Une simple histoire de famille
Hervé
2016
Quelques jours après ma venue à Quimper, Suzanne a fait un accident cardiovasculaire, de ceux qui vous empêchent définitivement de vous exprimer, mais sans mettre votre vie en danger.
Je suis debout, face à son lit, le médecin de l’hôpital est rassurant, elle s’en sortira, elle a été prise en charge à temps, elle avait une de ces montres qui peuvent envoyer un signal d’alarme, je ne sais pas comment elle a eu la présence d’esprit d’appuyer sur le bouton avant de s’étaler, mais il faut avoir de sacrés réflexes pour faire ça.
Suzanne est trop diminuée pour suivre une rééducation, le staff médical semble pessimiste. Elle sera forcément inapte à me révéler la vérité sur mes racines. À cet instant, alors que cette femme m’a élevé, m’a aimé comme un fils, je me fous de son état et me confronte à cette éventuelle vie sans réponses. Qui me racontera ? Elle ne peut plus parler, elle ne peut plus écrire. Pour l’instant, elle dort, je remarque le médecin que j’avais cessé d’écouter, il n’a pas l’air d’attendre une réaction de ma part, ça tombe bien, je serais embarrassé.
Il conclut son monologue, je le remercie brièvement, il sort de la chambre, on reste tous les deux, Suzanne et moi. Je regrette de ne pas avoir eu le courage de passer outre à ma colère quand elle m’a annoncé qu’elle n’était pas ma génitrice, de ne pas avoir eu l’intelligence de poser les bonnes questions, pauvre mou submergé. Il va falloir que je vive avec ça, avec ma capitulation devant la vérité.
Je l’observe dans sa raideur. Son corps décharné dans ce lit, la peau sèche, la mâchoire inférieure lourde et un peu décalée sur la droite. Peut-être que je n’aurais pas dû venir, en tout cas, j’aurais dû éviter d’être le premier. C’était par orgueil, j’ai toujours pris un certain plaisir à prouver à mes sœurs que j’étais le plus loyal et très sûrement le préféré des enfants. J’aurais dû agir plus humblement cette fois, je n’avais rien à prouver.
Nous sommes seuls elle et moi, je l’observe, sa jambe gauche sort du lit, sur le talon, des ampoules cicatrisées, badigeonnées d’Éosine, un reste de rouge, elle a dû marcher récemment avec des chaussures trop serrées. Les ongles de ses orteils sont longs, soignés mais longs, je n’avais jamais remarqué qu’elle s’en occupait de cette manière.
La vue de ses ongles solides et courbés m’écœure, je m’empresse de relever les yeux sur son tibia, recouvert d’un fin duvet blond, presque transparent. C’en est assez, je me sens voyeur, j’ai la sensation désagréable de ne pas respecter son intégrité, c’est absurde, ce n’est qu’un mollet, mais dans son état de vulnérabilité, je ne trouve pas cette observation très saine.
Je replace délicatement sa jambe sur le matelas, je la recouvre. J’ai chaud, ce n’est certainement pas la température, quoique ces hôpitaux soient souvent surchauffés, à moins que ce ne soit l’andropause, à cinquante ans passés, c’est tout à fait possible, j’ai peur, je ne veux pas penser à ça. Et si je devenais impuissant avant de retomber amoureux ? Tant d’années d’abstinence et une andropause précoce, quelle connerie ! Non ! Ça ne peut pas être ça, et puis l’andropause ne provoque pas l’impuissance… je crois. Je ne suis même pas sûr que mon sexe accepte de refonctionner le jour où je partagerai de nouveau l’intimité d’une femme. Bientôt je retomberai amoureux, je referai l’amour avant d’être impuissant. Mon amour, je ne t’oublierai jamais.
Suzanne émet un soupir langoureux. À quoi rêve-t-elle ? Elle avait été une très belle femme : l’élégance, la grâce, l’intelligence aussi. Je suis meurtri de la voir si diminuée, j’en oublie un peu ma rancœur. Je sors un peigne de mon sac banane pour coiffer sa fine chevelure, je lui trace une raie sur le côté comme elle aimait bien. J’ai toujours un échantillon de crème pour les mains sur moi, j’hydrate ses paumes toutes craquelées, je m’en veux de ne pas avoir fait ces gestes quand elle était chez elle, près de Quimper. J’aurais dû venir la voir plus souvent. On aurait parlé, on aurait été complices, elle m’aurait dit la vérité sur ma naissance, elle m’aurait raconté ce que je suis. J’ai passé trop de temps dévasté par la mort de la femme que j’aime. La femme que j’ai aimée. Je regrette de l’avoir pleurée si longtemps, elle m’aurait bien secoué si elle avait été là.
Ça frappe à la porte, des aides-soignantes vont entrer dans la chambre, nous allons échanger quelques mots, je pourrais leur parler de leurs conditions de travail, m’insurger sur leurs salaires de merde, me dire que ma vie d’assureur n’est pas totalement pourrie et du coup j’en oublierais temporairement la sensation putride du regret. Non, ce sont mes sœurs, bordel.
Elles rentrent avec des fleurs, des tulipes dans un plastique. Je sens bien qu’elles sont un peu déçues que je sois là. Elles me font la bise, quatre, c’est long quand c’est mécanique, l’une d’elles fond en larmes, je lui palpe l’épaule en guise de soutien. Ça faisait longtemps que je ne les avais pas vues, elles ont soixante-dix et soixante-douze ans. Elles ont toutes les deux la même bouche, serrée, ridée, ce type de bouches qui diminuent avec les années, sans doute pour taire les vérités.
Suzanne ne réagit pas à leur arrivée. Nous n’avons rien à nous dire. Nous abordons un moment extrêmement dérangeant quand l’une d’elles nous sauve :
« Comment va ta fille ? »
Merci. Merci de me renvoyer au bonheur de ma vie.
« Elle est merveilleuse. »
Sourires mutuels. Silence. Chacun d’entre nous attrape une chaise et s’installe, nous nous accordons pour veiller notre mère. Elles gardent leur bouquet sur les cuisses, l’une d’elles retire son gilet. Je regarde par la fenêtre. Je peux m’évader.
1998
La France est en finale de la Coupe du monde de football contre le Brésil, c’est la folie, je n’ai jamais vu une telle unité, une telle ferveur, je n’étais pas habitué à ça en France, les gens sont rarement amicaux. Ce slogan « black-blanc-beur », je le trouve hypocrite. Les gens arrêtent d’être racistes quand un Noir marque un but qualificatif et à la présidentielle, ils iront voter extrême droite au premier tour, mais j’aime mon pays. Magnolia a décoré notre appartement de drapeaux français et a peint ses joues de bleu-blanc-rouge. Elle a punaisé tout ça au-dessus des tissus indiens qu’elle a rapportés de son appart londonien.
Aujourd’hui, j’aime le foot parce que l’équipe est en finale de la Coupe du monde, sauf qu’il manque le seul joueur que je connaisse : Cantona. C’est dommage, mais même s’il ne joue pas, je suis pour mon équipe. Les Anglais ont été éliminés en huitième de finale contre l’Argentine, David Beckham a été maudit par toute l’Angleterre mais Magnolia reste attendrie par l’English sex symbol et clame fièrement : « I don’t care parce que je suis une world citizen. »
She loved everybody.
J’en ai rien à faire du foot, je suis ni sportif, ni fervent spectateur, mais elle a décidé qu’on suivrait la Coupe du monde. Alors on suit la Coupe du monde. On habite pas loin du Stade de France, parfois on peut entendre la clameur des supporters dans les gradins en direct, et étrangement, ça me cause une joie intime. Cette joie, je l’entends circuler en moi, ça fait une petite vibration du nombril jusqu’à l’arrière des dents du haut. Je n’ai jamais parlé de mes bruits intérieurs à qui que ce soit, même pas à Magnolia, elle aurait un rictus moqueur en soupirant : weirdo. C’est drôle que cette femme m’aime. En 1996, elle m’a suivi en France tout de suite, sans me demander si j’étais d’accord, elle a choisi notre chemin et je l’ai laissée faire. Je ne sais pas pourquoi elle m’a désigné, mais je crois qu’étrangement elle s’est toujours sentie en sécurité à mes côtés. Elle a compris que je l’accompagnerais. Elle a décidé de m’aimer, elle a décidé que je l’aimerais et elle avait raison. Me sentir solide m’a apaisé. Elle a ramassé toutes ses petites sculptures d’argile, y compris celles qui s’effritaient, et elle a tout apporté à Paris XIXe. Même la poussière. Magnolia dans son entièreté.
Arrivée en France, elle a trouvé du travail et maîtrisé la langue en un semestre, elle posait pour des peintres, des photographes, sa beauté était si particulière que son agenda a tout de suite explosé. Trois mois plus tard, elle gagnait le double de mon salaire, et encore, elle aurait pu le quadrupler, mais l’argent l’intéressait peu. Elle voulait passer du temps avec moi. La chance que j’avais !
« Come on, on fait un enfant ! »
D’accord. Magnolia hurle :
« Go go Zizou ! »
En short et brassière devant notre télé, enceinte de huit mois avec du bleu-blanc-rouge sur ses joues et son ventre, volumineux et rond, qu’elle caresse doucement. Ça doit bouger dedans.
« She wants to be part of it ! »
Je bois une blonde fraîche, je suis affalé sur mon sofa. Magnolia est hystériquement gaie à l’idée de l’arrivée de notre fille. Un appartement trop petit mais so positif.
« Tu veux pas qu’on déménage ?
– No, I love that place.
– Comme tu veux, mon amour. »
Un but, deux buts, trois buts. Éclat de joie. Magnolia se jette sur mes genoux.
Long baiser. Chaleur mouillée. Regards paniqués plongés l’un dans l’autre. Poche percée, perte des eaux, victoire française, joie ! joie ! joie ! Monde partout dans la rue, le liquide coule le long des cuisses de Magnolia, drapeaux et chants, étreintes, bonheur et fierté, rues parisiennes bloquées.
Magnolia et moi stupéfaits.
La sage-femme va arriver, c’est ce qui me paraît le plus simple, j’appelle. Je suis au téléphone, je décris, elle arrive, je raccroche.
Elle se trouve à sept stations de métro avec un changement. C’est la ferveur dans Paris, en taxi, c’est mission impossible. Je lève les yeux vers Magnolia, elle installe des serviettes sur le lit, elle sort des gants, lingettes, compresses, elle se déshabille, elle est totalement nue. Je fais semblant de ne pas comprendre. « Boiled the water ! »
Ah. Je remplis la bouilloire et Magnolia s’assoit sur son grand ballon de yoga. Elle règle la télé en mode mute, on voit Deschamps brandir la Coupe du monde. « Put some music please ! »
Eh oui…
« What music do you want ?
– Fugees. The Score. »
J’installe le CD, je m’aperçois que je tremble. On est chimiques, je dois me raisonner, je ne veux pas qu’elle sente ma peur. Je veux des électrons courageux. Je passe l’intro, je vais direct à « Ready or Not ». Je me retourne vers Magnolia :
« We are ready right ? »
On explose de rire. Lauryn Hill est notre sage-femme, et Magnolia et moi chantons, elle en faisant de petits mouvements circulaires assise sur son ballon, moi, dans son dos, à genoux, en l’entourant de mes bras. Je remarque que, même dans cette position, je suis plus grand qu’elle. On chante : « Ready or not, here I come, you can’t hide ! I’m gonna find you and make you want me ! »
Magnolia bascule en arrière, elle m’offre son dos, je reçois son poids, elle pousse un rugissement tellement puissant qu’en temps normal, les voisins seraient venus toquer pour savoir si tout va bien, mais là, c’est la victoire, tout le monde crie et Magnolia aussi. She says :
« She’s coming. »
Elle s’appuie sur moi pour se lever, je la porte, je la sens. Je l’allonge sur les serviettes. Je vais chercher l’eau. Je trempe un gant, elle veut du chaud sur les yeux, je lui dépose le gant humide encore fumant sur le visage. Elle soupire et rugit encore :
« Help me, touch me ! »
Je m’allonge contre elle, dans son dos, je lui parle en anglais :
« I’am here, our girl iz coming my love, you are doing zat so well, you are strong, I’am proud. »
Je pose ma main sur son ventre qui s’affaisse.
« She’s here. »
Hein. Déjà ?
« She’s here. Take her ! »
Je me lève, mon bébé est tout recroquevillé entre les jambes de Magnolia. Elle s’agrippe à sa cuisse et essaye de téter. Volonté, combativité sont les mots qui résonnent en moi à la découverte de mon enfant. Je la décolle doucement de la cuisse de Magnolia, je pose mes lèvres sur son front, je la rencontre mais je ne veux pas que ça dure trop longtemps, je sais que sa mère veut la découvrir aussi. Je retire le cordon enroulé sur sa cuisse droite, je le laisse pendre, si je coupe ça, je m’évanouis.
Magnolia s’est retournée doucement sur le dos, je pose ma fille sur le sein en poire de sa maman, je l’essuie délicatement avec le gant humide et chaud, puis je la couvre d’un léger plaid pour qu’elle continue de rester à bonne température. Petit animal à l’instinct boit immédiatement le colostrum protecteur. Ma femme pleure en silence. Moi aussi. J’embrasse ses larmes. Notre fille est là, nous sommes les êtres les plus chanceux du monde. Lauryn Hill and The Fugees chantent « Fu-Gee-La ». C’est la dernière chanson de l’album.
Le CD s’arrête de tourner. Silence de nous. L’enfant qui tète. Le bruit de nos sanglots. La peinture bleu-blanc-rouge sur les serviettes. Les cris de joie et la Marseillaise dans la rue. Sonnerie à la porte. C’est la sage-femme.
Je vais ouvrir. Job is done !
Suzanne tousse. Je sors du souvenir. Sa cage thoracique a bondi deux fois puis plus rien.
Comme mes sœurs, je me précipite sur le pauvre corps déchu.
Pas de retour à l’état de conscience, le sommeil, toujours le sommeil. Ce ne sera pas pour aujourd’hui, ni peut-être même pour plus tard. Pas de dernière parole offerte aux enfants avant l’éternel silence.
Je voudrais un putain de cliché, s’il vous plaît !
Les vérités avant de mourir, ça se passe que dans les romans ?
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