Une femme extraordinaire

Catherine Ethier · Chapitre 32 sur 38

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Une femme extraordinaire

Voulez-Vous

 

Trente fois j’ai failli rebrousser chemin. Je saluai Yvonne au passage. Elle avait la superbe d’une femme qui n’a pas pris de vacances depuis le verglas de 1998. Elle me rendit mon salut, non sans me dévisager en pliant des débarbouillettes.

La salle de bal était tapissée de fleurs exotiques ayant fréquenté Oxford et sans doute storées dans les grands frigos à camélias spécifiquement prévus à cet effet (ceux que l’on transforme en morgue quand un passager trépasse dans son peignoir du bel âge; une gerbe de fleurs de frangipanier contre un corps bleu, et hop!).

Tout, du plancher de bois noble parcouru d’incrustations d’autres essences de bois noble jusqu’au plafond (de matériaux nobles) transpirait l’Orient, ou du moins ce que le Princess of the Sea interprétait comme tel. Des centaines de grues en origami en camaïeu de rouge, du cinabre au bordeaux en passant par le cassis, le Pantone 1655 C et le vert criard survolaient la pièce drapée d’étoffes grenat ornées d’oiseaux du paradis. Je ne saisissais pas complètement l’Orient de la décoration, mais j’imagine que le staff n’avait pas eu le temps de tapisser les lieux de posters de Lucy Liu et de pictogrammes d’egg rolls (il y avait tout de même de grands bols de baguettes à se piquer dans la coiffure, à l’entrée), alors j’accueillis le thème, même si mes paupières viandeuses ne me donnaient qu’un faisceau de preview de ce qui se déroulait vraiment de l’autre côté.

Une main aux ongles rubis incrustés de paillettes se posa sur mon épaule.

— Jolis escarpins. Lanvin?

Lise.

— J’ai pris mes souliers chez Maxi.

— Ravissants. Puis-je?

Lise s’approcha lentement de moi en ne quittant pas mes pupilles de son regard de braise. Ses iris étaient légèrement décolorés du pourtour, désormais encerclés d’un halo gris-bleu qui gagnait chaque année un peu de terrain sur un vestige de noisette détroussé de sa fougue d’autrefois. Lise s’approchait toujours, comme si elle s’apprêtait à déposer ses vieilles cornées elfiques sur les miennes. Un moment ophtalmologique d’une ambiguïté certaine.

Elle posa plutôt ses grands ongles brillants sous mes yeux, pour ensuite tirer d’un coup sec, emportant avec eux deux lambeaux de mon visage.

— AYOYE!

Par chance, le triple swing (oriental) qui ensorcelait les danseurs tourbillonnants masqua l’élégance de ma réaction que des moines bouddhistes auraient qualifiée de vive.

Face à moi, Lise brandissait fièrement mes deux patchs hydratants Lise Watier que j’avais évidemment omis de retirer en courant comme une perdue pour me préparer. Je pouvais bien ne rien y voir.

Yvonne avait laissé son petit morceau de sororité dans sa trousse à blush quand elle avait vu la folle de tout à l’heure se pavaner en lurex avec deux demilunes de papier blanc sur le visage.

— Vous voulez les ranger dans votre joli sac à main rose, Corinne?

Décidément, Lise avait beaucoup de plaisir. Elle n’attendit pas ma réponse pour les lancer par-dessus ses épaules pointues, sa robe futuristico-géométrique étant apparemment son interprétation libre de l’orientalité.

De l’autre bout de la pièce, Celine venait de m’apercevoir.

Elle avait beau être à des dizaines de mètres de moi, je sentais que sa complète opinion sur ma personne avait migré au mépris depuis «l’incident du champagne». Mais en formidable guide haut de gamme dressed to impress, elle ne serait pas impolie pour autant.

— You look so CUUUTE!

Eh ben voilà. L’art aztèque de communiquer à quelqu’un qu’on la trouve dégueulasse réside dans le pistil du mot cute. Si tu n’es pas un chaton duveteux aux oreilles cassées avec deux yeux pas de la même couleur ou la petite fille sur les emballages de croissants Little Debbie, tu n’es pas cute. On souhaite simplement t’humilier avant de te relocaliser dans un ranch texan.

— Than kyou! YOU LOOKCUTETOO, CELINE.

Lise avait une observation à partager avec Celine.

— Vous a-t-on déjà dit que vous partagiez le bagage génétique de Chevy Chase? Un homme très élégant, il va sans dire.

Lise s’était apparemment prise d’une affection étrange pour la complète inconnue que j’étais. J’étais la surprise de son joyeux festin, je présume. Son petit sac d’herbe à chat. Dans un geste aussi dramatique qu’exaspéré, elle m’entraîna par le bras, laissant Celine constater son propre décès près d’un couple possédé par le fox-trot.

Lise m’invita à prendre place à sa table privée, où une chandelle et des oiseaux rares en origami parsemaient une nappe de soie pervenche.

— Vous avez pleuré.

— Vous avez mangé du poulet grec.

— Vous avez pleuré, Corinne.

Je n’avais pas envie de me confier à Lise.

— Ça ira, je suis fatiguée. Je ne resterai pas longtemps.

— Il n’est rien en ce monde ignoble qui ne finisse par passer, ma chère. Mais si vous désirez en finir, je peux vous trouver de la ciguë.

— Intéressant. Un poignard me correspondrait davantage. Vous avez?

— J’en ai trois dans ma bottine.

— Excellent.

Sur cet échange des plus productifs, Lise se leva, bras déployés pour révéler de grandes «ailes» de tulle rouge (des ailes très orientales) et, ce faisant, révéla aussi son palazzo pompadour complètement translucide, mais seulement à l’arrière, avant de plonger dans le bain de danseurs. Elle ne portait pas de petite culotte.

Elle me jeta un dernier regard par-dessus son épaule pointue EN S’ALLUMANT UNE CIGARETTE (Lise était décidément the gift that keeps on giving) et m’envoya le plus soyeux des goodbyes aériens de sa féline main avant de disparaître en souriant, bras en V dans les jets de lumière orange, à bouche que veux-tu dans cette mascarade bourgeoise coiffée de plumes d’autruche et d’appropriations culturelles qui causeraient la fermeture immédiate de la franchise à la moindre fuite.

Ou je vivais vraiment cette déroutante scène, ou j’allais me réveiller, assise bien droite dans mon lit, trempée en lavette, me regarder dans le miroir et constater que j’étais en fait Rémy Girard, sur le point lui aussi de se réveiller en moi, dans mon appartement du Plateau-Mont-Royal et l’agonie nocturne de mon premier jour de règles.

Je restai néanmoins quelque temps à la table de Lise et me permis d’engloutir des figurines en carpes koï de pâte d’amandes, qu’on avait artistiquement posées sur une faïence rare, sans doute la faïence aux armoiries de la famille de Lise, sans laquelle elle ne quittait jamais château. Villa. Petit bungalow de Pointe-Claire. Je ne savais strictement rien sur cette femme formellement FUN.

— Would you fancy a dance, young lady?

Un homme à la cocarde de Frank, au pantalon beige et au boléro de soie noir me tendait la main comme un prince en collants blancs tend la main à la bibliothécaire vedette du film. Cette soirée ne se terminerait donc jamais. Avant de lui répondre, je pris soin de m’assurer qu’il ne s’agissait pas de Lise costumée en membre du personnel naval pour le pur plaisir de distraire une jeune femme triste.

Lise faisait le pont au beau milieu de la piste de danse sur Voulez-Vous d’ABBA. Tout était parfaitement normal.

— Non, merci!

Échanger en anglais était ce pas que je n’avais plus la force de franchir.

— Vous êtes québécoise?

— Vous parlez français?

Ma parole. Tout le monde parlait français, sur ce navire.

— J’ai grandi à Saint-John. Je vous ai entendue discuter avec ce youtubeur qui éclate de rire en mangeant des pommes de terre tous les jours. Vous êtes difficiles à rater. Ça fait changement des guests habituels. Je m’appelle Frank.

— Enchantée, Frank! Corinne. Vous faites quoi, au juste? Vous êtes danseur professionnel, comme Johnny Castle?

— Oui, je suis bien le Patrick Swayze du vaisseau. Du moins, L’UN des Patrick Swayze. C’est le plus beau métier du monde!

— Voulez-vous vous asseoir?

Pourquoi diable invitais-je cet homme à ma table, calvaire?

Frank hésita une seconde, inspecta le périmètre et prit place à mes côtés. Je lui offris la dernière figurine de pâte d’amandes (qu’il refusa, puisque nul ne consomme sciemment cette matière depuis la Grande Dépression).

— Vous faites danser les femmes seules?

— Exactement!

— Wow. Je disais ça en blague.

— Vous seriez surprise de découvrir le nombre de femmes esseulées sur ce bateau.

— On dit vaisseau, Frank.

— Vous avez raison.

Frank était respectueux des objets inanimés comme les navires.

— Et on vous engage pour leur tenir compagnie?

— Certaines femmes montent spécifiquement à bord du Princess of the Sea pour pratiquer le ballroom dance du matin jusqu’au soir. Mais je vais vous dire, les hommes qui fréquentent ce genre de croisière ont très peu d’intérêt pour la danse sociale.

— Ils préfèrent découvrir le monde en passant tout leur temps au bar à cigares du pont numéro cinq.

— Ou au casino.

— Ou au lupanar.

Frank s’anima du rire nerveux des hommes qui n’ont pas compris le mot «lupanar».

— Et donc vous, Frank, vous étiez danseur professionnel à Saint-John?

Il s’étouffa presque avec sa petite moustache argentée parfaitement entretenue avec les produits spécialement conçus pour lui apporter corps et lustre.

— Jesus, non! Je suis électricien de profession. Pendant quarante ans, j’ai joué dans du filage et posé des systèmes électriques, le visage enfoui dans des murs, à ne parler à personne. À rater mon mariage. À ne pas connaître mes belles grandes filles. J’en ai deux. Sylvie et Isabelle.

— Vous avez donc choisi de fuir à l’autre bout du monde pour tisser une relation privilégiée avec votre progéniture.

Wouppe. La pire des indélicatesses m’était sortie du casseau comme le petit alien au canotier dans Spaceballs.

Frank ne sembla heureusement pas le moindrement outré par ma maladresse.

— Oh! Ne vous inquiétez pas, je parle à mes filles tous les jours. Je n’ai jamais été aussi heureux que depuis que je séjourne sur le Princess of the Sea. Je viens quelques mois par année, je ne paye que la moitié de mon séjour et ça me coûte encore moins cher si je prends un roommate.

Une aubaine de rêve.

— Je danse seize heures par jour sur les plus beaux airs de ballroom dance et je parcours le monde. J’ai déjà fait quatre fois le tour du globe, vous savez.

— Impressionnant!

— Mais je débarque rarement du vaisseau. Surtout dans les Caraïbes. J’haïs la chaleur. Je préfère rester en dedans et danser. Est-ce que ça va, mademoiselle?

J’étais si aspirée par le récit un peu déprimant de Frank que je m’étais, sans m’en rendre compte, remise à arracher les peaux mortes derrière mon oreille avec beaucoup de détermination, zonée out. Un spectacle ravissant auquel je m’abandonnais généralement seule dans l’anonymat de mon salon, mais qui, par moments de fatigue extrême, d’hypnose temporaire ou simplement post-trauma (cette soirée revêtant un petit morceau de chacun de ces costumes), prenait parfois possession de ma main à mon insu. Mon oreille saignait.

— Seigneur. Pardonnez-moi. Je suis morte de fatigue, dis-je en jetant discrètement le cadavre de mon derme sous la table, devant le regard poli d’un Frank intrigué par mon oreille, dans laquelle je sentais maintenant mon pouls avec clarté.

— Je vous souhaite une excellente nuit, Corinne. Reposez-vous bien! Et au plaisir de vous faire danser une autre fois, peut-être!

— Tout le plaisir sera pour moi (j’espère ne jamais vous recroiser)!

En rentrant à ma chambre, j’ai constaté que Jean-Michel m’avait envoyé un meme de ma tête sur le corps de Goldie Hawn au tronc percé d’un trou géant sur l’affiche de La mort vous va si bien, accompagné du libellé «LA CROISIÈRE VOUS VA SI BIEN», la petite main de Bruce Willis tenant, au lieu du chandelier, le DVD de Corrina Corrina, notre film de Whoopi préféré, terreau fertile du plus doux des détournements de mon prénom.

Jean-Michel avait l’habitude de m’appeler Corrina quand il s’en faisait un peu pour moi ou qu’il voulait m’emprunter mon manteau de velours orange sanguine.

Tout allait pourtant à merveille.

J’entretenais une amitié avec une septuagénaire en chaps de tulle, qui lançait mes timbres anticernes sur les gens JUST BECAUSE SHE COULD, et je passais mes après-midi à fixer le vide du haut de mon balcon de tôle blanche, quand je ne pleurais pas sur Guy, terrée dans un placard en écoutant du France Gall.

La routine.

 

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