pis là, on montera peut-être un petit peu tes paiements.
— Oh, inquiète-toi pas, vous allez les monter. Est-ce que vous prenez la carte?
— Rien que cash ou bedon chèques. Y a un guichet en bas de la rue, si tu veux.
— Parfait, j’y vais tout de suite et je reviens. Je peux te laisser mon téléphone en garantie, si tu veux.
Je tenais apparemment mordicus à ce que Chantale se méfie au moins un peu de moi. C’était dans l’ordre naturel des choses. Mais elle éclata plutôt d’un rire de fumeuse caniculaire.
— Si je veux te retrouver, ma belle fille, compte su’ moé, je vais te retrouver! Prends ton téléphone pis tout le grément que tu voudras, je t’attends icitte.
Ne différenciant plus ma gauche de ma droite, je me levai de ma chaise avec la certitude d’avoir oublié comment marcher, tel un daim naissant sur pilotis que sa mère pousse d’un franc coup de museau pour qu’il aille s’ouvrir un compte d’épargne.
Je descendis les marches javelisées avec la même liberté qu’avait sans doute ressentie Thelma en ramassant d’une seule main la casquette du trucker sur le sol poussiéreux pendant que Louise faisait crisser les pneus de la décapotable bleu pâle après avoir fait exploser son dix-huit roues. Moins victorieuse, certes, mais aussi exaltée que dans la marde.
Dehors, Longueuil brillait de mille feux et son Vieux avait conservé son charme d’antan et l’amour des gazebos bien entretenus. Je claudiquai d’abord vers la gauche, puis, plus solide, j’avançai avec de plus en plus d’assurance et de dégaine, Marvin Gaye au cœur, à la recherche du guichet automatique, impatiente de faire le tout premier paiement sur ma toute première bouffée d’air depuis fort longtemps.
Je ne saisissais pas ce que je ressentais. La honte, toujours présente, s’était coiffée d’une perruque amusante.
J’accueillais sans résister les douces vagues de sérotonine injectées par jets sourds dans mes petits bras bleus. Onctueuses. Enivrantes. Je savais que c’était temporaire. Mais jusqu’au guichet, c’était Rio.
Bien sûr que non, ce n’était pas Rio du tout, mes comptes bancaires ne s’étaient pas débloqués par magie, la douceur des rallonges de Chantale et l’urgence d’agir en première de classe m’avaient fait omettre ce menu détail. Je sautai dans un taxi pour encaisser le chèque de paye de ce petit contrat hebdomadaire que, fine renarde, je faisais poster incognito chez moi depuis deux mois comme si on était en 1972 et que j’échangeais dans l’Instachèques le plus près en prenant soin de me brouiller le visage et le cœur en entrant et en ressortant. Je payais mon loyer en mandats-postes et ma grocerie en dix cennes, la vie n’était pas démesurément stressante du tout. Mais Longueuil ne me laisserait pas tomber, et sa succursale sentait le popsicle à l’orange et la cigarette.
Le taxi me redéposa où il m’avait cueillie. L’urgence de régler ce premier paiement m’empêchait presque de respirer tellement j’avais hâte d’embrasser enfin le sentiment de faire quelque chose by the book, de prendre ma vie en main. De réparer. Et gare au sémillant marcheur que j’avais doublé en m’en venant ici. Si je le recroisais, je lui passerais entre les pattes. Pas de quartier.
Eh ben! Il dévalait toujours le trottoir à vitesse gastéropodique, petit jacket de toile beige sur les épaules. Au moment de nous croiser, le vieillard me sourit. Je devais avoir une tête de déterrée, coiffée de ma perruque fictive. J’avais oublié qu’en banlieue on se fait cadeau de beaux sourires et de bonjours gratuit, quand on se croise. Ce fut instantané. La bienveillance de son visage se planta dans mon plexus et ma garde baissée et fraîchement instachèquée. Dans son regard, il y avait un tout petit peu de mon grand-père (toutes les personnes âgées arborant évidemment le même regard). J’imagine que c’est ce que j’avais besoin d’y voir.
Et de la même façon que la douceur de la voix de Chantale m’avait terrassée de peine, le sourire de ce monsieur accrocha sans faire exprès l’interrupteur de mes glandes lacrymales. C’est que j’étais d’humeur très égale. Je fondis en larmes, mes petits billets de vingt piastres dans la main, sans toutefois interrompre la marche solennelle du paiement urgent.
Des larmes de peine d’amour slalomaient lentement sur mes joues fatiguées. La grande peine. L’inconsolable vide. Un cœur une petite affaire usé, les cheveux collés dans l’eau de mon visage. La hâte de tourner la clé de ma porte d’appartement et de m’asseoir sur le sofa de cuir, à l’abri.
— Excusez-moi!
Crisse. Ça venait de derrière moi. J’optai pour le réconfort de la surdité sans interrompre mon
Compostelle, mais comme ces gens à qui le bonheur va si bien n’abandonnent pas au premier forfait, la voix d’en arrière tenta un comeback chantonné.
— Scuseeez!!!
Je me retournai en me doutant un peu de ce dont il allait s’agir. Les cent quatre-vingts degrés qui me séparaient de mon interlocutrice me suffirent à dessiner un sosie de sourire dans la masse plaquée et enflante qu’était devenu mon visage.
— Oui?
— Êtes-vous Corinne Gazaille?
— Oui, oui, c’est moi. Je m’excuse, c’est un petit lundi émotif, affirmai-je avec le regard complice et rieur qui veut éviter tout inconfort d’autrui, en tâchant de rectifier l’inondation faciale du revers de ma manche et de retrouver la fraîcheur rebondie de Shirley Temple.
— Je suis vraiment désolée de vous déranger, je fais jamais ça d’habitude!
Mais oui, vous le faites tout le temps, madame.
— Je vous aime TELLEMENT. Quand je vous entends à la radio, si j’ai le malheur d’arriver à la job et que votre chronique est pas finie, je stationne l’auto pour vous entendre jusqu’au bout. Pas question que je rate un mot! Oh non! Vous êtes exceptionnelle, je peux pas croire qu’on vous a pas déjà donné votre émission.
La valeur d’une artiste se définissant évidemment par l’acquisition de sa propre émission ou d’une campagne publicitaire nationale de pain tranché. À ce moment et à ce moment seul, c’est l’apogée et le respect indélébile suprême (ainsi qu’un potentiel stock de pain tranché à vie).
— Oh, je suis bien heureuse comme c’est là! articulai-je, les yeux injectés de sang et de bienveillance. Mais merci, c’est super gentil.
— Oh non, je vous le dis! Vous êtes tellement brillante. Vous allez me trouver vraiment intense, mais je dis souvent à ma collègue de travail que vous le savez pas encore, mais vous et moi, on pourrait être meilleures amies, hi, hi, hi, hi, hi!
Eh là là, que vous seriez déçue, madame.
— Votre façon de parler, les sujets que vous abordez, vous êtes tellement intelligente… tellement… unique, madame Gazaille! J’espère qu’on vous le dit souvent. Pis j’espère que vous le savez, là!
Une irruption de liquide visqueux formant la plus obscène des bulles jaillit alors de ma narine gauche. Je sortis illico le personnage. Celui qu’elle avait espéré croiser.
— Wouppelaille!! Voyons, Seigneur! On dirait qu’une partie de mon intérieur voulait vous faire des samarcettes!
Formellement séduite par mon humour de fluides surprises, elle me tendit un mouchoir comme on présente bébé Jésus au sommet d’une falaise inondée de pieds-de-vent, conquise par la vestale en ruines qu’elle admirait de près pour la première fois. Et comme tout indiquait que ça allait être une journée de même, le simple contact du mouchoir et de sa réconfortante douceur sur mon visage redéclencha mes larmes de plus belle, le système nerveux en alerte générale, toutes alarmes retentissantes. La dame resta là, interloquée devant cette femme extraordinaire en naufrage.
— Excusez-moi, je suis là, à vous faire un spectacle! Je suis vraiment désolée. Je suis un petit peu fatiguée aujourd’hui, je pense. C’est pas ma meilleure.
— Ça fait juste prouver encore plus à quel point vous êtes une belle humaine.
Je m’affairais à fourrer discrètement le Kleenex noir de mascara dans ma poche de très belle humaine lorsqu’elle réunit tout le courage du pâté de maisons pour me poser la question qu’elle souhaitait vraiment me poser depuis deux minutes.
— Ça vous dérangerait-tu si on prenait une photo?
— Euh… je sais pas trop de quoi j’ai l’air, là…
— Ben non, voyons, vous êtes tellement belle, en plus! Vous êtes belle même quand vous êtes toute boursouflée! Ça paraît presque pas. Vous avez tellement un beau style. Ma mère en reviendra pas que je vous aie croisée!
— Bon, bien, OK.
Elle retira alors son petit pistolet rose de ma tempe brûlée.
Après avoir statué que mon bras était plus long, donc plus convenable pour prendre le meilleur des égoportraits, nous croquâmes le plus étrange des clichés, bras dessus, bras dessous comme des amies d’enfance qui auraient passé tous leurs étés ensemble à Wildwood, l’une pimpante comme une jeune mariée, et l’autre décédée, mais sertie d’une rangée de dents parfaites et dont le cuivre chatoyant des cheveux avait été appliqué par une styliste capillaire qui avait déjà coiffé Prince.
Elle admira le travail. Une formidable photo avec un cadavre.
— Wow, elle est super bonne! C’est vraiment gentil, merci! Je suis vraiment désolée de vous avoir dérangée, je fais jamais ça, d’habitude!
— Ben non, y a aucun problème. Vous savez, ça nous fait toujours plaisir.
Peut-être un petit peu moins lorsque agenouillés près d’un mur de béton à pleurer en approchant doucement du sol, incapables de se soutenir le chagrin ni le poids des jours. Peut-être qu’à ce moment-là, à cet unique instant, la prise de portrait avec une inconnue aux lulus en boules est moins indiquée. Mais sinon, c’est toujours super.
C’était épatant.
À aucun moment cette femme n’avait perçu le grand désastre que j’étais. À aucun moment elle n’avait hésité à me déclarer son admiration en toute démesure et sincérité, convaincue que j’étais meilleure que le Pepsi. À aucun moment je ne l’avais dégoûtée ni inquiétée (ni elle n’avait su lire les signaux pourtant internationalement reconnus permettant d’identifier un être humain en détresse, soit les pleurs haletants et l’allure du doppelgänger du Cri de Munch, mais qui passe une très mauvaise journée). Refus unilatéral de douter de la qualité de ma personne ou, pire, de s’être trompée sur mon cas.
J’aurais eu un poignard planté dans le crâne que cette femme aurait applaudi ma fraîcheur et ma grâce. Et je ne le lui reproche pas. Comme nous tous, comme moi-même, elle avait été dressée à déifier toute personne qui apparaît plus de quatre minutes à la télévision ou sur l’emballage d’un paquet de bagels. Si l’on imprime ta face sur un poster, c’est que tu es nécessairement formidable. Que tu flirtes avec le divin. Le génie! Tu te dois. Que tu aies violé le cadavre de cent femmes ou pas.
J’aurais beau brandir deux fuck you pleins de sang sur un billboard géant aux abords du pont Jacques-Cartier, on continuerait de me féliciter pour l’image qu’on avait décidé de se faire de moi. La parfaite. La réjouissante. Celle qui, chaque fois, nous rend heureux et que personne ne nous arrachera du cœur, car lorsqu’il est question d’aimer une personnalité connue, on ne se trompe jamais. Comme on continue d’inviter mononcle Sylvain qui effleure les seins des petites filles par accident dans les partés de Noël depuis quarante-deux ans, parce que la famille, c’est sacré.
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