Une simple histoire de famille
Lio
2019
Post Instagram du 10 décembre 2019 :
« Tu prends l’avion pour l’Inde avec le partenaire que tu es libre d’aimer
ou de quitter. Tu lis qu’en Inde, 73 % des femmes sont mariées de force,
tu es heureuse d’être française. »
Partir en Inde pour la retrouver.
Adrien avait raison, aller en Angleterre sur les traces de ce qui avait détruit sa mère était peut-être contre-productif. Lio se souvenait d’elle, qui pratiquait l’ayurveda bien avant que ça devienne une mode, elle ne mangeait pas de viande, ou alors vraiment très rarement, mais jamais, jamais de bœuf, animal sacré. Lio avait encore en bouche le goût des dhals qu’elle cuisinait, son thé massala, ses fruits coupés qu’elle dégustait toujours hors des repas pour en tirer tous les bénéfices énergétiques. Lio avait visionné des fichiers sur l’ordi de son père, quelques images filmées de ses sessions de yoga. À deux ans, elle passait à quatre pattes sous le corps courbé de sa mère qui enchaînait les postures, elle l’imitait, elle suivait son souffle, elle se connectait à son corps. Sa mère lui avait appris à prendre soin d’elle, alors revenir à ce qui l’avait comblée, hormis sa fille et son mari. Être en Inde, se rapprocher d’elle, s’éloigner de l’idée de vengeance. Chasser la colère. Chasser la frustration. Chasser la morbidité. Voilà, chasser la haine. Adrien l’avait soutenue sur ce chemin-là. Lio lui accordait une totale confiance, il était de son côté, et le serait toujours.
Trois semaines avant leur départ, elle avait annoncé à Adrien son projet de partir en Inde, dans l’ashram où avait séjourné sa mère, près de Panjim.
Lio avait demandé à Adrien s’il voulait l’accompagner. Comme il n’avait pas assez d’argent, elle avait proposé de payer pour tous les deux. Ça le gênerait de lui devoir quelque chose, mais elle avait affirmé que c’était une chance de partager cette expérience avec lui, elle lui avait dit pour la première fois qu’elle l’aimait et elle savait que c’était la vérité.
Le père de Lio était inquiet, 2020 s’annonçait bizarre, mais, depuis l’attentat de Charlie Hebdo, elle le trouvait un peu parano et alarmiste. Elle l’a rassuré, ils ne seraient pas partis longtemps.
Elle a fumé un trois-feuilles avant de prendre le taxi pour l’aéroport, elle va pouvoir dormir sur la tablette du siège après le repas, il suffira de placer les bras en position oreiller et c’est bon, ça évite de flipper pendant les turbulences.
Lio est bien installée, le repas a été servi, l’avion a décollé il y a deux heures. Adrien est concentré sur un film, figé comme une momie, elle scrute le moindre tremblement de la carlingue. Avant que les hôtesses ne ramassent les plateaux, Lio interpelle l’une d’elles une dernière fois pour gratter une petite bouteille de rouge. C’est une bouteille à bouchon qui se dévisse, mais Lio a besoin de se détendre, le vol est chaotique.
Gobelet en main, elle verse allègrement, Adrien se replace, siège éco, coup de coude, le vin éclabousse les cuisses de Lio. Pantalon trempé-puant. Ça va bien se passer, elle termine de voyager avec le plaid Air India en guise de jupe.
À l’arrivée à Cochin, il reste quarante-cinq minutes de taxi pour atteindre l’ashram à Cherai Kerala Beach. Le chauffeur est adorable et parle anglais, ils traversent des villes abîmées, la crasse plastique, les chantiers suspendus. Les chiens et les enfants errent dans la rue, maigres souvent. Puis direction l’ashram, ils traversent un paysage luxuriant, Lio préfère, c’est ça qu’elle souhaite voir. Du beau. Elle se tourne vers Adrien, elle a le sourire, lui a l’air triste. Elle se sent con. Gâtée. Occidentale. En sortant ses affaires de la voiture, elle laisse un pourboire de 10 euros au chauffeur. L’homme est choqué, elle le remarque. C’est plus tard qu’elle apprend que 900 roupies, c’est l’équivalent d’une semaine de travail.
L’ashram est démentiel. Lio court à travers le parc, le jardin est délicieusement soigné, des plantes endémiques rendent l’atmosphère unique. Elle a réservé deux chambres, de manière à maintenir une forme de concentration, ce ne sont pas des vacances.
Se connecter à sa mère dans une méditation silencieuse. Cette solitude lui paraît indispensable pour réussir cette expérience.
Lio s’installe, la chambre n’est pas dingue quand même. Elle se souvient d’en avoir vu face à l’étang, sur le site de l’hôtel, de bien plus confortables, elle se rend à l’accueil et demande à changer. Adrien est visiblement satisfait de la sienne, mais elle sait que l’eau va l’aider dans sa quête, elle est Pitta donc son dosha a besoin de cet élément pour atteindre la sérénité, l’étang l’accompagnera.
Ses affaires sont disposées dans les placards, tout est bien rangé. Elle s’assoit sur la petite terrasse, le paysage est apaisant, à ses songes se mêlent des scènes de meurtre du peintre et de sexe sale avec Adrien, c’est pas gagné. Ses pensées sont tragiquement bestiales, tragiquement dépourvues de raison. Le corps d’Adrien l’obsède. Elle visualise la sueur qui coule sur son visage quand elle est allongée sur le dos et qu’il la pénètre. Ils font partie de la génération de ceux qui ont appris l’amour avec la pornographie. Les garçons trouvent normal d’éjaculer au visage d’une fille dès la première relation et les filles trouvent normal qu’on ne leur demande pas leur avis avant de les sodomiser.
Elle a un corps sensuel, de longues jambes, une taille fine, des seins pleins et tendus, une bouche parfaite, pulpeuse, de grands yeux, des cheveux blonds afros, une peau mate, elle est le cliché de la bombe, celle qu’on désire. Au collège, elle était l’objet de fantasme de tous les ados, elle le savait, elle le sentait, elle se préservait. La première fois qu’elle avait couché avec un garçon, c’était un gars de sa classe, en première. Ils s’étaient charmés, lui était assez réservé, pas très beau, mais il l’attirait. Ils s’étaient embrassés des semaines durant, il attendait son accord, son consentement.
Un jour, elle lui avait dit qu’elle était prête.
Ils avaient prévu de se voir après les cours, un mercredi après-midi, le père de Lio était au travail. Le garçon avait déposé un préservatif sur la commode, ça avait rassuré Lio, elle n’aurait pas à aborder le sujet. Ils s’étaient allongés, ils avaient pris le temps, il était doux. Il avait attrapé le préservatif et l’avait enfilé avec assurance, il avait caressé la vulve de Lio, le désir montait en elle, elle voulait qu’il la prenne en le regardant dans les yeux.
Il a dit :
« Retourne-toi. »
Lio n’a pas réagi.
Alors il l’a retournée lui-même, avec tendresse mais ferme, le gars. Elle a senti qu’il prenait sa respiration, qu’il attrapait son pénis, qu’il visait. Oui c’est ça, elle s’est dit « il vise ».
« Tu es belle. »
Il a enfoncé sa queue dans un mouvement brutal jusqu’au fond du vagin de Lio en explosant son hymen.
« Tu es belle. » Elle a eu mal. « Tu es bonne. Tu es bonne. » Elle n’a pas crié. Elle a cessé de respirer. Il a amorcé un mouvement frénétique du bassin qui tapait contre ses fesses, il a râlé fort, ses doigts serraient les crêtes iliaques de Lio.
« Bonne. Bonne. »
Il a attrapé sa chevelure, tiré en arrière.
« Bonne, bonne, bonne… »
Elle était en apnée. Combien de temps elle n’a pas respiré ? Il a éjaculé en criant son prénom.
Il lui a dit qu’il l’aimait, il a basculé sur le dos, retiré le préservatif plein et il l’a posé sur la commode. Lio est restée immobile. Ça avait duré une, deux minutes. Il a chuchoté que c’était magique, qu’il espérait qu’elle avait pris du plaisir. Elle lui a répondu que c’était bien.
Elle a saigné seulement le soir, comme si son hymen était lui aussi en état de sidération.
Lio ne s’était pas sentie plus traumatisée que ça, parce que ce garçon ne lui voulait pas de mal, il était juste passé à côté de l’essentiel à force de bouffer des vidéos de cul phallocentrées.
Elle avait rompu, il lui avait réclamé une nouvelle chance. Refusée.
Depuis cette laborieuse première fois, elle a pris les choses en main, approfondi les préliminaires, les a forcés à être patients.
Adrien, c’est différent, ils pouvait faire l’amour en osmose totale, s’amuser à être sales, soumis ou dominateurs alternativement, aucun jugement, des scénarios, du respect, du plaisir, du vrai sexe, ce qu’on rencontre rarement dans l’existence.
Lio doit bien l’admettre, son attirance pour lui est omniprésente, le voyage, le lieu, ce jardin, tout la pousse à le désirer.
La cure débute, Lio s’applique, elle suit scrupuleusement chaque rituel ayurvédique.
Le matin, elle reprend les gestes de sa mère, elle boit un verre d’eau chaude à 6 heures, douche tiède et plaquage des cheveux, elle enfile son short, son débardeur, attrape sa serviette, son matériel de kriyas et quitte sa chambre. Elle applique les techniques de purification, lave sa bouche, sa gorge, ses narines et ses sinus avec de l’eau salée, puis ses yeux avec de l’eau de rose à 6 h 20, avant le lever du soleil. Puis elle effectue la salutation, alors elle admire la puissance du paysage, alors elle se dit que la Nature, c’est cette idée qu’on appelle Dieu.
Elle aperçoit Adrien qui enchaîne les postures près de l’étang. Lio se demande si de l’Angleterre ou de l’Inde, ce ne serait pas lui qui la rapprocherait le plus de sa mère. Il sue sur son tapis, chien assis, chien tête en bas… Il approfondit les positions avec grâce. Il incarne la force et l’équilibre. Il est la maison de Lio. Son dosha est en train de basculer à Kapha, ce qui est plutôt positif pour altérer la colère qui la parasite.
Elle est aussi persuadée que manger des lentilles plutôt que de la viande doit beaucoup aider à avoir les idées claires. Sans protéines animales, les chakras sont plus disponibles.
Elle médite beaucoup seule, face à l’eau, mais l’idéal, c’est avec le prof, elle suit ses instructions à la lettre ; chaque jour, à 15 heures, elle est allongée sur sa serviette en coton sur le tatami. Il sent les pieds ce tatami, trop de personnes l’ont foulé. C’est perturbant, Lio est sensible aux odeurs. La consigne est de respirer en ventral, elle cible, c’est ok.
Elle se demande si son père a une histoire d’amour. Elle expire. Il a changé, Lio croit qu’il est enfin prêt à s’autoriser à aimer à nouveau, ça la rend heureuse.
Aujourd’hui, l’humidité exacerbe le remugle, elle ne fume plus depuis son arrivée, c’est interdit ici, alors son odorat est décuplé. Son corps se relâche, elle a constamment envie de dormir. Elle bâille, se souvient de la rigueur de sa mère et s’accroche aux paroles du prof. Il leur demande de se redresser et de s’asseoir en tailleur. Ils sont cinq, Adrien a préféré rester nager à la piscine au soleil et écouter du bon son. Bordel il a raison ! Elle pourrait siroter un lait de coco frais en bronzant. Les cours ne sont pas obligatoires, c’est une cure non violente. Seulement, elle a pris un engagement vis-à-vis d’elle-même, elle est coincée.
Il fait chaud dans la salle, le prof impose le silence, elle transpire mais ose à peine s’essuyer le front tellement personne ne bouge. Il allume une bougie. Lio pense que c’est une belle métaphore pour conclure la session. Il a raison, c’est bien comme ça, tamisé, c’est très apaisant. La douche va être bonne et le dîner aussi. Encore quelques secondes et le prof va les libérer, mais le type s’assoit en tailleur face à elle, la bougie entre eux, et annonce trente minutes de méditation avec comme but unique de fixer la flamme en laissant filer les pensées.
Il est sérieux ? Il emploie le terme « traverser », Lio doit se laisser traverser, sans s’attacher, fixer la flamme. Ça va être tendu, elle a cramé le forfait méditation du jour. Pourtant, silence total, tout le monde s’y met, impossible de s’esquiver.
Fixer la flamme, la névralgie à la cuisse, fixer la flamme, se contraindre, fixer la flamme, se laisser partir, fixer la flamme, tuer le peintre, fixer la flamme, baiser avec Adrien, fixer la flamme, tuer le peintre, fixer la flamme, baiser avec Adrien, fixer la flamme, fermer les yeux, chasser, tout chasser, y arriver, plus d’Adrien, plus de peintre, juste elle et rien, juste rien. Lancer un ôm. Pourquoi ? Pourquoi faire ça ? Les quatre autres la suivent, sûrement par politesse, le prof aussi, elle continue, se reconcentre, le ôm s’intensifie, il est plein et sincère.
Les voix la portent, elle se sent escortée, elle pousse l’expiration à l’extrême avant de se remplir de nouveau. L’odeur nauséabonde a disparu.
Puis ouvrir les yeux, fixer la flamme, laisser filer les pensées sans s’y accrocher, reposer l’esprit, chasser la haine.
Après une semaine, elle scrute son reflet dans le miroir, elle porte la belle robe fleurie de la cure, elle est large et douce, l’hôtel en distribue une nouvelle chaque jour. Le visage de Lio est huilé, frais, réveillé, mais elle se sent endormie. Elle se passe un coup d’eau fraîche sur les joues. Elle décide de parler à Adrien. Le sol est mouillé, elle glisse et se rattrape in extremis. Elle opte pour la prudence et se met à avancer à tout petits pas comme une geisha. Une geisha en fin de nuit, qui tente de parcourir les derniers mètres élégamment avant de s’effondrer.
Adrien ironise, il tient à l’épauler mais il savait que ce voyage était un leurre, que Lio allait s’en rendre compte. C’est un fait, elle ne trouvera jamais ce qu’elle cherche. Elle est une Occidentale partie faire une quête spirituelle dans un hôtel avec option ashram ayurveda.
Joli hôtel néanmoins. Très beau séjour.
Elle a compris que ce que cherchait sa mère ne se trouvait pas dans des postures acrobatiques d’un cours de yoga pour touristes en Inde. Sa mère, qui lui semblait si solide dans ses souvenirs. Comment la perception d’une personne peut-elle être si éloignée de la réalité ?
Elle a médité une dernière fois allongée sur le tatami, elle s’est laissé traverser par des souvenirs comme au cinéma. Lio s’est alors persuadée que sa mère voulait être perçue comme elle était vraiment, elle voulait lui transmettre sa vérité, ses tentatives, ses erreurs, ses victoires, elle ne souhaitait être ni idéalisée, ni condamnée, elle souhaitait juste que, malgré la mort, sa fille la connaisse.
Elle a suivi le dernier cours le sourire aux lèvres, et elle a adoré ça.
« Let’s go somewhere else. »
Quand ils ont quitté l’hôtel de Cherai Kerala Beach, ils ont baroudé dans la région de Goa, pris des trains, fait du stop, roulé en tuk-tuk, ils ont vu des familles entières s’endormir sur des boîtes en carton dépliées à même le sol, sur le trottoir, ils ont rencontré des enfants qui n’avaient jamais vécu autrement et qui souriaient comme si la vie était tellement simple, ils leur ont acheté des bonbons, des cahiers, des crayons, c’était le minimum.
Lio s’est sentie merdeuse avec ses envies de confort, elle s’est sentie privilégiée, chanceuse de naissance, même si elle en avait bavé avec la mort de sa mère, elle n’avait jamais eu faim ou froid.
Elle avait pu se laver à chaque fois qu’elle en ressentait le besoin, avec de l’eau potable, elle avait un toit, un lit, des vêtements propres, un ordinateur, de la bouffe plein le frigo et les placards. Elle pouvait s’exprimer sans qu’on l’en empêche, qu’on la punisse ou qu’on la tue, elle avait le droit de divorcer, de pas être d’accord, elle pouvait être homosexuelle, sans qu’on la brûle ou qu’on la jette du toit d’un immeuble. Elle pouvait avorter sans qu’on la condamne à mort…
La troisième semaine, elle a déclaré une infection urinaire, depuis cette première relation sexuelle à dix-sept ans, ça lui arrivait assez souvent, mais elle ne faisait pas vraiment le lien avec une conséquence psycho-traumatique.
Cette fois, elle a de la fièvre, pas d’antibios, forcément c’est galère.
Le principe d’une infection urinaire, c’est qu’on a toujours envie de pisser, même trois gouttes, et ça fait un mal de chien, on pisse des lames de rasoir. La seule façon de s’en sortir à peu près est de boire beaucoup, beaucoup d’eau. C’est ce que fait Lio ce soir-là, ils se préparent pour une soirée, elle sait qu’elle va pisser trois litres au club et qu’elle sera forcément soulagée pour quelques heures.
La soirée a l’air démente, une villa paumée à l’écart d’Hyderabad, des jeunes de l’université ont organisé une house party ; avec la belle gueule de Lio, elle a eu le plan en cinq secondes en parlant avec des étudiants, il y aurait de la bonne beuh, de l’alcool, du bon son, ça leur dit bien.
Lio et Adrien grimpent dans un taxi, qui les dépose pile à l’adresse, il y a un monde fou devant l’entrée et elle a de nouveau envie de pisser.
Adrien l’attend dans la queue, Lio part se soulager un peu plus loin, discrètement, il y a un chemin, elle ne peut plus tenir, c’est la loi de l’infection urinaire, trouve une solution ou pisse sur toi.
Elle enjambe les hautes herbes, elle a peur de tomber dans un marécage mais elle veut s’éloigner suffisamment pour être à l’abri des regards. Trois minutes à crapahuter, c’est bon, la villa est juste une petite lumière, les basses vibrent. Elle s’accroupit et retire sa culotte, elle pisse. Soulagement orgasmique.
Elle pousse un râle de bonheur, abandonne le poids de sa tête entre ses genoux, étrange fusion de plaisir et de douleur. Le jet d’urine est puissant, elle a l’impression que ça ne s’arrêtera jamais. L’après-midi même, Adrien a fait le tour des pharmaciens d’Hyderabad pour trouver un remède, il s’est débattu avec ses rudiments de télougou, il maîtrise l’anglais mais se faire entendre a été épique, il a terminé par mimer la douleur au niveau du pubis avec le bruit du liquide qui coule, il a eu la sensation de jouer au Pictionary.
Un des pharmaciens de la vieille ville a réuni toute sa famille face à Adrien pour avoir le plus de chances possible de le comprendre, même les patients qui faisaient la queue s’y sont mis. Le pharmacien a fini par avoir une révélation et tout le monde s’est agité pour trouver le produit. Adrien a ressenti beaucoup d’émotion à les voir aussi déterminés à soulager Lio.
Accroupie, planquée dans les hautes herbes humides, Lio se demande ce qu’il peut bien y avoir dans cette potion pour qu’elle la soulage à ce point, c’est un remède bien plus efficace que quinze jours d’antibiotiques.
C’est comme si elle se vidait du mal, un peu comme dans La Ligne verte.
Les hautes herbes frissonnent, certaines se courbent sous le vent et lui caressent le dos. C’est agréable. Deux lumières s’approchent d’elle, sur le chemin, avec un bruit strident, deux mobylettes.
Son urine se déverse, diminue mais se déverse toujours, les mobylettes sont maintenant tout près, merde… Elle se dit qu’accroupie dans le petit fossé, personne ne la verra.
Raté. Les mobylettes s’arrêtent, Lio est éblouie par la lumière des phares, elle continue de pisser. Les types descendent, échangent quelques mots qu’elle ne comprend pas, ils sont assez jeunes, physiquement pas dégueulasses, mais ils restent debout à la regarder, ce qui les rend hideux.
Elle sent son urine s’amoindrir en un filet, enfin ! Elle a l’impression que ça a duré des heures, elle constate que la douleur a disparu.
Les types s’approchent, Lio reste figée, elle ne peut pas se lever.
Ils marchent vers elle, ils sourient. Ils n’ont plus qu’à se baisser pour l’atteindre. La flaque d’urine à leurs pieds
Ils ont parlé, ils se sont mis d’accord, mais sur quoi ?
Un des garçons ajoute quelque chose, l’autre acquiesce, acquiesce à quoi ?
L’un des deux éteint les phares des motos.
Il fait noir. Lio pisse toujours. Immobile, vulve à l’air, longues jambes pliées, tête au centre, corps de sauterelle.
Cette sidération incontrôlable.
Celui qui reste près d’elle tend le bras vers son épaule.
Lio a un déclic. Elle se met à hurler, à les insulter, en anglais, elle aboie, fort. Des mots inconnus fusent.
Ils détalent sur leurs mobylettes et les phares éclairent le chemin. Ils fuient la pisseuse hystérique.
Lio se relève, ses jambes flageolent, elle ne sait pas si c’est parce qu’elle est restée accroupie ou si c’est parce qu’elle est terrorisée, mais elle prend une minute pour inspirer, expirer. Elle pense à son prof de l’hôtel-ashram, y a des trucs à garder. Elle régule plus ou moins son dosha, elle s’y applique.
Elle fouille dans sa poche, attrape un mouchoir en papier, s’essuie l’entrejambe et le jette dans les hautes herbes, c’est biodégradable.
Lio est soulagée, elle ignore si c’est grâce au remède ou si elle est en état de choc, mais elle se sent mieux. Finalement, elle se demande s’ils voulaient lui faire du mal, mais peu importe maintenant, autant oublier, autant oublier.
Elle court jusqu’à Adrien qui est à l’entrée, parfait ! Elle garde pour elle l’histoire des mecs en mobylette. Elle se persuade que c’est dérisoire. Elle l’embrasse.
Ces lèvres.
Son téléphone vibre, son application WhatsApp précisément. C’est le père de Lio.
Elle répond toujours à son père.
« Il faut rentrer les enfants, écoutez-moi ! Revenez à la maison avant que ça dégénère, cette histoire de Covid. »
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