Une simple histoire de famille
Hervé
2018
Je suis allongé sur le sofa. Jim Morrison m’accompagne de sa voix envoûtante, mais il ne me procure plus la joie d’avant. Il faut que je me rende à l’évidence, je suis déprimé, je suis fatigué, résigné, vidé, j’ai une enfance, des « référents », j’ai un passé mais pas de racines…
C’est un putain de chantier que Suzanne m’a laissé en héritage. Je suis vraiment comme un étui de guitare sans guitare. Ça tient debout, ça a l’air rempli, ça a l’air de protéger ce qu’il y a dedans. Quand l’étui est couvert de cuir, ça a de la classe et une vraie fonction. Moi, je suis un étui sans guitare recouvert de cuir vintage.
Je me contiens. Je suis la route que je dois suivre : travailler, m’occuper de ma fille, même si je ne la vois presque plus… Ça y est, elle est adulte. Je suis si heureux qu’elle ressemble à Magnolia. Depuis qu’elle a vu la vidéo de sa mère, elle me questionne sur ses origines. Elle veut tout savoir de sa famille, moi, j’enterre les secrets. D’ailleurs, je botte en touche la plupart du temps.
Chacun fait comme il peut. À la mort de Suzanne, le docteur m’avait prescrit des antidépresseurs, efficaces les premiers mois… puis les angoisses étaient revenues, alors j’ai arrêté et n’en ai jamais repris. J’ai recommencé à fumer de l’herbe, en vapo, car je ne sais pas rouler. Contrairement aux idées reçues, la sativa ne favorise pas la dépression, bien au contraire, elle me permet d’arrêter de cogiter à ce que je serais devenu si j’avais su tout cela plus tôt. Je pensais que des réponses m’offriraient une forme de plénitude, mais non, je ne comprends pas pourquoi ces angoisses persistent alors que je connais l’histoire de ma famille.
Je fixe le bol japonais bleu que Lila m’a offert. Il est raffiné, comme elle.
Il y a quelques mois, j’ai rencontré une femme à la piscine. Nous avons lié amitié quand un de ses enfants a failli se noyer. Je l’avais déjà croisée, j’avais d’emblée été sensible à sa délicatesse mais je n’avais jamais osé vraiment l’accoster, juste des banalités échangées et quelques sourires timides. Il a fallu ce drame.
Ce jour-là j’exerçais mon rituel de l’étoile flottante. J’avais relâché tout l’oxygène, je pouvais sentir chaque parcelle de mon corps fusionner avec la mosaïque. Puis j’ai entendu un son inhabituel. Impossible d’atteindre la sérénité que je trouvais d’habitude. Une étrange vibration. Alors j’ai ouvert les yeux malgré le chlore et j’ai aperçu une forme. J’ai vu l’enfant immobile au fond de l’eau. Je n’avais plus d’oxygène, il fallait que je remplisse mes poumons avant de l’aider, sinon je n’aurais pas la force nécessaire pour le secourir. Alors j’ai nagé vite, en frôlant le fond du bassin, j’entendais les barbotages au-dessus de nous.
L’image des jeux à la surface et de la peur en profondeur m’a heurté, je savais que dans quelques secondes, le lieu serait en état de choc, que les enfants cesseraient de jouer, pleureraient sans doute, seraient écartés par les autres parents, que tout le monde serait envoyé aux vestiaires et que longtemps, à peu près toutes et tous penseraient à cette matinée de piscine avant de s’endormir.
Je vais me noyer en voulant le sauver de la noyade. Mes poumons supplient, je vais ouvrir la bouche et aspirer, c’est sûr, je sens le réflexe qui exige, je le sens, il cogne dans mon crâne. Je vais crever. On va crever tous les deux. Je renonce intellectuellement, mais mon corps s’est obstiné à nager, ça brûle en moi, je vais ouvrir la bouche, je vais aspirer l’eau, j’attrape l’enfant. Je l’attrape et le remonte.
Quand j’atteins la surface, je ne peux ni appeler, ni crier, j’inspire enfin mais aucun son ne sort, l’enfant est mort, c’est sûr, il est bleu.
Enfin quelqu’un hurle, enfin… La mère se jette sur son fils, le maître-nageur est en canne, il écarte la mère et entame les gestes de survie. Le type a le mouvement assuré, moi je me remets, je passe d’un rouge sanguin à mon blanc porcelaine habituel.
Quelques parents attrapent leur progéniture et s’éloignent. D’autres sont figés, à regarder la scène, c’est sordide mais humain.
La mère fait une crise de panique, ses fils plus grands pleurent en l’étreignant. La peur est là aussi, en chacun de nous, moi et mon bonnet de bain, mon slip orange, l’eau qui dégouline le long de mes membres inertes.
L’enfant bleu secoué. L’enfant bleu gonflé, palpé, allongé.
L’homme qui se démène, l’homme au short rouge et aux claquettes blanches, il sue, il compte, il souffle, il appuie, presse, stimule, appelle…
La mère crie, les frères pleurent, les gens fuient, tout résonne.
Puis l’enfant bleu crache, geyser d’eau chlorée, inspiration brûlante, cri, toux et pleurs.
Et la mère se jette sur lui, elle le tient comme un nourrisson, son soulagement est rauque, l’enfant bleu vit.
Je m’échappe furtivement du bassin alors que les pompiers débarquent en courant. Je me sens vulnérable avec mon slip de bain. J’attrape ma petite serviette sur le bord et me sèche discrètement en m’asseyant sur une des chaises en acier froid à la peinture rouge écaillée. J’observe la mère, je ne lui avais jamais encore trouvé cette beauté-là, quand la peur disparaît, que tous les traits du visage se détendent.
Je suis subjugué. Je voudrais lécher cette goutte d’eau chlorée qui rejoint délicatement son omoplate, je voudrais lui apporter ma petite serviette, lui entourer les épaules, lui apporter du réconfort.
Je me rends compte que j’ai explosé mes capacités pulmonaires. La cage thoracique dilatée, écartelée. Je me sens mal, personne ne le voit, c’est bien, ce serait gênant de tomber dans les vapes alors qu’on vient de sauver l’enfant.
Oh merde, je défaille. Je me rattrape in extremis à la chaise, ça fait un bruit de métal qui racle le carrelage, je m’étale lamentablement, mon bonnet de bain frappe le sol, ce n’est pas son épaisseur qui amortit le choc. Quand je reprends conscience, un jeune pompier claque des doigts devant mes yeux. Je souris bêtement, il sort tout son matériel pour la prise de tension et tout le tralala. Je lui parle de mes poumons, d’une éventuelle déchirure, ça peut arriver ça non ? de se déchirer un poumon ? Ou de se faire un claquage de poumon ?
Le jeune pompier est rassurant, c’est impossible, mais il dit que si je n’avais pas produit cet effort pour récupérer l’enfant bleu, il serait mort noyé.
J’ai sauvé le petit. Je l’aperçois, on l’installe sur un brancard. La mère a eu le temps d’enfiler un gros poncho en éponge, cheveux en bataille.
Je m’assieds avec l’aide délicate du pompier, je retire mon bonnet de bain. Le responsable de la piscine dépose mes fringues en vrac sur la chaise rouge écaillée. Le pompier m’aide à m’habiller.
« Comment ça va, monsieur ? »
Il est bon. Il va jusqu’à me tenir le bras pour que j’enfile mon pantalon. Je dois paraître un peu fragile, non pas parce que je viens de vivre un évènement spécial, mais parce que mon corps n’inspire ni la force, ni la solidité.
Je ne me sens pas viril, ils le sont tous autour de moi, ces grands costauds, je suis quoi, moi, avec ce long corps dégingandé, pâle et un peu mou ? Je n’ai pas leur force, je n’ai pas la puissance que l’Homme doit avoir.
Le maître-nageur retire déjà les frites et les ballons abandonnés dans le bassin par les nageurs apeurés. Il est athlétique, il a une paire de mollets affûtés, il se rase les jambes je crois, je pousse le focus visuel, c’est ça, il a pas de poils… sa peau des mollets est dorée et lisse. Ses trapèzes saillants dépassent de son débardeur blanc moulant. Le type est ultra-viril même s’il s’épile, il a des cheveux poivre et sel bien coiffés. Je ne veux pas me comparer. Je ne veux pas me comparer. Putain merde, je me compare. J’ai envie de disparaître, moi, mon apparence bizarre et mes poumons dilatés. Je m’assieds pour enfiler mes chaussettes. Elles sont dépareillées, comme d’habitude, aujourd’hui mon pied gauche est bleu foncé, le droit est bleu clair… on reste dans les tons, c’est déjà ça.
Je récupère mon bonnet de bain, je le plonge dans un vieux sac plastique que je fourre dans mon sac à dos. J’ai gardé mon slip de bain sous mon pantalon. Je me relève difficilement, l’empreinte mouillée de mes fesses apparaît sur le tissu.
Le pompier ouvre la marche vers la sortie, je ne pense qu’à m’avancer vers l’enfant bleu pour lui demander comment il va. Je m’approche timidement de la famille, je me sens fébrile. C’est peut-être un peu intrusif de leur parler maintenant. Je renonce.
Le maître-nageur qui a appuyé tant de fois sur la cage thoracique de l’enfant bleu déambule comme si la journée était absolument ordinaire, alors que je suis terrorisé. Je me sens encore au fond de l’eau, en train de tracter le corps du garçon.
Je crois que je resterai longtemps avec ce sentiment d’avoir touché la mort du doigt.
J’ai déjà vécu ça, toucher la mort du doigt, de la main, du corps entier… Magnolia est décédée dans mes bras, j’ai câliné la mort, je sais ce que c’est.
Là, c’était différent, comme si ce garçon sorti de l’eau m’avait ramené à mon être profond, à la disparition de ma femme, à l’empreinte que le chagrin a creusée dans mes tripes.
Je me remotive, ils ne m’ont pas encore remarqué. Les quelques pas entre la chaise rouge écaillée et cette famille me font avancer bien plus que toutes ces années à tenter de me consoler.
Elle tourne la tête vers moi et continue de caresser les cheveux de son enfant. Je m’arrête.
Je reçois son regard. Je n’ai jamais ressenti autant de reconnaissance, même de la part de Magnolia, jamais une telle gratitude. Ça tinte dans ma tête, elle s’approche tout doucement, étrangement joyeuse. Elle me serre dans ses bras, elle ne me demande pas si elle peut le faire, elle le fait. Je n’entends plus que sa respiration sur mon buste.
Je la serre à mon tour, j’ai sauvé son enfant.
Je l’ai rencontrée comme ça, Lila Abenhaïm, hypnothérapeute. Depuis, elle est mon amie. Elle m’a offert un bol japonais pour me remercier d’avoir sauvé son fils. Elle m’a dit que ce qu’elle savait faire, elle aimerait m’en faire profiter. Est-ce qu’elle avait senti mon vide ? Je ne sais pas, mais je ne disais pas non à l’idée de me laisser guider par sa voix.
Je sonne.
J’attends.
Je me détourne, quelle idée à la con, elle est forcément en consultation.
La porte grince. Un rire familier.
« Ah ! Je suis heureuse de te voir ! Tu rentres ? »
Je souris, elle me précède, je la suis, léger et un brin ému de constater la joie de Lila à mon arrivée.
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