Une simple histoire de famille

Andréa Bescond · Chapitre 22 sur 24

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Une simple histoire de famille

Louisette

 

 

2019

Louisette a vieilli.

Le temps s’est écoulé, toutes les années se sont ressemblées.

Elle a survolé l’existence, quelques courtes amitiés, beaucoup de lectures grâce au surveillant qui a fait toute sa carrière à l’hospice, mais surtout, le souvenir de Simone qui l’a maintenue en vie pendant des décennies.

Elle a quatre-vingt-six ans, s’exprime avec parcimonie, elle comprend ce qui l’entoure, plus ou moins.

Vers le début des années 2000, on l’a transférée dans cet endroit, un Ehpad, ça l’a changée, c’est rudimentaire mais elle s’y trouve bien et on ne l’attache pas à chaque fois qu’elle bouge.

Elle est installée dans la salle d’animation. Elle écoute le type qui chante, c’est un carnage, il est gentil mais il ne chante pas bien, il avait peut-être voulu faire carrière, ça avait raté et il se retrouve à chanter pour les personnes âgées.

Louisette voudrait s’éloigner mais elle n’a pas envie d’attirer l’attention en demandant à monter dans sa chambre, ni de déplacer son fauteuil toute seule. Elle lance un regard à l’auxiliaire de vie à côté d’elle, si attentionnée. La môme soutient celui de Louisette en souriant.

« C’est chouette, hein ? »

Louisette se contente d’acquiescer, elle va continuer de subir, sa vue a baissé mais pas son audition, elle aurait préféré l’inverse.

C’est l’heure du goûter, ça va l’aider, elle aime bien ce moment-là, ils donnent des palets bretons au beurre que Louisette trempe dans son café au lait.

Quand elle était jeune, c’était un peu de crème fraîche qu’elle ajoutait, le café devenait onctueux, ça faisait comme un dessert. Là, c’est du lait écrémé, elle s’est habituée. À l’hôpital psychiatrique, on ne lui a jamais servi de café au lait ni de palets bretons, alors elle ne se plaint pas.

Finalement, en observant l’auxiliaire frapper dans ses mains en rythme, Louisette se dit que c’est un moment joyeux, même si le chanteur assassine Sardou. De toute façon, Louisette n’aime pas Sardou. Une fois, elle l’avait entendu à la radio et l’avait trouvé intolérant, limite facho… complètement même, à la réflexion. C’en devient jouissif que l’homme au synthé malmène « Les lacs du Connemara ».

Les anciens entonnent le refrain. Que c’est laid. Quelle atrocité. Même la petite auxiliaire de vie se met à chanter, une cacophonie désespérée, ça pourrait être un moyen d’accélérer la fin de vie mais ils ont tous l’air de penser que c’est harmonieux.

Louisette a la bouche pleine, elle essaye de n’entendre que ses dents malaxer le gâteau. Elle ferme les yeux, elle se délecte de la parenthèse, un flottement, le bruit des maxillaires qui broient le biscuit sucré et beurré, la salive qui s’y mélange. C’est une attention de la petite auxiliaire de vie qui la sort de sa bulle. La môme lui essuie la bouche avec beaucoup de délicatesse.

« Vous avez des miettes aux commissures des lèvres, laissez-moi vous essuyer ! »

Puis elle secoue sa serviette de table coincée au-dessus du dernier bouton de la robe. Elle n’aime pas ça, avoir une serviette accrochée au col, ça fait vraiment sénile, mais elle n’a pas le choix, ils font ça avec toutes les personnes âgées.

C’est la pause, l’homme au synthé a droit à un petit café, c’est bien quand ça s’arrête.

Mais l’homme a une très grande conscience professionnelle car il se met à raconter des blagues, il est généreux et fatigant.

Louisette regarde par la baie vitrée, il y a un parking. Parfois ce n’est pas désagréable d’observer les gens aller et venir, cela permet de constater qu’à côté de son inertie, il y a de l’activité, du mouvement. Souvent, Louisette qui a toujours une bonne mémoire enregistre les trajets sur ce parking :

Faire quatre pas, ralentir, chercher dans ses poches, s’immobiliser, chercher mieux, trouver ses clés, sourire, marcher dix pas, ouvrir sa voiture, replonger ses clés dans sa poche, ouvrir sa portière, s’asseoir, ne pas arriver à récupérer ses clés dans sa poche, pester, ressortir de la voiture, sortir les clés de sa poche, s’asseoir de nouveau, fermer la portière, attacher sa ceinture, mettre les clés dans le contact, prendre cinq secondes pour régler le volume de la radio, se contorsionner pour voir si tu n’écraseras personne en reculant parce que tu n’avais pas le budget pour l’option « Caméra de recul », marche arrière, manœuvrer, passer la première, quitter le parking de la résidence.

Elle les voit, Louisette, ceux qui ressentent la satisfaction d’avoir fait quelque chose de bien, en partant, ils sont soulagés.

Quand elle s’ennuie, elle se repasse dans sa tête le film de ces visiteurs inconnus, ça la garde connectée aux êtres de la manière la plus lointaine, et comme ça, ça lui va bien.

L’auxiliaire de vie lui demande si elle veut remonter dans sa chambre, Louisette accepte, elle aimerait aussi qu’on lui retire ce soutien-gorge qui démange. Elle n’a jamais aimé ça les soutiens-gorge, au moins, à l’hôpital psychiatrique, on ne lui en faisait pas porter, ses seins, c’était la seule partie d’elle qui était libre.

L’aide-soignante de ce matin n’a pas voulu écouter Louisette quand elle s’est rebellée.

« Une femme a besoin de soutenir sa poitrine. »

Arrivée dans sa chambre, Louisette fait comprendre à la petite qu’il faut lui retirer l’objet de torture. À la base, il ne lui appartient même pas, il s’est juste retrouvé lâché sur son lit un jour. Un couple de personnes âgées avait dû s’enfermer dans sa chambre à elle pour forniquer, tous ces vieux qui perdent le sens de l’orientation et qui puent le sexe. C’est ce qui l’agace le plus dans cet endroit, quand d’autres vieux squattent sa chambre… les portes sont toujours ouvertes.

Ce qui l’irrite surtout, c’est quand des messieurs se frottent à elle, elle les frappe en retour, ils repartent en pleurant, elle ne se démonte pas Louisette, les aides-soignantes disent qu’elle n’a pas attendu #MeToo.

Sa copine de la chambre à côté mène une vie sexuelle épanouie avec plusieurs hommes décrépits, les uns après les autres. Parfois, ils se battent pour elle, parce que apparemment elle lubrifie toujours bien, ça les drogue, les vieux mâles, qu’une dame âgée mouille toujours. C’est peut-être rare, Louisette s’en fiche, l’intimité partagée est loin derrière elle.

Elle aime bien ces moments-là, en salle de télé, quand ils se battent pour la voisine qui aime se dénuder, les vieux messieurs perdent leurs moyens, se chamaillent. Les auxiliaires se jettent sur elle pour la rhabiller, alors elle se frotte aussi à eux, surtout si ce sont des hommes. La bagarre générale pour le sexe à l’Ehpad, c’est l’activité qu’elle préfère Louisette, elle trouve ça plus divertissant que la chorale et elle y a droit au moins une fois par semaine. Elle espère que la voisine ne va pas mourir avant elle.

Louisette se retrouve enfin seule, silence, sans soutien-gorge, elle s’abandonne dans son fauteuil, elle regarde par la fenêtre, il y a un chêne, elle l’admire, elle se sent bien.

Des résidents gémissent dans le couloir. Ils réclament un baba au rhum, Louisette entend l’auxilliaire leur en donner un, ça les calme.

C’est quand même pas mal quand elle ne les entend plus…

Elle s’abandonne, sa mâchoire inférieure est lourde, elle la laisse aller, elle entend qu’elle ronfle un peu, qu’importe. Quelques minutes entre le flou et le chêne. C’est bon.

Puis quelqu’un frappe à la porte, elle tourne la tête, les yeux entrouverts, elle aperçoit une longue silhouette féminine, un bouquet de marguerites à la main. Elle a dû se tromper celle-là. Sa beauté frappe Louisette.

Cette jeune femme irradie la chambre terne, elle marche vers elle, déterminée, comme si elle était sûre de venir la voir, elle.

La grâce personnifiée, le naturel, l’énergie.

Ça percute Louisette, comme quand elle était en présence de Simone. La Vie se rapproche. La Vie tend le bouquet, Louisette reste immobile, la Vie attrape un vase qu’elle va remplir dans la salle de bains, elle revient dans la chambre, y plonge les marguerites.

Elle lève les yeux.

Elle est silencieuse.

La Vie s’installe sur une chaise à côté d’elle. Elle est maintenant à sa hauteur, elle prend ses mains avec douceur. Elles sont légèrement moites.

« Bonjour, je suis ta petite-fille. »

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