Une simple histoire de famille
Hervé
2020
À mesure que le monde entier plonge dans un chaos anxiogène, mon existence prend sens et je m’apaise.
Je suis mort de trouille en arrivant au pied de cet Ehpad du Finistère, pas loin de la côte… Ballet de mouettes au-dessus de nos têtes. Ma gosse me prend la main, nous entrons dans l’enceinte de ce monde à part.
On est dimanche, 17 h 30, les visites sont autorisées jusqu’à 20 heures mais les mesures sanitaires récentes ne nous autorisent pas à monter dans les chambres à plus d’un visiteur à la fois.
Je demande à ma gosse d’aller lui demander si elle est d’accord pour me rencontrer. J’ai la sensation d’avoir treize ans, quand tu passes par un intermédiaire pour poser une question fondamentale qui, généralement, concerne la vie amoureuse. À cet instant, l’enjeu est bien plus important qu’une relation romantique de collégien, mais relativiser la gravité me permet de ne pas m’évanouir comme un con. Il n’y pas de responsable à l’accueil.
Ma gosse prend l’ascenseur comme si elle venait chaque semaine, le sourire en prime, je ne sais même pas à quel étage elle est montée, je lui ai juste donné le nom de ma mère.
Je reste dans le hall, dans lequel les employés ont déployé toute leur créativité. On a affiché des portraits de résidents avec une couronne, réalisés au moment de la galette des rois, comme s’ils avaient tous tiré la fève. Je m’approche et regarde ces visages.
C’est laquelle ma vieille ? Il y en a plus de cinquante. Je scrute les regards pour essayer de trouver un peu du mien, peut-être le sourire, ou peut-être le nez.
Rien de très évident. Peut-être celle-ci, oui ! certainement ! Des cheveux blancs bouclés, un regard bleu qui ressemble à celui de Suzanne, un port de tête, une ceinture scapulaire si fine qu’on devine les clavicules sous le chemisier de mousseline, ça doit être cette vieille-là, longue, élancée, comme Suzanne et moi.
Je l’ai reconnue. Évidemment.
La porte vitrée grince, son de pluie battante et courant d’air iodé.
Une animatrice pousse un fauteuil roulant dans lequel est affalé un homme sous plastique. Elle porte un coupe-vent imperméable au logo de l’équipe de foot de Quimper. La femme trempée part à la rescousse de celles et ceux restés sous la pluie.
Je jette un coup d’œil à l’extérieur, ça avance quand même, les anciens tentent aussi de se protéger du froid mouillé, on dirait une course de spectres. La capuche relevée, ils déambulent péniblement vers l’entrée de l’Ehpad.
L’animatrice en agrippe deux et les tracte avec vigueur jusque dans le hall en motivant les suivants de sa voix aiguë au fort accent finistérien. L’homme affalé m’appelle et me montre la machine à café. Je m’approche en fouillant dans mes poches.
J’insère la pièce, la machine gronde, le café coule. La sonnerie indique que le gobelet est plein. Je le tends au vieux qui décline, je ne lui ai pas demandé ce qu’il désirait boire, machinalement j’ai appuyé sur la touche expresso sans sucre.
Je m’excuse, lui offre ce qu’il demande.
L’animatrice débarrasse les résidents de leur cape plastifiée, ce qui leur redonne un aspect humain qui me soulage immédiatement.
Je les regarde s’éloigner avec les autres employées venues remonter les anciens dans leurs chambres. 18 heures repas. 19 heures au lit. Un dimanche réussi.
Je reviens devant le portrait de ma mère, je m’habitue à son image, comme ça, je n’aurai pas l’air surpris quand nous nous verrons pour la première fois.
Dans quelques instants sans doute, elle va descendre, avec ma gosse.
Je scrute sa peau de porcelaine, ses rides sont profondes mais gracieuses, son iris d’un bleu azur et le regard éclairé. Volontaire. Vivant. L’ovale du menton prononcé, saillant, je m’y reconnais.
Je l’aime tout de suite. Je veux tout connaître d’elle, je veux tout rattraper, tout comprendre. Lui pardonner cette vie. Lui pardonner cette violence. Cet abandon. Je caresse son portrait, paume de ma main sur ses boucles blanches. Je me demande si elle utilise un shampoing spécial cheveux blancs, ceux dont il ne faut pas abuser pour ne pas se retrouver avec des reflets violets. Oui, je pense, mais elle doit être vigilante, elle agit avec parcimonie car la vie lui a infligé l’extrême. Elle a appris, elle a grandi. Ce portrait d’elle me bouleverse, j’entends déjà ses mots. Je peux être rassuré, elle voudra me voir. Je me sens bien d’être son enfant, de lui ressembler, de porter son empreinte.
Sonnerie de l’ascenseur, les portes coulissantes s’écartent, la voix de ma gosse.
Je n’ose pas me retourner.
Je fixe son portrait.
Je fixe son portrait.
« Papa. »
Ça fait déjà trop longtemps que je suis de dos, elle doit me penser impoli, irrespectueux, je suis figé.
« Papa. »
Elle ne m’aimera jamais si je n’ai pas le courage de me retourner maintenant.
Je fixe son portrait. J’ai peur.
Je me retourne. Mes yeux dans ceux de ma gosse. Devant elle, plus bas, un fauteuil roulant.
Baisse ton regard, putain.
J’inspire, je baisse mon regard sur elle. J’expire
Je découvre une vieille dame encore belle.
Mes genoux lâchent, je m’accroupis maladroitement et m’appuie par inadvertance sur sa cuisse pour ne pas tomber. Je m’apprête à retirer ma main quand elle y pose la sienne. Je la laisse faire, je m’imprègne de la chaleur de sa peau. La main de ma mère. Enfin. Elle se penche vers mon visage. Nous nous fixons, longtemps, silencieusement. Ses yeux sont ronds, d’un brun intense, ses paupières supérieures sont alourdies par l’âge mais n’altèrent pas la fraîcheur de son regard.
Elle caresse mes ongles, ce geste lui procure un souffle de joie que je ne saisis pas, mais qu’importe. Elle rit. Son sourire traverse toute la largeur de son visage. Je lève les yeux sur ma gosse. Je décèle une gêne. Je l’interroge par un hochement de menton.
Elle s’éclaire et vient s’accroupir près de moi.
« Il faut que je te dise papa, on se connaît déjà. »
Je pose ma main sur sa joue en signe d’approbation. En vrai, je n’en ai pas grand-chose à foutre. Seul cet instant compte, accroupi près de ma fille et de ma mère.
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