Une femme extraordinaire
Pas assez
En route dans mon taxi vers les studios de la chaîne de télévision d’État, j’écoutais une auditrice raconter son plus beau souvenir de jeunesse à la radio.
Cette femme avait économisé pendant dix ans pour pouvoir voyager jusqu’en Floride et décrocher son emploi de rêve dans un parc d’attractions géré par une souris en culottes courtes. On pouvait entendre dans sa voix l’amour d’une rare intensité de cette femme pour Mickey. Toute la magie que la mascotte évoquait chez elle. Un cœur d’enfant saucé dans le sirop.
Et elle avait réussi, la bonne dame! Que j’étais heureuse pour elle, c’était «vendredi frites» dans sa voix. Le total pied. On sentait toute la fierté dans son récit qui crépitait encore de l’ivresse des bonnes nouvelles. C’est juste que, comme elle l’expliquerait en menu détail à cet animateur qui n’était pas exactement ferré pour accueillir le témoignage d’une femme dépossédée de son plus grand rêve, on l’avait informée dès son arrivée à Orlando qu’elle n’était pas assez belle pour faire Blanche-Neige. Alors.
Je ne suis pas experte. Je n’ai qu’un baccalauréat en biochimie et en com, et mon cours RCR. Mais sacre une perruque soyeuse avec un ruban, une jupe jaune et des pantoufles qui brillent sur Robert De Niro, et je te garantis que tous les perdus avec des oreilles de Mickey Mouse se souviendront de cette Blanche-Neige comme de la plus éclatante des beautés à avoir foulé cette terre. Pareille comme dans le film.
Tu opères un parc d’attractions; tu vends des hot-dogs en forme de Pocahontas, tu fais tourner des mon-sieurs dans des tasses géantes qui chantent «C’est la fête» et tu manques pas de faire ta fraîche à la seconde où t’as le malheur d’offrir un séjour à un petit leucémique pus de pattes (lui, juste assez beau pour émouvoir).
Quand bien même Blanche-Neige ferait un peu de rosacée.
Les salopards.
Denise (cette femme pas assez belle pour être très belle) avait même apporté son propre costume, un costume qu’elle avait passé des mois à coudre, crinoline par crinoline, avec les tissus les plus luxueux et les plus chatoyants qu’elle avait trouvés sur la rue Saint-Hubert. Cette femme. Avait apporté. Son propre costume. Denise était déjà mille fois plus belle que Robert De Niro.
Je l’imaginais arriver, cœur battant, avec sa petite valise et ses oreilles en paillettes rondes plantées comme un drapeau dans sa belle chevelure auburn. Elle était prête. Elle avait la tête de l’emploi (ça s’entendait dans sa voix). Cette femme adorait les enfants. Elle pouvait interpréter chaque air du film, elle avait même appris à taper des mains comme Blanche-Neige. Une chose fort troublante. Un exercice périlleux où JAMAIS les doigts ne devaient se toucher. Blanche-Neige est de ces dames qui ne bruitent que de la paume, seule la whore of Babylon applaudissant avec ses phalanges, c’est bien connu.
Denise s’était donc présentée à pas de fée dans ses beaux talons hauts bleus à son entrevue, impatiente de savoir quand le rêve allait commencer.
Le personnel avait été très courtois. Exactement comme dans ses rêves les plus fous.
On lui avait alors dit avec professionnalisme qu’elle n’avait malheureusement pas le profil de Blanche-Neige, ajoutant à la blague – parce que Disney n’emploie que des boute-en-train – qu’il y avait un costume de John Smith vacant. CE N’ÉTAIT QU’UNE BLAGUE. Mais qu’un poste à The Chapeau, la boutique de couvre-chefs amusants et de tout ce dont personne ne rêve, l’attendait avec grand honneur, si elle acceptait. C’est elle qui aurait le privilège de broder le nom des nouveaux mariés sur leurs très jolis chapeaux assortis dont ils ne regretteraient jamais la confection.
Denise confia avoir d’abord été un peu déçue (mais juste un petit peu) d’apprendre que sa belle perruque bleu-noir ne servirait pas (une perruque que sa belle-sœur Amande avait spécialement coiffée pour l’occasion à partir d’une perruque italienne pour hommes) mais qu’au fond c’est vrai qu’elle n’était peut-être pas un mannequin. Il lui fallait le reconnaître.
«Je pensais pas que ça dérangerait. Avec le costume pis les épaules bouffantes deux couleurs, les enfants regardent pas vraiment ta figure. Mais qu’est-ce que vous voulez… c’est eux autres, les spécialistes. La job est allée à une autre. C’est vrai qu’elle était plus belle que moi, la vlimeuse! On est devenues ben chums. Brenda-Louise, qu’a’ s’appelait. Une fichue de belle femme, à part ça.»
Tu te lèves, un beau matin, pour aller décrocher la job de tes rêves et tu rentres chez toi avec la prescription de dimmer les lumières pour ne pas effrayer les enfants.
We hope your day was perfect, Denise.
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