Une simple histoire de famille

Andréa Bescond · Chapitre 6 sur 24

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Une simple histoire de famille

Lio

 

2018

Lio pénètre dans l’hôtel, elle porte la capuche de son sweat sur la tête, les mains blotties contre son ventre dans la poche centrale.

Elle regarde devant, elle l’a vu entrer, avancer d’une démarche franche. Deux portes perpendiculaires, droite-droite. Elle entre à son tour.

Il est là, de dos, debout, elle remarque deux grains de beauté sur sa nuque. Il y a des ordinateurs portables, tous éteints. Ça sent fort la crevette frite, il se retourne, il tient une box cartonnée dans laquelle refroidissent des nouilles sautées, l’odeur est écœurante. Il y enfonce ses baguettes de fer qui tiennent en équilibre.

Le peintre la fixe sans dire un mot, il lève le menton en guise de question, elle reste stoïque, elle respire bruyamment. Il lui fait signe d’approcher en posant sa box de nouilles sur le bureau, les baguettes toujours à l’intérieur. Son corps est aussi fin qu’il est gras. Lio imagine sa peau comme de la gélatine qu’elle pourrait écraser entre les doigts comme un smash cake. Il lui demande qui elle est.

Il s’approche, le peintre est un vieil homme, un spectre, il lui ferait presque pitié. Mais la puissance n’a rien à voir avec la force. « Sors de ta torpeur et torpille-le comme tu as prévu, comme tu as promis à ta mère. »

Alors c’est elle qui s’avance, déterminée. Elle le pousse, il est surpris, mais ne dit rien.

Elle lui attrape le bras, elle veut juste qu’il l’écoute, qu’il l’entende, elle veut lui crier qu’elle sait qui il est, qu’elle aurait voulu débarquer à Londres et constater que cet endroit n’existait plus. Elle aurait juste appris que le propriétaire croupissait en prison pour proxénétisme sur mineures.

Elle lâche son bras et lui chuchote qu’il a violé sa mère. À cet instant il s’étouffe entre toux et rire, elle est incapable de faire la différence mais indéniablement il sait de quoi elle parle, alors c’est bien lui, elle en est sûre maintenant. Il se détourne d’elle et attrape nonchalamment la box de nouilles sur le bureau, il avale quelques champignons noirs, un peu de soy sauce s’écoule à la commissure droite de ses lèvres, il sort sa langue et, d’une légère torsion, ingère la goutte. Il enfonce de nouveau ses baguettes dans la substance jaunâtre et fait face à Lio, arrogant.

Lio pense qu’elle va puer la soupe chinoise toute sa vie, c’est certain, elle ne pourra jamais se défaire de cette odeur, il se racle la gorge, remue encore un peu ses nouilles, attrape la petite serviette pour s’essuyer les lèvres et les dents de devant.

Il prend un air paternaliste et supérieur. Il s’adresse à elle comme à une enfant déficiente.

Il ignore de quoi elle parle et l’invite élégamment mais fermement à sortir.

Lio sait qu’il ment, elle lui demande la vérité. Elle supplie pour qu’il avoue.

Rien.

Elle ne bouge pas, son corps est raide, plus rien ne circule que la colère d’être méprisée.

Elle s’en veut, elle s’était promis d’être forte devant lui.

Il plante ses yeux dans les siens et soupire en disant qu’il ne peut pas se les rappeler toutes, mais qu’elles n’ont jamais été malheureuses… Il lui dit que le mot proxénétisme est très galvaudé, il préfère « échange de procédés », ou « troc », il se détourne et lui demande à nouveau de dégager.

Elle n’arrive pas à déglutir, sa salive forme une flaque sous sa langue.

Avant qu’il s’apprête à partir, elle attrape une des baguettes de fer et l’enfonce dans le grain de beauté de sa nuque.

Le temps se fige, le peintre reste immobile, l’objet planté sous l’occiput. Son souffle est court maintenant, et si elle se faisait prendre ? Et si elle passait sa vie en prison pour avoir vengé sa mère ? Elle regrette son geste instantanément mais ne panique pas.

Elle n’a rien touché, juste ouvert la porte du bureau en couvrant ses mains de ses manches. Avec sa capuche et sa démarche assurée, personne ne l’a remarquée, il suffit de retirer la baguette de la nuque du peintre, elle la jettera dans la Tamise.

Le peintre est debout, le corps en torsion, il a lâché la box, il bascule lentement et se vautre face contre terre. Lio se penche immédiatement pour arracher la baguette, elle a bien pénétré les chairs, solide, tranchante, sans pitié.

Elle tire, ça reste enfoncé, le front du peintre frotte contre la moquette. Elle secoue, c’est sec, pas de sang. Le type est vieux et faible, on pensera sans doute à une attaque cérébrale.

Elle guette la porte du bureau dans la crainte qu’on la surprenne. La baguette est coincée sous une vertèbre, Lio pose le pied entre ses omoplates, elle appuie le plus fort possible, elle l’extrait enfin. Désintégration totale du grain de beauté.

Juste un trou.

La mort.

La vengeance.

Elle, haletante, bascule le corps. Le retourne. Elle redécouvre son visage.

Différent. Figé. Yeux ouverts, léger rictus.

Elle observe son strabisme qui s’accentue avec la mort, les lèvres légèrement remontées, un air fier au final, il se moque. Il la méprise. Même crevé, il lui montre à quel point il va influencer sa vie : ce rictus, elle y pensera chaque soir, chaque seconde qui précédera l’endormissement, il la colonisera, elle le subira, elle en pourrira lentement.

Debout au-dessus de lui, ce corps inerte entre ses jambes, Lio voudrait que son visage disparaisse, qu’il cesse d’exister.

Doucement elle s’accroupit, pose les genoux au sol et s’assoit sur son ventre.

Lio suffoque un instant puis respire, elle lève son visage vers le plafond, étire toute sa cage thoracique et inhale profondément pour remplir ses poumons.

Elle sait que ce sont les organes qui souffrent le plus du chagrin. Elle décide alors d’expirer très lentement, pour reprendre le contrôle, un filet d’air qui s’évade délicatement de ses lèvres.

Elle est sereine, détendue. Le gaz carbonique s’échappe, elle aimerait chasser la colère en même temps, mais son empreinte est bien profonde, elle comprend la vacuité de son crime, ça lui donne envie de pleurer.

Elle inspire. Elle se charge de sa haine. Elle brandit la baguette et frappe. Le globe oculaire explose, elle en a sur la main, elle s’en fiche, ça ne l’écœure pas, elle retire l’arme et observe, la porte va s’ouvrir, on ne la laissera pas libre après ça.

Alors elle se défoule, perdue pour perdue, elle la plante dans le deuxième œil, la retire, la plante dans la joue gauche, la retire, la replante au hasard, accélère, plante sans comprendre, plante pour effacer ce regard, effacer ce petit sourire fier, effacer le chagrin et la colère. Elle ravage sa face, elle en fait un gouffre, un tas de tissus sanglants, le peintre n’a plus de visage, le mépris dans ses yeux et son sourire fier ont disparu dans ce magma de chair. Elle l’a déshumanisé, elle ressent un soulagement immédiat.

Lio frappe jusqu’à ce que sa main entre dans son crâne, toute la structure osseuse de sa face se brise sous l’accumulation de coups. Elle lâche la baguette et frappe de ses deux poings dans la bouillie visqueuse.

Elle paiera pour son crime, c’est certain. Tant pis. Ça lui convient. Elle s’est vengée.

 

Elle se réveille. Elle ne comprend pas tout de suite où elle se trouve, s’imaginant un instant dans un hôtel cheap de Londres. Mais tout autour d’elle lui semble familier. Elle est chez elle, à Paris, dans son studio qui crame sous la chaleur écrasante de juillet. Elle a une migraine qui lui enserre le crâne.

Quand on fête ses vingt ans, c’est normal de faire des excès. C’est normal d’avoir la gueule de bois. Mais elle sait que son foie n’est pas seulement malade d’alcool, il est malade de colère, malade de justice, malade de vengeance.

Elle a soif, elle se lève, il y a ce gars à côté d’elle. Quand elle a quitté son père après deux bouteilles de champagne, elle a rejoint une collègue musicienne à une soirée électro. Elle s’est défoulée sur la musique en pensant aux révélations de sa mère.

Elle cherche sa bouteille d’eau pétillante, il y a du bordel partout, des cartons en guise de meubles et des sacs de voyage non vidés. La voilà ! Elle s’hydrate, l’eau la reconnecte au réel, elle s’engouffre sous les draps. Elle saisit sa petite boîte en métal, parfait, il reste deux grosses têtes. C’est de la skunk, elle embaume la pièce, Lio adore cette odeur. Il faut combattre le mal par le mal, le paracétamol, l’ibuprofène, elle n’en a jamais pris, elle pense que c’est bien plus toxique que l’herbe.

Elle attrape une des têtes, elle est presque collante et difficile à réduire en miettes, aucun problème, elle a le temps et s’applique.

Elle a envie d’un café, elle termine d’effriter la beuh sur un livre de poche qui retrace la vie et l’œuvre de Francis Bacon. Il est l’artiste peintre qui la bouleverse le plus, qui touche juste. Elle dispose la beuh et la feuille sur le livre. Doucement le déposer sur le parquet. Soulever le drap, s’extraire délicatement.

Elle saisit le filtre en tissu qui sèche sur le radiateur, il est raide, mais propre, elle l’insère dans la cafetière et l’applique soigneusement en épousant le cône.

Avec bonne conscience, elle y verse du café mexicain biologique moulu issu du commerce équitable, emballage 75 % recyclable, dans le filtre écologique de la cafetière vieille de vingt ans. La machine entame son chant lancinant.

Le garçon dort profondément, il n’a même pas réagi à l’odeur du café qui envahit la pièce, il est beau, très très beau.

Lio contourne le futon sans le quitter du regard et revient se glisser sous le drap. Elle pose son Bacon sur les genoux et termine d’effriter la beuh. Elle attrape un ticket de métro, en déchire un tiers, fabrique un filtre, roule le tout entre ses doigts, un coup de langue. Le joint est parfaitement réalisé.

La veille, elle était bien bourrée et elle n’avait pas envie de se coucher seule, elle avait envie de faire l’amour. Le gars allongé à côté d’elle bouge dans le lit, il dort encore, il est sympa ce mec, il a été doux et respectueux, il lui a dit qu’elle était « intense ». Elle a bien aimé ça, être « intense », elle l’a laissé dormir à côté d’elle, de toute façon, elle était trop épuisée pour lui demander de partir.

Lio a passé une soirée d’anniversaire un peu spéciale avec son père, elle a tenté de donner le change pendant le repas mais elle était ailleurs. Le visage du peintre était imprimé en elle, sa mère l’avait décrit précisément. Combien de fois avait-elle été forcée de frotter son visage contre cette cicatrice ?

Sa mère lui avait également raconté sa grossesse, leur complicité à toutes les deux dès que Lio avait commencé à bouger en elle, elle lui avait raconté qu’elles jouaient, elle exerçait une légère pression avec ses doigts sur son ventre arrondi et Lio venait se blottir in utero contre la paume de sa main. Ça comptait pour elle, ça l’avait émue. Elle avait évoqué d’autres évènements qui auraient dû la réconforter, mais Lio n’avait que le visage du peintre en tête, l’obsession de sa face broyée. L’obsession du corps brisé de sa mère.

Elle a demandé à son père s’il connaissait l’existence de cet homme. S’il avait conscience des sévices qu’elle avait subis. S’il avait tenté, quand elle était encore en vie, de l’aider à se reconstruire.

Le père de Lio est resté muet un court instant. Il s’est servi un rhum gingembre bien frais et, sans lui demander, a rempli son verre. Il a remis un disque, elle ne connaissait pas.

« Elle voulait être libérée de son passé.

– Mais elle aurait eu besoin d’être suivie, d’être accompagnée.

– Ta mère était la femme la plus heureuse que j’aie connue.

– Ça l’a tuée, papa.

– Le cancer l’a tuée.

– Le chagrin a développé le cancer.

– Non…

– La culpabilité, la honte, l’humiliation…

– Ta mère a ressenti le besoin de te révéler sa vie dans les moindres détails, ça reste son choix, même si je ne le partage pas.

– Tu aurais voulu que je sache rien ?

– J’aurais voulu qu’elle respecte ce qui te reste d’elle, maintenant, c’est gâché.

– Gâché ?

– Gâché. »

Lio a pensé que son père avait tort, elle s’est levée, elle l’a embrassé sans mot dire et a quitté le petit appartement du XIXe. Elle a laissé l’ordi, le DVD, le rhum, le reste du gâteau. Il n’a pas cherché à la rattraper, d’ailleurs il n’éprouvait aucune colère.

« Les vérités ne sont pas toujours bonnes à dire », a-t-il répété.

Mais elle, elle voulait tout savoir de la vérité, tout comprendre, tout relier, le passé la nourrirait, le passé la fabriquerait, elle voulait connaître ses racines.

Peu importe quoi, peu importe… Juste la vérité.

Lio sent que ses cheveux ont doublé de volume malgré l’oreiller de satin, ça va être long à démêler. Pendant qu’elle tasse son joint en le tapotant sur l’ongle de son pouce, elle s’interroge. Est-ce que le gars à côté d’elle sent bon ? Souvent, on pue après le sommeil. C’est comme ça, c’est les phéromones, la sueur, la salive stagnante. Elle arrache le papier qui dépasse, attrape son briquet, elle est prête à le fumer, ce joint, mais avant, elle veut sentir l’odeur du gars après la nuit.

Ce n’est ni vraiment intrusif, ni irrespectueux, elle se dit qu’elle a déjà partagé son intimité, même si elle ne se souvient pas de son prénom, ils sont intimes, elle s’octroie le droit de sentir sa bouche.

Lio se baisse. D’abord, elle admire la couleur de la lèvre et remarque un peu de salive séchée aux commissures, pour l’instant, ça ne la rebute pas, mais elle n’a pas encore accédé au souffle. Le souffle pourrait la dégoûter, et là, elle voudrait qu’il se barre vite.

Il a de longs cheveux, elle s’est approchée suffisamment pour qu’ils effleurent légèrement sa joue. Elle a remarqué cette nuit, sous la couche alcool-clope, qu’il sentait l’amande amère, ça doit être son shampoing.

Il inspire, ok, l’expiration va suivre et Lio saura.

Elle reçoit le souffle, son haleine est pure, elle l’apprécie, la savoure et se sent à sa place dans cette chambre avec lui. Il peut continuer à dormir.

Lio se lève, se sert son café et se cale dans son lit, avec l’oreiller dans le dos, contre le mur. Elle éteint la lumière, la flamme du briquet brille dans l’obscurité. Elle allume son joint, c’est la première taffe, sa tête tourne.

L’odeur du joint remplace celle du café. Il bouge un peu, soupire, se tourne, il passe son bras autour des cuisses de Lio, ça la tétanise un peu mais ça lui plaît, elle aime bien ce geste.

Il ouvre les yeux, putain ce regard ! Il lui sourit direct, il a l’air de bien l’aimer, elle sait pas trop quoi dire, alors elle lui tend le joint. Il sourit à nouveau et décline. Il se redresse et l’embrasse sur la joue, il est frais, à l’aise. Il lui demande si elle se souvient de son prénom. Lio reste silencieuse. Il lui glisse « Adrien » entre les lèvres, elle s’en souviendra désormais. Lui sait comment elle s’appelle, il dit que son prénom lui va très bien.

Il se lève et s’étire, à poil, elle détourne le regard, elle a l’impression d’être indiscrète. Il attrape une tasse, comme s’il était chez lui. Il va la rincer sous l’eau, ça la fait marrer, la poussière, ça le tente moyen. Il sifflote « Let it be », d’habitude, Lio déteste les sifflements mais avec lui, ça passe, il s’en sort pas mal.

Elle vient de poser son joint, il en reste la moitié, ce sera pour plus tard. Elle est stone, mais c’est un état qu’elle connaît bien, joint-café, c’est la base, il reste debout, toujours nu, sa tasse à la main. Il regarde par le Velux, il y a du soleil, il met ses lunettes.

Il l’observe un moment, Lio feint l’indifférence et attrape son portable. Elle balance le premier son téléchargé dans sa bibliothèque, c’est une chanson d’une Française qui fait carrière aux États-Unis, Tiphanie Doucet, du folk contemporain, manque de chance, c’est une chanson d’amour : « Est-ce qu’on s’aimait ? Cela vaut-il la peine de savoir ? »

Lio se justifie, c’est juste une chanson qu’elle aime bien et qui traîne dans son téléphone, il n’y a aucun sous-entendu de sa part. Elle rougit.

Il lui ressert un café, un sourire en coin, et part se doucher.

Il la déstabilise, ce gars, dans le bon sens, tout a l’air simple pour lui.

Elle a relancé la chanson.

L’eau de la douche arrête de couler. De la salle de bains, elle l’entend crier :

« Bébé ! Cette nuit !!! »

Il débarque, la serviette de toilette sur la tête, le sexe en érection.

« Bébé, quelle nuit ! Ma bite se souvient ! »

Lio explose de rire, l’album de Tiphanie continue de tourner, la prochaine chanson, c’est « Come to me ». Elle s’approche de lui en déchirant l’emballage d’un préservatif, elle l’enfile sur la verge d’Adrien en le regardant droit dans les yeux, puis il la porte sans effort, écarte sa culotte et la pénètre dans un cri. Sa bouche sur la sienne, elle récupère son souffle et l’aspire, il est pur, il sent bon.

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