Une simple histoire de famille

Andréa Bescond · Chapitre 10 sur 24

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Une simple histoire de famille

Louisette

 

1966

Après-midi pluvieux.

La sœur et Louisette cuisinent.

L’enfant est dans son parc.

Le beau-frère roule à vélo.

Louisette évoque l’incident de l’autre soir.

La sœur minimise.

Louisette montre les marques dans sa nuque.

La sœur trouve des excuses.

Louisette insiste.

La sœur s’énerve.

Louisette renonce.

L’enfant grimpe sur les genoux de sa mère.

La sœur fait comme si de rien n’était.

Le beau-frère rentre de sa course.

Sous la douche, il se masturbe en pensant à la femme rousse.

Il redescend près de la cheminée.

La sœur lui sert une part de far.

Il la félicite, il est absolument délicieux.

Il veut l’embrasser.

La sœur a un réflexe de recul.

Il se moque, elle sourit.

« Tu as peur de moi ? Allons ma chérie !

– Je ne sais pas à quoi je pensais ! »

Elle se jette dans ses bras dans un éclat de rire aigu et faux.

Le beau-frère insiste un peu trop.

Son geste est ferme.

La sœur est blême.

Louisette se crispe.

L’enfant s’agite.

Une part de gâteau tombe.

La tension monte.

Les voix s’élèvent.

L’enfant savoure le far.

Le beau-frère frappe.

La sœur se vide de son humanité.

Louisette a peur.

Louisette veut que ça s’arrête.

Louisette veut demander de l’aide.

Louisette est seule.

Louisette panique.

 

Louisette veut sauver sa sœur.

 

Louisette commet l’irréparable,

l’irréparable.

 

Louisette commet l’irréparable…

Le temps s’arrête.

 

Cette dizaine de secondes de trou noir.

 

La substance visqueuse qui s’écoule du visage de Jean.

L’enfant à quatre pattes qui tend la main, la plonge dans la flaque.

L’enfant étonné, concentré.

Un silence.

Suzanne, les yeux rivés sur les giclures de sang sur la chemise de Louisette.

Louisette toujours debout, puissante, essoufflée.

Suzanne qui perçoit le Minotaure dans la respiration haletante de la coupable.

Qui est coupable ?

L’enfant rit.

Quoi ?

L’enfant rit ?

Louisette, qui sort de sa torpeur, s’abandonne auprès de sa sœur.

Les deux sœurs assises sur le bord de la cheminée en granit qui observent l’enfant rire à la découverte de cette matière organique et chaude, d’une couleur et d’un goût inédits.

L’enfant qui s’exalte, qui claque des mains si fort qu’il éclabousse tous les objets environnants.

L’enfant heureux, qui appelle sa mère pour jouer avec cette nouvelle peinture.

Louisette et la sœur muettes.

Le bois qui craque.

L’odeur des cheveux brûlés.

La fine fumée qui s’échappe de son crâne à lui, qui envahit le salon.

Puis le temps de la décision.

Et la vie prend un autre chemin.

 

On est en 1966, Louisette avait été embarquée le soir même.

Elle ne se souvenait que de la tension. Elle avait vécu la violence avant d’en être victime.

Elle avait compris même avant que ça arrive, elle avait répondu à la colère, puis le coup, puis la chute, puis le silence de sa sœur prostrée, puis le chant des mésanges dans le jardin.

Et le sang qui avait recouvert les tomettes s’était écoulé jusqu’au parc du petit.

Louisette s’était immédiatement résolue à la vengeance qui condamne, celle de la justice inversée.

Les semaines avaient défilé, « on » l’avait punie mais ça s’était vite calmé car Louisette se rendait invisible. Chaque matin, elle prenait conscience que le pire n’était pas si pire.

Jusqu’alors, le protocole n’avait pas été violent, on la traitait à la sismothérapie, ça avait un peu altéré sa colère, elle se tenait à carreau. Elle n’avait pas perdu la raison comme elle l’avait pensé quand ils l’avaient sanglée la première fois dans la salle d’isolement avec l’horloge aux oiseaux. Elle avait cru se réveiller zombie. Elle s’était imaginée errer vêtue d’une chemise de nuit, les pieds nus, dans les couloirs de l’hôpital pour le restant de ses jours, jusqu’à devenir cadavérique, jusqu’à mourir. Mais rien de tout ça.

« On » lui avait mis un objet dans la bouche.

« On » avait posé un casque sur son crâne.

« On » avait branché des fils.

« On » avait appuyé sur des boutons.

« On » l’avait tenue quand elle s’était arquée.

« On » avait traité son mal.

Ça l’avait adoucie. C’était déjà ça.

Elle apprendrait plus tard que ce type de traitement ne s’opère ni sans l’accord du patient, ni sans anesthésie générale. Mais peut-être qu’« on » n’avait pas eu le temps de prendre toutes ces précautions, ce qu’elle avait fait était grave, elle avait tué un homme sans raison. Elle l’avait tué alors qu’il avait toujours été présent, travailleur, soutien de famille. Elle l’avait tué par frustration ou par jalousie.

Au procès, Louisette avait écouté leur laïus sans protester. Elle avait décidé de se soumettre.

Quelques minutes après avoir frappé Jean, elle avait parlé : « Je vais appeler la police, je vais dire la vérité, j’ai tué ton mari, mais s’il te plaît, cet enfant, désormais, c’est le tien. »

Suzanne n’avait pas eu le courage de refuser. Il fallait protéger ce petit garçon. Plus rien d’autre ne compterait plus désormais.

 

Louisette a été placée dans une cellule des urgences psychiatriques, on l’a abrutie de médicaments, elle faisait partie des résidentes potentiellement dangereuses, son « casier psychiatrique » l’accablait.

Elle payait. L’endroit n’avait rien d’un hôpital, ce n’était qu’un asile, c’était comme ça. Il faudrait s’habituer parce que ça durerait toujours. Presque.

Tout s’est enchaîné très vite. Elle servirait d’exemple. « Ça lui apprendra, on ne fait pas ça, ce n’est pas dans la nature des choses. » Elle ne voulait plus y penser, c’était une autre vie, une autre Louisette, c’était derrière elle. Louisette a accepté cette nouvelle existence sans même pleurer. Ni la sœur, ni l’enfant, ni les infirmiers, ni les docteurs, ni les surveillants, personne n’a entendu Louisette se plaindre de son sort. Et pourtant, cette image l’habitait. Le corps du beau-frère au sol. L’enfant qui étale le sang de ses petites phalanges dodues. L’enfant qui rit à gorge déployée.

L’enfant qui mérite de vivre heureux.

Louisette internée a décidé de ne plus être sa mère.

 

Les premières semaines, ils l’ont placée en isolement avec contention des quatre membres, pour qu’elle comprenne qu’ici, elle était contrôlable.

Le temps était long, elle fixait le plafond, il y avait une horloge accrochée au mur de gauche qui émettait un chant d’oiseau à chaque heure. Minuit, aigrette garzette, puis coucou gris, logique à tête bleue, oie domestique, insupportable le cri de l’oie domestique à 4 heures du matin, puis serin cini, tourterelle turque, pie bavarde, mésange à longue queue, martin-chasseur géant, hirondelle de rivage, lui, c’était le plus mignon, elle aimait bien 10 heures et 22 heures, ce n’était pas désagréable, puis grue de paradis… De paradis. «  Grue de paradis » ! Elle criait en riant, sanglée dans son lit, « Grue de paradis ! », jusqu’à ce que l’on vienne lui administrer un calmant. Subtile sensation.

Puis on l’a sortie de là. On lui a installé un coin dans le dortoir.

Quand elle s’est sentie tout à fait abandonnée, elle a décidé de s’éteindre, mais elle se souvenait encore des oiseaux. Elle savait qu’il fallait être conciliante et coopérative pour éviter le lit d’isolement, elle a promis d’être calme, elle n’a plus entendu l’horloge.

 

Louisette n’a jamais regretté son acte, si cela avait été à refaire, elle aurait recommencé sans hésitation. Pas de remords. Elle n’a pas voulu revoir sa sœur, elle n’a pas voulu revoir son fils.

Qu’est-ce qu’une mère à distance ?

Qu’est-ce qu’une mère enfermée ?

Rien.

Elle avait aimé cet enfant. Sa sœur s’en occuperait bien.

Elle pensait parfois au petit mais elle chassait son image rapidement, cette vie était derrière elle. Elle se laissait aller à ces pensées les premiers mois, mais il avait fallu vite les rejeter pour ne pas céder au néant.

 

À son étage, elles sont vingt-cinq femmes, de dix-neuf ans à l’infini. Deux grands dortoirs, intimité zéro.

Louisette ne dort pas, il doit être 6 heures du matin, elle entend le jardin, la journée naissante, il y a des arbres dehors.

Deux infirmiers entrent en tenant une femme en blouse, pieds nus, elle est silencieuse, docile. Ils l’assoient sur le lit juste à côté de celui de Louisette.

Personne ne bouge, ça ronfle même plus loin, l’instant est figé. Les hommes soulèvent le drap, la femme se glisse dans le lit comme si elle vivait là depuis des mois, aisance du corps, elles se voient, leurs regards se croisent.

La femme ferme les yeux, les hommes repartent sans un mot, Louisette l’observe, elle a d’épais sourcils bruns et trois grains de beauté en diagonale. Un grain de beauté au coin de l’œil gauche, un autre sous la narine droite et le dernier à la commissure des lèvres juste en dessous, ça lui donne un air mélancolique. Elle s’est assoupie, déjà.

Louisette a besoin de la sentir respirer, elle s’accroupit au pied de son lit, les deux mètres à traverser la paralysent, elle se met à quatre pattes, déplace successivement un genou puis une main jusqu’à coller son visage près de celui de la femme. Elle dort ?

Louisette reste ainsi quelques secondes, le dortoir est silencieux, le jardin se réveille peu à peu. Elle respire le souffle de la femme avant de s’éloigner, une profonde inspiration qui la plonge dans un état d’euphorie. Elle bascule en arrière et s’adosse au pied de son lit, les fesses nues sur le carrelage encore frais, et attend que les visites commencent, ponctuées de claquements de portes et d’objections de patientes.

« Je m’appelle Simone. »

La femme a parlé, les yeux clos, le corps immobile, mais cette parole, Louisette ne l’a pas rêvée, c’était bien pour elle.

« Simone. »

Elle sourit, elle s’abandonne, les minutes passent. Des bruits soudain : le dortoir reprend vie. Les premières femmes sont conduites aux soins, celles qui se sont trop agitées après une mauvaise nuit sont mises à l’isolement, dans des chambres à part, toute la journée, il n’y pas de demi-mesures. L’ordre est maintenu.

 

À 7 heures, on amène Louisette aux douches, puis dans la salle d’animation.

Avant, il y avait des rideaux, elle s’en souvient. Quand il y a du soleil, dorénavant, on ferme les volets. L’année dernière, ils ont retrouvé une patiente pendue aux voilages des fenêtres grillagées, elle était jeune celle-là, elle était montée sur une chaise, s’était hissée sur ses demi-pointes pour nouer son cou le plus haut possible, l’image était presque belle… cette jeune femme en chemise de nuit enroulée dans ces voiles, les pieds délicats pointés vers le sol. Elle avait fait ça au petit matin, juste avant que tout le monde se réveille, entre deux tours des gardiens.

Louisette faisait partie du groupe qui avait découvert le corps suspendu. Ils étaient entrés dans la salle, d’abord la lumière du jour les avait aveuglés, mais en avançant ils avaient découvert ce spectacle fascinant. Les voilages, les fines chevilles, les boucles rousses qui couvraient le visage incliné de la morte. Un tableau, la beauté.

Pas un son, pas un souffle, une apnée morbide et fascinante, ils sont restés muets jusqu’à ce que la patiente à côté de Louisette gémisse. L’infirmier est sorti de sa torpeur, tout le monde a été renvoyé au dortoir, mais l’image de ce corps l’a obsédée longtemps. Même morte, la fille était gracieuse, sa posture faisait penser à une grande libellule blanche.

À partir de ce jour, tout le linge a disparu de ce secteur de l’hôpital, plus un rideau, plus un voilage, plus un drap, plus une serviette. Tout était rationné, distribué, surveillé.

 

Depuis, Louisette s’installe toujours à la même table près du souvenir de la libellule morte, elle se sent moins seule. Elle a le droit de lire, un des soignants est un fervent lecteur, il lui apporte des romans de toute sorte, elle les dévore. Aujourd’hui elle n’a rien pour se distraire, le soignant n’est pas là, pour passer le temps elle regarde par la fenêtre. Il y a un érable dans le parc. Il est puissant. L’hôpital n’est pas si mal vu de dehors, l’herbe y est verte, les parterres de fleurs entretenus, le gravier de l’entrée impeccablement tassé, c’est propre et là, ça sent le printemps, toute cette beauté adoucit sa peine. Elle observe les mouvements du jardin, les oiseaux, les quelques visites, et elle attend tranquillement. Rien de spécial. Le temps passe.

Elle ferme les yeux parfois, ne demeurent que le bruit des gravillons, les pas pressés des soignants qui rentrent chez eux, les pas plus lents des résidents qui n’ont pas envie que leur visiteur les abandonne là.

Quelqu’un s’installe en face d’elle, elle perçoit simplement la délicatesse du geste, le mouvement silencieux de la chaise qui grince d’habitude, elle ne tourne pas encore la tête, ça ne dure qu’un instant puis elle reconnaît l’odeur du souffle.

Simone est face à elle, bien droite, déterminée. Louisette sourit sans mot.

« On joue aux dames ?

– Oui, Simone. »

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