Une simple histoire de famille
Hervé
2020
Je suis installée avec ma fille dans le salon, nous dégustons des bigorneaux, ma gosse gueule car les infos sont allumées.
« Papa, ça va te rendre dingue, c’est totalement anxiogène ! »
Je sais qu’elle a raison, mais moi qui ne suis pas très alarmiste, je sens bien depuis la fin de l’année dernière que cette histoire de Covid va nous tomber dessus, que ça ne sent vraiment pas bon.
Ma gosse est rentrée d’Inde, c’est tout ce qui compte. Déçue mais grandie. Elle est revenue plus riche, plus forte, différente.
Je perçois dans son ton qu’elle n’a pas trouvé les réponses qu’elle cherchait, en même temps, il n’y avait rien à trouver. Aucun mystère à percer, seulement se rapprocher d’un être perdu, en cela sa démarche a été un succès, je sens chez ma fille un apaisement que je ne lui ai jamais connu.
L’ayant toujours admirée, je suis encore plus fasciné par sa personne, je l’observe en train de nous rouler un pétard. Son énergie me transperce, cette enfant m’a déjà dépassé en tout point, son potentiel est infini.
Est-ce que tous les êtres qui connaissent l’amour inconditionnel sont similaires ?
Elle a eu le courage de se confronter à la vérité, elle a eu le courage de revenir aux sources de son chagrin ; sans le savoir, elle m’a poussé dans ma quête. Je suis retourné voir Henri il y a quelques jours, il m’a confirmé ce qui m’est apparu pendant les séances d’hypnose. Je crois qu’il est temps que je parle à Lio.
Alors qu’elle allume le joint, je me pose sur le canapé face à elle.
« Je dois te révéler des choses.
– Je t’écoute.
– Je te demande pardon d’avoir jugé ton besoin de recherches sur ta mère.
– C’est rien, avec ou sans ton approbation, c’était nécessaire.
– … »
Je m’assieds à ses côtés, elle me tend le joint, je l’allume, le Zippo est réglé beaucoup trop fort, je me crame un poil de sourcil, il faut dire que ça fait des jours que je dois le couper et que j’oublie systématiquement, comme si ce regard ébouriffé représentait assez fidèlement mon état psychologique. La beuh pénètre mes poumons, elle distribue ses notes d’agrume partout en moi, mes yeux se réduisent d’emblée de moitié.
Ça pue un peu le poil cramé, ça la fait sourire, elle tente de balayer l’odeur de la main. Cette élégance qu’elle a. Au fond, ce n’est pas très important tout ça, cette histoire n’est qu’un socle sur lequel je me suis construit. J’ai connu un premier grand amour. Nous avons mis au monde l’être le plus exceptionnel qui soit.
J’ai toujours subvenu aux besoins de ma famille malgré une activité sans intérêt. Je dois dire qu’être un assureur sans charisme et sans ambition ne m’a jamais complexé. La beauté est ailleurs.
Allez, je me lance :
« Tu sais que j’ai vécu mon enfance en Bretagne.
– Ouais.
– Dans l’héritage de ma mère, il y avait la longère de mes grands-parents, mes sœurs n’en veulent pas, et elles me disent qu’elles me doivent bien ça.
– Ok.
– Elles ont gardé un secret longtemps, ils ont tous gardé un secret longtemps…
– …
– Ma mère n’était pas ma vraie mère. Celle qui m’a élevée était la sœur de ma mère : ma tante.
– Ok.
– Ma vraie mère a tué le mari de ma tante qui était violent : mon oncle.
– Il était violent avec ta mère ?
– Il était violent avec ma tante, alors un jour qu’il la frappait, ma mère l’a tué… puis elle m’a confié à sa sœur qui m’a élevé.
– Et ta mère ?
– Elle a passé sa vie dans un hôpital psychiatrique.
– …
– Elle a quatre-vingt-six ou quatre-vingt-sept ans, elle est placée dans un Ehpad.
– Tu es allé la voir ?
– Non. »
Elle se lève, enfile son manteau, attrape le joint, inhale une profonde latte et expire dans un voile de fumée.
« On y va ! »
Elle se dirige vers la porte du studio, mon inertie en totale opposition.
Se retourne. Silencieuse. Fume. Attend. Je reste statique.
Elle s’adosse contre la porte d’entrée, son visage disparaît au fond de sa capuche noire, elle continue de fumer.
« On y va. »
Je me lève et la suis.
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