Une femme extraordinaire
Lise
Ce pont était maculé de personnes âgées en tenue légère, toutes blanches. Toutes américaines, anglaises, pures caucasiennes sun kissed. Je ne l’avais pas remarqué jusqu’ici, mais les gens de la haute qui embrassaient la vie de grand hôtel à l’intérieur du bateau, à tourbillonner en robes de chiffon de soie à cœur de jour et à magasiner des serviettes à mains Dior, regroupaient l’essentiel de la clientèle asiatique du Princess of the Sea. Une clientèle qui, je me l’imaginais bien, n’était que de passage sur cette portion du tour du globe, sans doute chinoise. Japonaise. Philippine? Ma connaissance des peuples asiatiques est résolument exhaustive et absolument pas gênante.
La clientèle qui s’égosillait sur le pont d’en bas, à l’extérieur, c’était les «réguliers». Ceux qui faisaient le (VRAI) tour de la boule au complet. Moussaillons à la carte depuis plusieurs mois. Première classe. Ceux à qui le monde appartient. Les vieux Blancs riches.
Et le carnaval qui se déroulait sous mes yeux ne relevait pas du domaine du bel âge classique, celui des robes d’intérieur, de la lavande, des longs soupirs et du baccara distrait. Tous ces gens étaient spec-taculairement plage.
Des bikinis à perte de vue.
Et pas le bikini froncé avec modeste jupette de mamie Estelle. Le petit triangle. La culotte échancrée jusqu’aux côtes. Quelques franges ciselées des mains mêmes de Gianni, par-ci. Des kilomètres de pierres du Rhin sur des corps libérés, par-là. Un vidéoclip de J.Lo, sans J.Lo mais avec des gens qui avaient potentiellement fait leur école primaire avec Sean Connery.
Jamais corps ne m’étaient apparus si libres.
Libres et confrontants.
Ces hommes et ces femmes, pour la plupart septua-, voire octogénaires qui flirtaient avec le nona-, ne prenaient pas le pool party à la légère. Moi qui m’étais faite l’avocate de la diversité corporelle en me croyant bien smatte, la petite case «aînée en monokini» avait échappé à ma grille complètement dépassée par le spectacle qui s’offrait à moi.
Des cuirs tannés. Des chairs translucides, parcourues de glorieuses vergetures, fatiguées. Des pectoraux affaissés, cousus de fourrure éparse et clairsemée, corps gravés de lignes infinies où s’inscrivait le récit d’une vie de bonne chère et de cigarettes indiennes, mais qui n’avaient pas pour autant abandonné l’ivresse de la séduction et du sang chaud, se mouvaient avec langueur sur les rythmes latins, décorés de mille bracelets d’or jaune, de médaillons et de rivières de perles tout aussi arrogantes. Des seins vertigineusement plats, éventés et fiers prenaient doucement l’air du large. Tranquilles. Une mer de lobes longs et minces, prêts à fendre sous l’insoutenable poids de camées ciselés par Botticelli, comme des pommes surettes fin prêtes à être cueillies. De petites pattes bleuies par la veinure du temps posaient, à perte de vue, en piédestal sur ces escarpins précis que l’on ne chausse que près d’une piscine qu’on n’a pas l’intention de goûter.
Il m’a fallu m’asseoir. Je n’étais pas certaine d’avoir le droit d’être ici. Mais mes yeux ne pouvaient s’empêcher de s’abreuver à cette tombola de corps mûrs à qui rien n’était interdit. C’était magistral. Scandaleusement beau.
Je m’étais imaginée vieille et fastueuse. Les manteaux de fourrure zinzoline. Les bibis à grand’ plumes. Les grivoiseries, les ongles de cent lieues et les cancans. J’avais apparemment une imagination de merde; on m’offrait désormais cette option qui était celle de s’en crisser avec passion et de boire un kir hommage au miracle de ma vulve centenaire qui valsait de chaque bord de ma culotte, les pattes sorties de son petit hamac, enfin à sa place. Une vulve sans compromis.
Voilà. Ces gens ne faisaient aucun compromis sur ces corps que l’on confine dans le voilage et la jaquette de popeline. Ce main deck était leur safe space. Bon. Ces gens-là faisaient aussi partie des plus grandes fortunes terrestres, alors le compromis, ils ne connaissaient pas exactement. Ils l’éradiquaient à coups de canisses de Raid et de lance-flammes, pis c’était réglé. J’applaudissais tout de même cette militance très localisée, à huis clos sur le bateau le plus prestigieux du monde et dans la cale duquel ne dansait pas Jack Dawson (on avait pris soin de noyer tous les chatons et les va-nu-pieds avant de lever l’ancre).
Je prenais des notes dans mon calepin de journaliste des pauvres – et je réalisais à l’instant, amusée, que j’étais sans doute LA pauvre notoire de l’embarcation – quand la plus gracile des mains se posa avec un mélange d’autorité et de délicatesse tout à côté de moi, sur le marbre glacial du bar. Des ongles gold, très longs. Époustouflants. Une main pâle comme la lune, presque bleue, jalonnée de taches pigmentaires et de veines en bas-relief. Une note de tête de jasmin, nuancée d’amande et de mangue. Une rose miellée et charnue, aussi.
Soit Lisle Von Rhuman se trouvait dans mon angle mort, soit une sirène s’apprêtait à me déguster le pancréas à même le corps. C’était l’un ou l’autre.
— I’m Lise.
C’était Lise.
— Corinne.
Je lui tendis la main. Lise la baisa. TOUT ÉTAIT TRÈS NORMAL.
— J’ai cru comprendre que vous étiez canadienne?
— Québécoise.
— J’ai passé un été à peindre à Natashquan. Paysages magnifiques. Tragique sommellerie.
Lise avait passé un été à peindre à Natashquan. C’est que Lise n’avait absolument pas l’air d’une femme qui peignait à Natashquan. Son stylisme capillaire valait sans doute plus que ma propre vie. Cheveu court, blond platine, mais un blond qui fraye avec le bon goût. Cristallin.
Lise semblait être née dans une géode d’améthyste, quelque part en Norvège. Je ne savais identifier d’où provenait son accent d’une sophistication elfique. Évanescente dans son deux-pièces émeraude, sans bretelles, l’épaule légèrement couverte d’un long négligé de soie iridescent. Bottillons de daim orpiment Givenchy. Ce bikini en bottillons était d’ailleurs mon tout premier. Lise transgressait toutes les règles. Elle devait bien avoir soixante-quinze ans.
— Vous êtes peintre?
— Pas vraiment. Deux mauresques, je vous prie.
J’ignorais pourquoi je me donnais cette soudaine importance, mais mon petit doigt me disait que j’allais bientôt devoir boire une mauresque avec Lise.
Ciboire.
Il ne m’en fallait pas plus pour oublier comment piloter mes zygomatiques et perdre le contrôle complet de ma face, qui devait à présent livrer une expression quelque part entre chopine de vinaigre et détresse respiratoire. Le pont commençait à rapetisser et les couleurs criardes des maillots de bain présents se fondaient en flashes stroboscopiques. Décidément, il me faudrait reprendre le cours de «maîtrise du visage en situation un peu stressante» au retour.
— N’ayez crainte, Corinne. Cette mauresque n’est pas pour vous.
C’était super, Lise lisait aussi dans mes pensées.
— J’ai déjà un petit Coke Diète.
Cette allusion au petit Coke Diète que Jean-Michel aurait oscarisée sur-le-champ ne sembla pas troubler Lise, qui paraissait davantage intriguée par la chaîne que je portais au cou.
— Harrys?
— Mon collier?
— …
Je portai mes mains à mon cou en espérant deviner la réponse.
— Oui. C’est japonais, je crois.
— Koto Tsuchiya.
— Vous avez l’œil.
— Natashquan me manque.
— Eh bien!
— Vous devriez esquisser toutes ces femmes grotesques. Si j’avais votre dégaine, c’est ce que je ferais.
Lise repartit avec ses deux mauresques et beaucoup de tissu iridescent. Et moi, j’avais apparemment la dégaine d’une fille qui fait des fusains de sugar grannies.
Je passai ma deuxième nuit en mer à visionner d’autres vidéos d’Earl. Il avait déjà publié son œuvre du jour. Un montage dynamique. Des clips à couper le souffle. C’est que nous séjournions dans un sapristi de beau vaisseau. Il fallait bien que ce soient les images d’Earl qui me le confirment.
Mon moment préféré d’entre toutes les vidéos s’était déroulé l’après-midi même et mettait en scène Earl et une whoopie pie vert pâle.
— This bad boy looks absolutely delicious!
La whoopie pie. Cet évident bad boy.
— I wonder what the flavor might be. I’ve never seen anything like this. Let’s see… it’s kind of bluish? Maybe a little bit green… it must be blue raspberry? It has to be! What daya think? Let’s dive in!
Earl mordit alors dans la pâtisserie regorgeant de crème bleu ciel comme seul un monsieur sait le faire, c’est-à-dire en une-bouchée-géante-presque-gênante-bye-bye-disparue-la-whoopie-pie, tel un chien qui engloutit ses croquettes en avalant tout rond comme si une horde de chiens sauvages fictifs (adeptes de croquettes) se battaient pour son bol dont il est pourtant le seul convive depuis sa naissance.
Ses dents turquoise qui neigeaient sur la table témoignaient de son euphorie.
— Oh my God, IT’S AMAZING! I taste white chocolate! This has got to be blue raspberry. Is it? This is good stuff, my friends!
Cette whoopie pie vert pâle était au parfum de pistache. Une pistache franche. Sans équivoque. Munie d’un bumper sticker «Honk if you love pistachios». Je le savais, j’en avais mangé deux en hurlant de félicité dans la bibliothèque (où je laissai d’ailleurs traîner le dernier Kim Thúy en gloussant. Ça faisait joli parmi les guides de voyage à Porto Rico et les romans russes. Kim, que je ne connais absolument pas, adorerait).
Cet intrigant dessert était un peu vert, mais un peu bleu aussi, c’est pourquoi Earl avait misé sans hésiter sur la framboise bleue, cette saveur américaine qui n’existe pas vraiment mais qui tache pourtant toutes les lèvres de la nation. Earl était en ceci touchant qu’il ne connaissait pas l’existence de la pistache.
Je l’aimais tant.
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