Une simple histoire de famille

Andréa Bescond · Chapitre 16 sur 24

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Une simple histoire de famille

Louisette

 

1973

La salle d’animation est particulièrement calme, Louisette observe Simone qui hésite à jouer, l’index posé sur le pion noir. Elle remarque la pression qui blanchit son ongle jusqu’à la moitié de l’arrondi, puis le doigt qui devient violet. Elle appuie un peu fort pour un simple divertissement, ça amuse Louisette. Simone est mauvaise perdante. Elle finit par avancer son pion, il se pourrait bien que cette fois, ce soit elle qui gagne.

Louisette lève les yeux et sourit au surveillant, celui qui lui apporte des livres. Il lui a donné discrètement un crayon à papier pour écrire quelques notes. Il lui a fait promettre de garder le secret, aucun objet contondant ne doit se trouver à portée des malades, mais Louisette n’est pas malade, il le sait bien, lui. Il trouve triste qu’une fille aussi brillante se retrouve enfermée un nombre d’années indéfini, il aurait peut-être mieux valu une peine carcérale, longue certes, mais limitée dans la durée.

L’avocat commis d’office avait plaidé le coup de folie, l’altération du discernement. L’existence de Louisette dépendrait dorénavant des examens, des tests, des diagnostics, « on » déciderait si elle était soignée de sa perversité misandre. Cela pouvait être demain ou dans dix ans, ou jamais. Louisette serait définitivement en marge de la société. Elle appartiendrait à l’institution. Déchue de sa citoyenneté, elle était devenue un poids à traîner ou à détacher.

« On » allait l’observer.

« On » allait la traiter.

« On » allait la réhabiliter ou « on » allait la déshumaniser.

Comme la suicidée au rideau, la libellule.

« On » l’avait détachée de l’humanité.

« On » l’avait détachée du rideau.

« On » avait appelé la famille.

La libellule n’était même pas adulte, elle était morte pendue, le corps empêtré dans les voilages, une silhouette morbide et graphique. D’une beauté fascinante.

Elle était restée trois jours en chambre froide, personne n’avait réclamé sa dépouille.

« On » l’avait emmenée.

Louisette avait vu son corps rigide dans un sac. Sa jambe avait cogné contre la porte, ça avait fait un bruit de bois. Ce bruit avait longtemps hanté ses nuits.

Elle aussi, elle pouvait disparaître comme ça, dure, gelée et oubliée.

Alors Louisette s’accrochait aux instants de bonheur. Simone était sa victoire et il fallait que ça dure. Il fallait que ça dure, parce qu’il n’y avait rien d’autre. Rien de concret. Rien que son imaginaire qui lui faisait traverser les murs de l’hôpital.

Et le reste comme un songe, son fils, sa sœur, le beau-frère, leurs visages gravés dans sa mémoire. Elle n’aurait peut-être pas dû agir, il aurait fallu laisser faire, laisser glisser la haine, l’envie de tuer, il aurait fallu penser à demain, mais c’était bien trop tard pour regretter.

Simone était devenue son unique ancrage, sa survie. Louisette était presque heureuse.

Simone, elle, était de plus en plus en colère. Les mois qui défilaient ne l’apaisaient pas, son amour pour Louisette adoucissait son sort, mais dans le fond, elle savait qu’elle mourrait si elle restait là.

Elle avait la rage, comme le jour où « on » était venu la chercher. Ses parents l’avaient regardée fuir en courant de la maison, être rattrapée par les deux infirmiers qui accompagnaient le médecin de famille. Ils avaient regardé leur fille se débattre, éclater le nez du premier homme qui s’était approché. Il s’était ensuite accroupi en pignant.

La chemise de Simone s’était déchirée quand le deuxième infirmier l’avait traînée au sol pour la ramener vers le véhicule.

Elle en avait appelé à la clémence de ses parents, à leur amour. Elle avait plongé ses yeux dans les leurs, elle les avait suppliés, elle s’était jetée à leurs pieds. Ils étaient restés immobiles, mutiques, quand le premier infirmier, le visage ensanglanté, l’avait attrapée par les cheveux. Il l’avait traînée jusqu’à l’arrière d’une camionnette, projetée sur le dos. Ses cris avaient cessé lorsqu’il avait claqué les portières en heurtant son visage. Elle s’était assise, le temps de reprendre sa respiration.

Elle avait immédiatement regretté de ne pas avoir fui quelques semaines auparavant. Elle avait été naïve, elle s’en voulait.

Elle s’était remise à gémir quand la camionnette avait démarré. Elle avait tambouriné tout le long du chemin. Elle avait insulté ses parents, elle leur avait promis de les immoler par le feu, de les regarder se désintégrer dans les flammes, de se délecter de leur souffrance.

Elle se trouvait imbécile d’avoir cru qu’ils finiraient par accepter. Elle leur hurlait que Dieu lui avait donné son accord, que Dieu l’avait mise sur terre de cette manière, qu’elle entendait Sa voix lui dire qu’elle était son enfant, qu’Il l’avait créée à son image autant que ses sœurs qui aimaient les hommes et que ses frères qui aimaient les femmes. Elle avait hurlé longtemps après qu’ils avaient quitté la ville en direction de l’hôpital. Elle avait répété inlassablement qu’Il l’acceptait comme elle était.

Les parents étaient restés immobiles après le départ de Simone, entre culpabilité et devoir accompli. Ils étaient restés muets quelques jours, entre devoir accompli et réflexion. Ils avaient repris leur quotidien petit à petit, sans ombrage, entre réflexion et justification. Ils avaient trouvé la vie plus simple sans elle, plus confortable, alors un semestre plus tard, la justification avait fait place à l’apaisement. Ils pourraient la bannir définitivement.

Simone n’était pas triste, en colère, oui, mais pas triste. Elle était douée d’une capacité de reconstruction exceptionnelle. Elle avait enterré ses parents, ses frères, ses sœurs, ces gens-là ne lui inspiraient plus que du mépris.

 

Elles sont dans la grande salle sans rideaux, le soleil est vif ce matin, l’arbre est un peu doré, un brin sec, la canicule s’empare de l’été, il y a des bruits de travaux, ça cloue, ça ponce et surtout, ça sent le ciment frais. Louisette adore cette odeur. Le ciment frais, elle pourrait en manger.

Simone mène la partie de dames, mais elle est crispée, Louisette voit qu’elle est crispée.

« Quoi ?

– La nouvelle recrue, la nouvelle femme cheffe infirmière, c’est une salope. »

Louisette rit, Simone ne bronche pas. Louisette veut lui prendre la main, Simone écarte son bras et jette un regard vers la surveillante qui les observe en se rongeant les ongles. Louisette soupire, Simone se fige.

« Je me méfie d’elle. »

En onze mois d’internement, Simone n’a reçu aucune visite de sa famille, elle craint de ne jamais sortir de là.

L’hôpital privilégie les rapports longs avec les patients, ils sont habitués aux soignants, des hommes doux et respectueux. Les surveillants ferment les yeux sur la relation de Simone et Louisette, même le médecin-chef fait semblant d’ignorer la complicité, les gestes, les regards. C’est peut-être par négligence, ou parce qu’ils savent qu’une thérapie de conversion ne peut pas fonctionner, puisque l’orientation sexuelle n’a jamais été un choix.

Elles sont pourtant sur leurs gardes. Simone sent le vent tourner, elle a repéré les regards de la nouvelle surveillante quand elles rient trop ostensiblement sous l’érable lors de la sortie quotidienne. Elle devine sa présence menaçante dans les moments les plus intimes, sous la douche, dans le dortoir, quand elles se glissent discrètement dans le lit de l’une ou de l’autre.

Simone pense que cette femme a un plan pour elles, que ces quelques mois avec Louisette touchent à leur fin.

 

Louisette trouve que c’est absurde mais Simone a prévu de s’échapper le soir même.

« Tout est prêt. »

Louisette porte sa main à la bouche et mord son poing pour se retenir de rire. Simone reste de marbre. Elle ne plaisante pas.

Il est 2 h 30 du matin, elles savent qu’à cette heure-là, après sa troisième ronde, le surveillant va dormir quelques dizaines de minutes.

La veille, Simone a expliqué son plan à Louisette, c’est relativement simple, jusqu’à présent, aucune femme ne s’est évadée de l’établissement, alors la surveillance n’est pas des plus assidues.

Dans la salle principale, il y a une fenêtre avec la grille à dévisser en cas d’incendie, elle a vu un des surveillants vérifier qu’elle s’ouvrait bien. Simone a volé une cuillère en inox la semaine précédente, elle a prétexté d’admirer l’érable et a vérifié qu’elle pouvait dévisser les trois boulons de la fenêtre avec le manche.

Quelques gémissements depuis le dortoir, des gémissements nocturnes, rien d’alarmant. Pieds nus, en blouse, elles traversent l’intégralité du bâtiment, dépassent le bureau du surveillant, couloir, salle principale. Elles sont silencieuses et rapides.

Louisette sent la présence de la libellule.

Et si elles, elles pouvaient être libres ? Simone sort sa cuillère, ouvre délicatement la fenêtre, Louisette guette l’entrée. Rien à signaler. Simone dévisse un à un les trois boulons, celui du haut est rouillé, elle émet un râle quand il cède, ça fait sursauter Louisette. Elle rejoint Simone qui enjambe le bord puis se retourne en s’agrippant au muret de la bâtisse.

« Viens. »

Elle est fébrile, sa blouse se déchire quand elle lève la jambe droite. Mauvais démarrage, elle garde son sang-froid, son ventre frôle la brique. Ses doigts s’écrasent tant la pression est forte pour maintenir l’équilibre de son corps.

Simone avance, elle se déplace avec aisance, déterminée à fuir. Louisette la compare un instant à un lézard, elle n’est pas sûre d’avoir cette témérité et cette aisance. Elle se concentre, entre peur et joie contenue. Si elles arrivaient à fuir et à vivre leur amour librement ? Si elles arrivaient à tout bouleverser… ?

La libellule les protège, trop d’injustices entre ces murs.

Simone vérifie que Louisette la suit, les ongles de ses orteils raclent, peu importe, épouser le mur, tenir, traverser, rester concentrée, être libre. Louisette s’accroche à cette idée.

Elles pourraient vivre à la montagne, dans un chalet, isolées, anonymes mais heureuses, ou se cacher dans une petite ferme de Bretagne, en autosuffisance, Louisette est débrouillarde, elle saurait s’adapter. L’image la fait sourire.

Ses doigts sont agrippés sur le bord quelques centimètres au-dessus de sa tête, les bras, trop pliés, se durcissent, la contraction se transforme en crampe, mais l’objectif est clair, il faut tenir coûte que coûte pour changer de vie.

Éraflures des orteils, respiration coupée, ventre noué, elles se hissent ensemble sur le balcon du bureau du directeur.

Unies, puissantes, obstinées, elles se sentent invulnérables.

Louisette a pourtant un sursaut d’effroi en regardant sous elle. Des tiges de métal sortent du sol. Il y a aussi une palette jonchée de sacs de ciment pour les travaux de plomberie.

Ça doit faire un an que c’est abandonné là, si elles avaient chuté en longeant la façade… Cage thoracique percée.

Ça passe. Louisette est soulagée de prendre conscience de la dangerosité du parcours a posteriori, pourtant, debout sur le balcon, elle s’interroge sur la suite du plan. Simone veut sauter. C’est infaisable, le sol est au moins à cinq mètres, même en se pendant aux barreaux.

Elle n’en démord pas, il n’y a que cette solution, il est temps d’arrêter de penser.

C’est l’étape la plus dangereuse, ensuite, s’échapper par le parc et escalader l’enceinte de pierre qui l’entoure, ce sera facile.

Près des roses trémières tout à fait à l’est, la clôture est endommagée, elle a tout prévu, il faut juste rester calme et assurer ses appuis. Louisette n’a jamais été sportive, elle le regrette à présent. Simone lui attrape le visage et l’embrasse frénétiquement, des baisers irrationnels, insaisissables, puis passe de l’autre côté des barreaux. Louisette lui saisit les mains et suit son mouvement le long de la ferraille, ça sent la rouille, la peinture s’écaille.

Simone déplie son corps dans le vide avec maîtrise. Elle pend. Louisette garde le contact de ses mains. Elle tempère le balancement, elles prennent le temps de se regarder, de se sourire. Elles partagent l’espoir, le plus difficile est accompli, restent ce saut et la course à travers le jardin. Simone chuchote que c’est simple et qu’après, elles pourront profiter de l’existence dont on veut les priver. Elle baisse la tête pour se concentrer, elle lâche doucement sa prise.

Puis le silence sourd de la chute.

Puis l’attente.

Puis la réception.

Puis le choc.

Puis son cri.

Puis son cri continu et lancinant.

Des lumières s’allument et Louisette recroquevillée baisse les yeux en direction de Simone. Son corps au sol, sur le dos, immobile. Sa bouche si ouverte que son visage devient un gouffre.

Le cri.

Sa jambe droite pliée en trois endroits, sa cheville, son genou, la fracture ouverte de son fémur. Des bruits de pas dans les gravillons.

Le cri de Simone, le gouffre de son visage.

Le désarroi de Louisette.

L’attente, longue, avant qu’on vienne la déloger du balcon et qu’on la jette en isolement pour un temps indéfini.

Ignorer. Attendre. Ressasser :

Puis le regard.

Puis la chute.

Puis son cri.

Puis le choc.

Puis son cri continu et lancinant.

Puis le regard.

Puis la chute.

Puis son cri.

Puis son cri continu et lancinant.

Puis le silence…

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