Une simple histoire de famille
Hervé
2018
Suzanne est morte un jeudi, on l’a incinérée le lundi qui a suivi. Elle ne voulait pas d’une cérémonie religieuse, putain que ça m’arrangeait.
Ma fille a intégré l’Orchestre philarmonique de France in extremis, le clarinettiste titulaire ayant décidé de prendre un congé paternité. Alors ma gosse est devenue la plus jeune clarinettiste de l’histoire des musiciens, quelle fierté !
Il était hors de question qu’elle revienne d’Australie pour l’enterrement de Suzanne, même si elle culpabilisait, je lui ai demandé d’être rationnelle et de ne pas assister aux funérailles.
« Pense à elle la prochaine fois que tu joues.
– T’es sûr, papa ? »
Au bout de la ligne, un silence, j’ai répété d’une voix rassurante à Lio que sa présence n’était pas nécessaire.
Quand j’ai raccroché, je l’ai sentie soulagée, moi aussi.
Je pouvais attendre avant de lui révéler les secrets de cette famille. C’est pour moi qu’elle s’inquiétait, même si elle était attachée à Suzanne, elle savait que c’était son père le plus vulnérable… Je me suis souvenu d’elle à cinq ans, en train de courir dans le jardin mouillé. On allait souvent en Bretagne à cette époque. Quand Magnolia est morte, nous n’y sommes jamais retournés.
Figés par le chagrin.
Ça ne m’a pas manqué finalement.
Suzanne venait nous rendre visite à Paris une fois par an depuis la mort de Magnolia, nous enchaînions les expos, peintures, photographies, peu importe, elle aimait y flâner sans jamais mémoriser ni les œuvres, ni le nom des artistes.
Suzanne a voulu une cérémonie modeste et laïque. J’ai quand même lu un poème d’Antoine de Latour dans lequel Dieu est évoqué, mais je l’avais spécifiquement choisi pour une strophe :
Mais si Dieu l’a voulu, jette au cou de ta mère
Tes deux bras défaillants ;
Une mère a toujours ses bras prêts, quand la terre
Manque à nos pas tremblants.
Elle m’a élevé dans le mensonge, dans la tromperie et l’amour. J’ai été élevé comme un fils unique, à quelques années près, j’avais l’âge de mes nièces… Maman… enfin, Suzanne, après la mort de son mari avait épousé Henri, le frère de Jean, mon oncle était devenu mon père. Ça, je l’ai su assez tôt, vers dix ans, on ne m’avait pas trompé trop longtemps, c’est vrai que je ne lui ressemblais pas. Il était petit, trapu… moi, grand, dégingandé, ça peut arriver en génétique de telles différences, mais quand même, là, c’était flagrant. En revanche, j’ai le même nez que Suzanne.
Quand j’ai eu quinze ans, Henri et Suzanne ont divorcé à l’amiable, ils sont restés bons amis. Aujourd’hui, penché sur le cercueil de son ex-femme, Henri atteignait ses quatre-vingts ans. Le pauvre était doublement veuf, après le décès de son épouse plus jeune, il disait adieu à son ex-épouse plus âgée, je le scrutais, il avait encore une bonne gueule.
Il a travaillé jusqu’à ses soixante-douze ans au cabinet d’assurances à mes côtés, ou plutôt moi à ses côtés. C’est lui qui m’a promu après la mort de Magnolia, pour me motiver, me donner des responsabilités. Il m’a sauvé, car même si l’activité que j’exerçais était insignifiante, ça m’avait remis sur les rails. J’étais sérieux, j’avais pu remplir le frigo, payer le loyer, élever ma fille.
Merci Henri, et finalement… merci Suzanne, ce n’était pas si mal tout ça.
Deux poèmes, une chanson, brève cérémonie, il n’y avait pas beaucoup de monde, c’était gênant, c’était comme si elle avait disparu depuis longtemps. La journée s’est bien passée, personne n’a pleuré, on avait prévu de la musique, Suzanne aimait bien Goldman, bizarre pour une femme si âgée, j’avais choisi « Elle a fait un bébé toute seule », qui a suscité un gros malaise. Je savais que ça allait foutre la merde.
Donc « ça » se savait ! Tout le monde savait sauf moi.
On avait loué une petite salle des fêtes en face du cimetière. Les gens pouvaient se servir du café et de l’alcool en évoquant leurs souvenirs de Suzanne. Les sœurs ont déguerpi assez vite, avec les deux-trois connaissances de ma mère. Restaient son aide-soignante, l’espèce de pasteur et Henri, qui avait bien compris qu’il fallait qu’il me parle.
On s’est installés un peu à part, tous les deux. Henri a apporté une bouteille et deux verres.
« T’as pas le choix, t’es celui qui va devoir tout me révéler, tu peux pas te défiler. J’ai toujours su que t’étais pas mon vrai père, et c’est pas grave, je t’aime et je te remercie de m’avoir dit la vérité. »
Un temps, on s’agite sur nos sièges.
« Pourquoi aucun de vous m’a dit que Suzanne n’était pas ma mère ? »
Henri gratte sa barbe, il se sert un Get 27, qu’est-ce que c’est dégueulasse ce truc, l’odeur me donne envie de vomir…
« C’était à ta mère de te parler, elle avait interdit à tes sœurs et à moi de te révéler quoi que ce soit. C’est pour ça qu’elles sont si distantes, je crois qu’elles ne lui ont jamais pardonné de t’avoir menti toute ta vie et d’avoir obligé tout le monde à garder le silence… C’était un secret de Polichinelle, comme dans toutes les familles, ça se savait, quoi. »
Je sens mon bruit intérieur, je l’aime pas trop, ça me pique dans tout le corps.
« Ton père, c’était pas mon frère, on t’a fait croire ça parce que c’était le mari de Suzanne, c’était plus facile. Ton père, c’était un marin, et je préfère te dire tout de suite mon garçon que tu le retrouveras jamais pour la simple raison que personne ne l’a jamais vu, à part ta mère. »
Il boit.
« Et ta mère, c’était la sœur de Suzanne. Suzanne, c’était ta tante, et je lui en veux de pas te l’avoir dit, je vois pas pourquoi c’est à moi de te révéler tout ça. »
Nouvelle gorgée.
« Ta mère a tué mon frère. »
Un temps.
Je me lève, les gens font semblant de rien voir. Henri reste impassible. Je me sers un verre de ce digestif dégueulasse, il n’y a que ça, les bouteilles de vin sont vides. Je le bois d’une traite, étrangement, j’apprécie, je me ressers.
« Voilà mon petit gars, tout a commencé comme ça, ta mère a tué mon frère. »
Je suis face à lui, le liquide vert coule dans mon œsophage, Henri ne semble pas à l’aise, il se sent piégé, il n’a pas eu le choix, s’il s’était tu, le secret aurait été définitivement enterré. Il voit que j’ai besoin de tout savoir, il doit se dire que c’est sûrement générationnel, ce désir de connaître la vérité sur ses origines pour comprendre qui l’on est… À son époque, on ne faisait pas autant de chichis, on n’avait pas besoin de ça pour vivre, on vivait, on affrontait les choses comme on pouvait, quitte à perdre des années, quitte à se perdre, c’était rare qu’on interroge le passé. Il se dit que ce n’est pas juste d’être le seul qui reste à remuer toute cette merde.
Je vois bien son cheminement de pensée, je le vois bien, tout nerveux, mordillant son poignet en attendant que je parle, alors je prends le relais. Je veux qu’il se sente à l’aise, je n’ai rien à lui reprocher. Il a toujours été bon avec moi, il a joué au ballon, il a surveillé ma scolarité, il a partagé sa passion de la pêche, je lui répète que je ne lui en veux pas, il se détend, il pose ses mains sur ses cuisses. Il me dit que connaître la vérité, ce n’est jamais sans conséquence, que les secrets de famille méritent parfois d’être enterrés, ça a du bon de protéger les siens des drames. Il ajoute que juger les morts c’est mal, les morts ne peuvent pas se défendre, il allume une cigarette, il dit qu’il a aimé Suzanne, que son frère aussi l’a aimée.
Suzanne avait aidé ma mère à accoucher, elle a été le premier être humain à me prendre dans ses bras. Ma mère était sa petite sœur, c’était une fille facile qui aimait les plaisirs et elle s’était retrouvée enceinte.
Il est désolé de me dire ça mais elle multipliait les amants et tout le monde le savait. Ça devait être une chic femme quand même. Juste un peu égarée. Je pense que pour quelqu’un qui n’aime pas parler du passé parce que les morts ne peuvent pas se défendre, l’information est dense. Je souris malgré moi. Ça me plaît de penser que ma vraie mère était un peu rock’n’roll.
Inapesanté.
Issu de père inconnu et d’une mère rock’n’roll… et meurtrière.
Henri écrase sa moitié de cigarette, se gratte la main et se rassied plus confortablement. Et la suite ? J’attends la suite.
Je l’interroge, il sourit, il n’y a rien à ajouter vraiment… Ma mère a tué son beau-frère pour protéger sa sœur, d’après ce qu’on dit, enfin, ce sont des rumeurs.
Des rumeurs ? Je m’insurge, comment peut-il me parler de rumeurs alors qu’il a vécu des années avec Suzanne, qu’il m’a élevé, que son frère est mort tué par ma mère ?
Il me répond que des trucs comme ça, en couple, on n’en parle pas trop. C’est des histoires du passé, il n’avait pas demandé tous les détails. Il savait que son frère avait pris un mauvais coup, que la tueuse avait été placée en asile, qu’elle avait donné son bébé à sa sœur.
« Et ?
– Et après on a oublié cette femme. Elle a dû mourir ; dans ces endroits-là, on tient pas longtemps. »
Il me sourit, sort de sa poche une photo ancienne de Suzanne, elle doit avoir cinquante ans sur ce cliché, elle fume une cigarette. Le vieil homme gémit de chagrin. Ils avaient été heureux, il le répète, « Nous avons été heureux ». Ses larmes coulent dans le verre de Get 27, ça me répugne un peu. Il pleure sur la photo, il avait été très amoureux d’elle. Je relance la conversation. Il fixe Suzanne sur le cliché. Ils m’avaient adopté, moi, l’orphelin. Je tente de le réconforter. Il enchaîne. Ils m’avaient aimé alors que je n’avais plus de parents et il n’y a que ça qui comptait.
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