Une simple histoire de famille
Lio
2018
Elle a prétendu être convoquée pour un festival, son père n’a rien demandé, Adrien non plus, un festival ou un concert, c’est son quotidien… Elle est montée dans l’Eurobus, seule et déterminée.
Elle a réservé trois nuits dans un hôtel pas cher près de la gare St. Pancras, elle a posé son étui de clarinette et a foulé les rues de Londres sans attendre.
Lio retourne sur les pas de sa mère. Elle cherche le peintre qui prostitue des gamines. Elle a vérifié sur internet, elle sait que l’endroit existe toujours.
Elle pénètre dans le quartier, populaire et dynamique, elle se poste sur le trottoir, en face de l’hôtel. La devanture est terne. Le G de Grapelin Hotel est légèrement penché. Il y a de l’activité, c’est peut-être encore un bordel, mais c’est discret, on est en pleine journée. Lio s’installe au pub et sirote un café glacé en observant les allées et venues, ça a l’air très normal, rien de prohibé, rien de malsain, il n’y a pas de vieux porcs qui entrent avec des belles jeunes filles, tout ce que Lio a imaginé en écoutant le récit de sa mère n’existe pas, ou plus. Trente ans plus tard, ça paraît logique. Les glaçons fondent vite, sa boisson devient une tisane de café, ça lui rappelle sa mamie. Elle ajoute un mini-sachet d’aspartame, c’est vraiment dégueulasse…
Puis Lio l’aperçoit, elle reconnaît tout de suite le peintre. Sa mère disait qu’il avait une cicatrice de l’oreille à la mâchoire… Il lui avait raconté que c’était une morsure de chien mais elle pensait qu’il avait dû prendre un coup de couteau par une fille ou un type à qui il devait de la thune.
Il est vieux, enfin, par rapport à la description de la mère de Lio, un vieux monsieur, bien abîmé. Il devait avoir quarante ou cinquante ans à l’époque, alors il en a bien soixante-dix maintenant. Un haut-de-cœur la submerge. Il a l’air diminué, il marche lentement et promène un tout petit chien en laisse. La rue est étroite et vide, le pub dans lequel elle est installée est cliché, un bar à touristes, pas grand monde… bien.
Le matin, elle a caché ses cheveux sous un bonnet, enfilé un gros pull, c’est assez difficile de passer inaperçue quand ton corps suscite le désir. Lio a l’habitude d’être regardée, les gens posent les yeux sur elle, commentent son apparence, ça part souvent d’un bon sentiment, mais entendre à longueur de journée qu’on est exceptionnellement belle est loin d’être facile. Si sa réaction n’est pas enthousiaste, elle passe pour une personne imbue d’elle-même et condescendante ; si elle sourit en retour, ça passe pour un consentement à un rapport de séduction. Là, elle doit être invisible. Absolument invisible.
Le peintre traverse la rue, elle blêmit. Il s’approche de la terrasse du pub et s’installe à la table juste à côté, elle se sent à la fois sidérée et chanceuse. Elle souhaite entendre sa voix. Le chien se couche sous sa chaise, il n’a même pas besoin de le lui ordonner, l’animal est obéissant, bien dressé.
Le serveur sort et lui sert un jus, ils ne se disent pas bonjour, il pose le verre sur la table en glissant que la soirée de la semaine dernière était particulièrement réussie et que les clients étaient heureux. Le peintre sourit, acquiesce d’un geste bref du menton. Ils échangent un regard, le serveur dépose un flyer devant lui.
Lio voudrait le lire, comme s’il était la clé de sa venue, sentiment utopique, mais galvanisant. Elle se lève, part en direction des toilettes et passe tout près du peintre, elle aperçoit le logo d’une université sur le papier, plus précisément d’une école d’art, il y a un nom griffonné, avec un numéro qu’elle n’arrive pas à déchiffrer.
Elle se trouve si proche du meurtrier de sa mère… d’un des meurtriers de sa mère… Lio sait, elle, qu’elle en est morte. Elle sait, elle, que la perversité du peintre l’a consumée, elle va lui faire payer, elle va régler ça bien, elle va conclure.
Quand elle revient s’asseoir, le peintre est parti et le flyer est en boule dans le cendrier.
Geste assuré, souvenir de vols de montres en toc sur les étals du marché dans sa période clepto, parfait, le flyer est dans la poche. Lio paye son café et laisse quelques pièces, elle ne montre pas sa gueule au serveur et se casse.
University of the Arts de Londres. SOFY99. hotgirlz.com.
Un lieu, un nom, un site, ça ne la mènera peut-être à rien mais elle est à Londres pour chercher, alors elle cherche.
Elle repasse devant l’hôtel du peintre, plus près cette fois, elle ne voit pas comment ce lieu pourrait être un bordel. Ou alors il y a des pièces secrètes, un sous-sol, une arrière-salle, un endroit pour la luxure.
Elle se dit surtout qu’il ne doit rien y avoir à trouver, que le peintre est vieux, qu’il a dû s’arrêter d’exploiter des jeunes filles. Si vraiment son business avait marché, il ne serait pas resté dans ce taudis, ce serait ridicule, il faudrait vraiment être un proxénète foireux.
Lio prend le métro, rien à perdre, elle se dirige vers l’université des Arts, elle va chercher Sofy99, elle verra bien. Dans le métro de Londres, la même ambiance qu’à Paris, des gens pressés, la tête dans leur portable, peu d’échanges et de la mendicité…
Elle-même n’a plus de pièces, les dernières ont payé la boisson au pub. Elle a une liasse de billets qu’elle a changés à un guichet gare du Nord planquée sous sa veste. Elle ne veut pas retirer d’argent, elle ne veut pas laisser de traces, elle ne sait pas encore de quoi elle est capable mais la discrétion lui semble instinctivement essentielle… c’est le bénéfice d’être née dans les années quatre-vingt-dix et d’avoir un père cinéphile qui lui a fait découvrir tous les genres du cinéma, des grands classiques aux nanars d’espionnage.
Elle fouille à l’intérieur de sa veste et lâche un billet au sans domicile fixe, il lui fait pitié, elle a honte, mais elle oublie presque instantanément. Elle sait que c’est l’aspect pratique de son époque, une information chasse l’autre, elle lève la tête : c’est sa station.
L’université est balaise, genre campus à l’américaine, un côté cool attitude : balade sur l’herbe et chilling au soleil entre deux lectures-débats, ça donne envie quand on a vingt ans. Ça grouille de personnalités non genrées, non normées, ça la touche, Lio se dit que le monde décline, que les écarts se creusent, c’est vrai, mais cette liberté de revendiquer sa personnalité, c’est fondamental de la prendre, et tant pis pour les critiques, elle se sent fière d’appartenir à cette génération.
Elle marche sans savoir vraiment où aller, elle se sent un peu stupide d’être là, à rechercher Sofy99 qui est un pseudo, elle ne sait même pas si ça a un sens de la retrouver, de lui parler, elle ignore ses liens avec le peintre, est-ce qu’elle existe vraiment ? Lio n’en sait rien et tourne en rond au milieu de ces universitaires. « You know nothing, Jon Snow », c’est un peu ça.
Elle entend de la musique, ça joue de la guitare pas loin, un air de Clapton, old school et élégant… si cette recherche n’aboutit à rien, elle aura au moins goûté à cette délicatesse.
Les murs sont recouverts d’affiches diverses : expos, concerts, happenings, tous les soirs, la créativité artistique s’exprime, dans une autre vie elle aurait apprécié d’évoluer dans cet endroit, c’est certain.
Sofy99, c’est un blaze du net, Lio se dirige vers l’espace multimédia. La salle est immense, des Apple à tous les bureaux, tous sont casqués et focus sur leur écran, immobiles et courbés. Il n’y en a qu’un qui s’agite, le garçon à l’accueil semble dépassé, il est très fier d’occuper cette fonction, l’énergie déployée à brasser du vent est impressionnante. Il demande à Lio de patienter, il est très occupé, très. Il classe des papiers et marmonne les dates, le genre de type qui commente tout ce qu’il fait, ça l’agace mais elle reste cool. Des affiches sont collées au mur, Lio reconnaît les mêmes que dans les couloirs, mais aussi d’autres concernant des évènements passés, de discussions ouvertes à des happenings d’art contemporain… Ils créent en collectif, en mélangeant leurs compétences, de performances en concerts de jazz plus ou moins pointus. Elle se retourne, le type de l’accueil la fixe, elle ignore depuis quand mais il faut réagir avant la gêne, elle tente un gros mytho, il faut bien un prétexte pour demander à un inconnu s’il connaît quelqu’un avec qui elle a envie de rentrer en contact pour un motif bidon.
Elle ne lui ment pas tout à fait en lui disant qu’elle est musicienne et qu’on lui a conseillé de contacter Sofy99 en vue d’une performance. Point. Silence. Il attend plus d’infos, il juge sans doute sa demande maladroite, intrusive, chelou.
« Sofy of tha body painting ? »
Putain. Sofy du body painting. On va dire oui. Elle dit oui.
« Sure ! Third door on the left. »
Troisième porte à gauche, ok, ok.
Lio lève la main en signe de gratitude, il la zappe, pas grave. Le couloir est quasi vide, le carrelage en mosaïque est plus visible que tout à l’heure, ils ont tenté un bleu à la Frida Kahlo mais ça a plus l’allure d’une piscine municipale. Ça lui fait penser à son père, il adore passer des heures dans l’eau. Troisième porte à gauche, c’est là.
Lio toque, attend, silence, elle entre. Moins de dix personnes, mais toutes et tous se retournent sur elle, il y a les actifs et les passifs, les premiers, habillés, avec des pinceaux à la main, les seconds, à poil ou en string, dans toutes sortes de positions, sublimés par des nuances de peinture. Un garçon s’approche.
« You’re a beautiful model, would you undress here ? »
Il désigne des paravents à Lio, elle hésite un instant, demande si quelqu’un connaît Sofy du body painting mais le type ne réagit pas vraiment, elle se méfie. Trois femmes sont en train de peindre, Sofy doit être l’une d’elles. Lio suit les directives du type en écoutant les conversations, elle cherche un indice qui la ramènerait au mystère du peintre. Mais rien, juste l’évocation d’une fête dans le centre-ville, un happening.
Elle se faufile derrière le paravent et commence à se déshabiller. C’est facile, elle porte une combi, ça lui fait l’effet de sortir d’un cocon. Elle apparaît quasiment nue devant eux, sûre de sa beauté et de l’effet qu’elle provoque. Le désir sexuel immédiat chez tout être humain. Longue, galbée, la peau noire. Elle sait que l’assistance est sous son emprise et elle aime ces moments-là. Quand elle exerce la puissance de son sex-appeal. Tout est si facile. Elle lâche sa mère. Elle se plonge dans l’abstraction de la matière, du liquide et de l’admiration qu’on lui porte, Lio décide d’être peinte.
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