Une simple histoire de famille
Hervé
1965
Je suis dans mon parc dans le salon, maman s’active pour relancer le feu, elle manie le tisonnier, tata prépare un bon gâteau, je me réjouis, il sera prêt dans trente minutes. Je ne sais pas encore si ça va me paraître long. J’ai tout le temps le droit d’en manger un morceau, mais même si je suis gourmand, maman ne m’en donne qu’une toute petite part. C’est parce que je suis petit. Elle me dit que je suis petit, ça m’agace beaucoup. Je ne suis pas encore doué de parole mais elle comprend ma frustration, je lui fais comprendre, elle l’ignore souvent. Ah ! tonton rentre de son tour de vélo.
Le vent glacé s’engouffre dans le salon, les bouts de laine verte qui composent la chevelure de mon poupon clown se redressent, ça me fige un instant. Les chaussures de cyclisme de mon oncle claquent sur les tomettes. Tonton, il est bizarre parce que je vois bien qu’il ne sait pas s’il est heureux ou malheureux, il est un peu comme mon poupon clown, qui rit et qui pleure, sinon c’est une expression neutre.
Je suis en train de manipuler un cube rouge en bois, je constate que je l’ai bien abîmé avec mes premières dents, le bois est raclé, je dois avoir pas mal de peinture rouge dans l’estomac.
Tonton est directement monté prendre sa douche. Maman a sorti un bol de bigorneaux et commence à picorer. Elle m’attrape énergiquement, me pose sur ses genoux et ensemble, nous les dévorons un à un, c’est elle qui les sort de la coquille, évidemment. Tata râle car le gâteau va être prêt.
Tonton descend, il est de mauvaise humeur, je le vois à ses maxillaires saillants, il s’installe près du feu sans un mot. Maman tente de converser, est-ce qu’il ne faisait pas trop froid lors de cette sortie cyclisme ? Est-ce qu’il se sent bien après le sport ?
J’observe le bigorneau qui se trouve entre mon pouce et mon index droits, dans l’autre main, je tiens une coquille spiralée que j’ai attrapée à l’insu de ma mère.
La forme bombée de l’objet est passionnante, je le fais lentement rouler entre mes doigts et je me dis que si la vie est composée de découvertes aussi joyeuses, je suis prêt !
Dans ma main droite, je sens le petit animal mort s’écraser sous la pression de l’index et du pouce, je décide de m’en débarrasser. Je veux le plonger entre mes lèvres mais sa forme me pousse à l’introduire dans ma narine. Ah ! ça rentre ! Je hurle de rire avant de m’interrompre devant le visage terrorisé de ma mère qui retire le bigorneau de l’orifice et le jette au feu. Pauvre bête. Morte pour rien.
Elle me saisit par le buste, je me retrouve reclus dans mon parc, elle est fâchée.
Tonton approche, il plonge sa main dans mes cheveux. Des cheveux blonds et bouclés. Puis il me tend mon cube de bois rouge, celui dont j’ai bouffé la peinture. Il m’a déjà vu faire. J’aimerais tellement lui rappeler ce souvenir, peut-être qu’il rirait. Alors pour lui faire plaisir, j’attrape vigoureusement le cube et le plonge entre mes incisives, je mords violemment. La peinture rouge s’écaille à plusieurs endroits. Je lui montre que moi aussi, tout comme lui, je suis fort, il ricane, il semble comprendre, il semble fier de moi, ça me touche, s’il suffit d’être fort pour qu’il m’aime alors je serai fort.
Tata pose le far breton sur la table basse, elle s’agenouille pour le partager équitablement, chacun déguste sa part silencieusement. Je crois qu’à cet instant, nous sommes heureux, nous ressemblons à une famille. Je me suis allongé dans le parc pour savourer mon gâteau, je prends le temps. Maman a été généreuse cette fois.
J’entends les voix des adultes s’élever, ça m’indiffère, chaque bouchée me procure une joie immense, la tiédeur, la texture, j’analyse avec minutie le bonheur qui m’est offert. Je suis bien. Je préférerais du silence mais les esprits s’échauffent autour de moi, je lève la tête, les trois adultes sont debout, il y a du gâteau par terre. Quel gaspillage !
J’en profite pour en croquer un nouveau morceau, je n’ai pas peur mais je ne comprends pas ce qui se passe.
Tata qui explose en sanglots, maman qui hurle. Tonton qui pousse maman qui hurle, alors tata qui pleure, qui le pousse. Tonton qui recule, qui prend sa respiration, qui arme son poing et qui percute l’arcade sourcilière de tata qui tombe au sol. Du liquide rouge coule. Maman a crié aussi, elle a attrapé le tisonnier.
Un coup.
Tonton, le tisonnier planté dans la tempe, qui reste trois secondes figé, debout.
Maman, en face de lui, qui est essoufflée, bouche ouverte.
Tonton qui bascule et tombe délicatement.
Tonton qui tombe le visage dans les braises.
Maman essoufflée est tétanisée.
Tata à l’arcade explosée qui se relève en glissant dans la flaque qui se déverse de la tête de tonton.
Tata, qui se précipite à quatre pattes vers la cheminée. Elle agrippe les jambes de tonton et attire son corps vers le sol. Son visage sort des braises et tombe du rebord. Le buste de tonton qui explose sur le carrelage, le crâne qui craque contre le sol sous l’effet de la chute. Maman qui est toujours debout. Tonton qui gît. Dos au sol. Crâne fracturé. Le tisonnier planté dans la tempe. Le sang, abondant, qui s’écoule de la plaie.
Maman, tétanisée, qui n’est plus essoufflée, respire-t-elle ?
Tata qui pleure devant le visage brûlé de tonton.
Je le vois d’ici. Il n’est plus humain.
Ses sourcils fument encore, la chair de ses joues est cuite.
J’aime pas l’odeur de la fumée.
La flaque s’approche.
De la peinture rouge !
De la peinture rouge pour mon cube !
Je plonge mes mains, je badigeonne mon cube.
Je le mords, cette peinture a bon goût.
J’en veux plus encore…
2019
Je sens mon corps se crisper, je ne suis pourtant plus là, plus dans ce bureau en sa présence. Je suis un petit enfant. Les images défilent, mon poupon clown, je ne me souvenais plus de lui. Je n’arrive pas encore à trouver les mots, et pourtant elle est là, elle m’accompagne. Je peux lui expliquer ce qui me traverse. Je me lance :
« Une femme qui explose en sanglots, l’autre femme qui hurle. L’homme qui pousse la femme qui hurle, alors la femme qui pleure le pousse lui. L’homme recule, prend sa respiration, arme son poing et percute l’arcade sourcilière de la femme qui pleure. Elle tombe sur les tomettes. Son sang coule. L’autre femme a attrapé le tisonnier.
Un coup.
L’homme, le tisonnier planté dans la tempe.
La femme, en face de lui, essoufflée, bouche ouverte.
L’homme bascule dans les braises.
Un cri.
La femme à l’arcade explosée se lève en glissant dans son sang, à quatre pattes elle se précipite vers la cheminée. Elle n’arrive pas à se lever. Elle agrippe les jambes de l’homme et attire le corps vers le sol. Le crâne se fend contre les tomettes sous l’effet de la chute. La femme essoufflée est toujours debout, tétanisée.
L’homme gît. Crâne fracturé. Le tisonnier planté dans la tempe. Le sang, abondant, qui s’écoule de la plaie. Je le vois d’ici.
J’aime pas l’odeur mais quelque chose s’approche. Du sang, beaucoup de sang. »
Cette sensation m’écœure, je suis pris de nausées, je tremble, je sors de cette torpeur.
Je suis encore choqué de ce que je viens de me remémorer, mes jambes s’agitent, je ne contrôle plus. Je suis dans le réel, ici et maintenant, Lila est en face de moi, accueillante, le regard intelligent, sensible, et le geste délicat. Elle s’approche, s’accroupit à la hauteur de mes genoux et pose sa main sur la mienne, elle inspire, expire, et je règle ma respiration sur la sienne. Doucement je m’apaise. Lila m’avait conseillé d’entamer un « travail », c’est comme ça qu’elle avait appelé ça. Elle était persuadée, en tant que thérapeute, qu’il y avait chez moi des traumas bien plus profonds. Je m’étais contenté de sourire, elle avait raison, évidemment, alors cette fois, j’ai accepté l’hypnose. J’ai donné mon consentement à l’introspection. La séance était la première, la sophrologie m’allait très bien jusqu’à ce jour, sa voix me guidait, je repartais apaisé. Je dois admettre qu’au fond j’ai accepté pour pouvoir la revoir plus souvent, sans imaginer un instant que ça me replongerait dans tout ce que j’avais enfoui. Après la mort de Suzanne et les révélations d’Henri, je n’avais pas souhaité m’engager dans une thérapie. La famille s’était lentement désagrégée : en cinq ans, je n’avais revu mes sœurs que pour régler les démarches de l’héritage de notre mère et Henri était un vieil homme encore très indépendant, alors il voyait dans mes visites comme un examen de son état de santé.
J’ai pris mes distances.
Suzanne était morte, ma vraie mère aussi. Sans doute. Il restait juste cette longère. La longère de l’héritage de mes mères, des murs comme histoire. Ça suffisait comme ça, il était vain de trouver un sens aux trahisons, aux sacrifices de celles et ceux qui m’avaient engendré, élevé. Il avait raison Henri, c’était con cette quête.
J’en veux à Suzanne d’avoir parlé trop tard, d’avoir parlé tout court. J’en veux à Magnolia d’avoir révélé son passé à notre fille alors qu’elle est décédée et qu’elle ne peut plus l’aider désormais. Notre fille qui a affronté le deuil et le chagrin avec tant de force, je lui en veux de l’avoir fragilisée, je leur en veux d’avoir parlé, elles sont mortes et inutiles, leur vérité, elles peuvent se la foutre au cul.
Je dois faire une sorte de grimace car Lila m’interroge du regard, je lui souris. Son visage s’illumine. « Tu veux qu’on aille prendre l’air ? »
Flâner avec elle ? J’accepte.
C’est moi qui me suis retenu jusqu’à présent, elle a toujours été accueillante malgré ma peur de lui révéler mon attirance. Cette peur-là aussi me gardait à distance. Il fallait que je lâche prise.
Nous sommes partis boire une citronnade en bord de Seine, je me suis senti prêt, je lui ai raconté Suzanne puis l’histoire de cette mère tueuse… Je lui ai raconté Magnolia, son drame, je lui ai raconté ma fille. Pourquoi Magnolia a-t-elle surgi dans ma vie ? Victime de la violence des hommes, comme ma mère… Nos chemins se sont croisés fortuitement, et si ce n’était pas un hasard ? Nous étions unis par un secret. Et nous portions en nous une violence que nous avons peut-être tenté de transfigurer par l’amour.
Des vélos passent, la piste cyclable à proximité est très empruntée, une femme en trottinette roule à grande vitesse, son enfant collé à l’aide d’un harnais sur le dos, j’ai peur pour lui.
« Tu es prêt. »
Ses grands yeux bruns me transpercent. Elle répète :
« Tu es prêt, tu verras. »
Elle porte sa citronnade à la bouche. Elle boit une gorgée, me fixe, repose son verre. Elle est appuyée sur ses coudes, son visage à vingt centimètres du mien, son parfum me bouleverse, l’odeur de sa peau. Elle chuchote presque, je la sens fébrile, elle me conseille de consulter un autre thérapeute qu’elle, c’est préférable, elle m’adressera à des collègues très convaincants mais elle ne souhaite pas continuer à me suivre car notre relation serait… enfin… c’est-à-dire que, d’un point de vue éthique…
Elle s’arrête. Elle rougit. Je la désire.
« Puis-je t’embrasser ? »
J’ai parlé, j’ai parlé et elle s’approche, ses grands yeux ouverts dans les miens, c’est à moi de m’avancer, je reste une seconde immobile avant de me jeter dans la vie, je fonce, aucun doute ne persiste.
Une immense joie m’envahit, je frissonne comme un adolescent.
Mes lèvres enrobent les siennes, l’adrénaline me parcourt, je pose mes mains dans ses cheveux, j’y enfonce mes doigts, j’embrasse Lila.
Je suis prêt.
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