Une simple histoire de famille
Louisette
1965
Louisette est dans sa chambre, c’est le soir, le bébé dort de travers, elle lit sur le fauteuil en velours qui obstrue le passage entre la salle de bains et le lit. Une soirée normale. Elle entend des bribes de voix qui viennent du couloir, peut-être même des escaliers.
Elle est montée se reposer, le bébé a des problèmes gastriques, ça perturbe son sommeil. Il lui est impossible de laisser pleurer l’enfant, elle ne supporte pas ça, alors elle l’a porté en écharpe, ça l’a apaisé. Ce soir, elle a décidé de se reposer, le bébé dort enfin, son petit corps perdu dans le grand lit de Louisette, elle le mettra dans son berceau plus tard. Suzanne et Jean sont restés à table, ils ont vidé la bouteille, le dîner était plutôt joyeux, entre descriptions de paysages et anecdotes concernant le petit. Suzanne avait cuisiné un bœuf bourguignon qui avait mijoté la journée entière. Ils se sont régalés, le petit a sucé les morceaux de carotte avec gourmandise.
Avant de monter, Louisette a oublié de dire à Suzanne que demain, c’est elle qui se chargerait d’aller au bourg faire les courses, qu’elle partirait tôt.
Elle pose son livre, se lève et avance discrètement pour ne pas réveiller son bébé. Elle attrape la poignée, elle ne le lâche pas du regard, il a le sommeil léger. Il lui semble entendre un cri, court, aigu. Il n’y a pas assez de lumière qui s’échappe de sa chambre pour être visible.
Elle progresse dans la pénombre, aperçoit Suzanne et Jean en bas des escaliers. Le corps de Suzanne est arqué, son visage projeté en arrière, le dos majestueusement cambré. Ses bras battent dans le vide, cherchent à s’agripper, dans un petit réflexe ridicule.
La main fermée de Jean projette Suzanne au sol, deux marches plus bas. Elle ne tombe pas de haut mais elle ne peut pas retenir la chute. Le crâne percute le sol, rebondit, puis retombe, son visage est couvert par ses cheveux, est-ce que ses yeux sont fermés ?
Louisette est immobile, elle n’a pas pu retenir quelques gouttes de sa vessie. Jean est de dos, aux pieds de sa sœur, il ajuste les épaules de son polo, prend une grande respiration et pousse un soupir en s’accroupissant.
Louisette voit l’échine du monstre. Elle reconnaît le Minotaure.
Ça résonne en elle, elle sait que Jean a placé la peur au cœur de cette famille. Elle sait que désormais ils vivront en apnée.
Jean attrape fermement les épaules de Suzanne qui s’empresse de le rassurer, elle dit que c’est rien ou qu’elle n’a rien, quelque chose comme ça, il sourit et l’embrasse en l’aidant à se redresser, il lui répond qu’elle le met « dans des états pas possibles », qu’il fallait qu’elle voie comment elle était elle aussi, il fallait qu’elle change, sinon, forcément, c’était trop difficile de garder son calme. Suzanne acquiesce, Suzanne sourit, Suzanne répond à ses baisers.
Il saisit une mèche de ses cheveux, il trouve qu’elle devrait passer un coup de brosse dans tout ce fouillis.
Ils rient ensemble. Son rire à elle est fabriqué. Elle ressemble à ces vieilles poupées que les petites filles s’amusent à abîmer, quand elles leur crêpent les cheveux, qu’elles leur crayonnent la bouche. Elle a un peu cette apparence, Suzanne.
Elle avait mis un beau rouge à lèvres, elle est soignée. Quand il l’a attrapée par les cheveux, sa bouche a raclé la rampe et son absolu rouge fini satiné a bifurqué sur la joue.
Il la serre dans ses bras. Il lui demande pardon. Elle se tient à la rampe pour ne pas défaillir.
Sourire de façade, Louisette ne la reconnaît pas.
Suzanne caresse le visage de Jean avant de détourner ses yeux pleins de larmes.
« Je vais m’arranger, mon chéri. »
Elle monte les marches, tête baissée, livide.
Il reste au rez-de-chaussée le temps qu’elle gravisse quelques marches.
« Je te rejoins, je t’aime mon amour. »
Personne ne la voit, Louisette ferme la porte de sa chambre.
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