Une simple histoire de famille
Lio
2020
Lio ne sait pas comment cette 205 a encore réussi à passer le contrôle technique. D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle n’a jamais connu son père avec une autre caisse… En tout cas, la précédente devait être tout aussi usée et de cette même couleur rouge pompier.
Périph Nord, sortie porte de Bercy, les cheminées de la station d’épuration qui dégagent une masse de fumée, de la vapeur d’eau paraît-il… Le père de Lio prend la sortie A3-A6 vers Orly-Lyon, puis l’embranchement vers Nantes-Bordeaux. Ils sortent de Paris, ils roulent…
Son père indique qu’il va falloir s’arrêter prendre de l’essence, voyager en vieille 205 de 1994 peut coûter un PEL mais à la base, la 205 sert juste à circuler dans Paris quand la RATP est en grève. Puis son père est un marcheur, il est son propre moteur.
Une station à 2 kilomètres, parfait, Lio ira acheter deux sandwichs industriels, tant pis, et des confiseries.
Son père stoppe la 205 près de la pompe, il se détache, tire une manette sous le volant ; avec ses longues jambes, il est obligé d’écarter les genoux, il est disgracieux et touchant.
Il ouvre la portière, s’extrait du véhicule et, avant de refermer, glisse à Lio : « On va en Bretagne, près de Quimper. »
Il claque la portière, elle reste assise, elle a froid, il doit faire trois degrés dehors, vivement qu’ils roulent de nouveau.
Lio sort du véhicule à son tour, elle marche vers la boutique, se retourne vers son père
« Poulet-crudités ?
– Parfait ! »
Ils sont dans la même vibe. À l’intérieur il fait bon, c’est même surchauffé et totalement contradictoire avec les portes vitrées automatiques coulissantes qui laissent s’engouffrer un vent glacé dans la boutique à chaque fois qu’un client entre ou sort.
Le caissier est assis à l’entrée, coiffé d’un bonnet, il porte des gants et un foulard, pauvre gars, il doit gagner un salaire misérable à se geler toute la journée adossé au chauffage électrique en plein courant d’air.
Il doit y avoir trois écrans de télé qui diffusent une des chaînes les plus nauséabondes en termes d’informations continues. Des images de rues désertées en Chine défilent, le gouvernement ayant confiné certaines régions à cause du virus Covid.
Lio détourne le regard. Elle saisit deux sandwichs entourés de quatre couches de plastique et de carton que la marque indique recyclable, éthique et déculpabilisant. Puis rayon bonbons, normal.
Elle paye, aperçoit son père au loin qui se dirige vers la boutique, elle anticipe, pompe numéro trois, 55 euros, merci. Ils se croisent au niveau des portes vitrées, le vent la balaye, son père la prend par les épaules, il se serre contre elle dans un geste protecteur. Il la protège du froid mais pas seulement.
Lio se sent aimée, elle se sent complice, elle se sent proche de lui, elle se sent unique à ses yeux, elle se sent indispensable, elle est sa famille.
Ils traversent la station jusqu’à la vieille 205 frigorifiée.
Le moteur tousse toujours un peu au démarrage mais il est fiable. La 205 ne fait pas de manières, elle aussi doit être déterminée à foncer.
Ils reviennent sur l’A81, la 205 au max, 110 kilomètres/heure pour espérer converser, sinon 130, mais ils ne s’entendraient plus parler. Lio se dit que ça leur convient comme ça, de pas trop échanger.
Elle observe son père, bercée par le grondement du moteur, sa ride du lion est prononcée, il songe certainement à la même chose qu’elle, quand il se retourne et plonge ses yeux plissés dans ses grandes billes claires.
« Je crois que je suis en train de tomber amoureux, ma chérie. »
Alors là, rien à voir, elle le pensait perturbé alors qu’il est en train de renaître en fait.
« Papa, ça me fait plaisir, ça. »
Il sourit, puis allume la radio, mais le bruit du moteur couvre le faible volume. Le père de Lio est hilare, il lui semble différent, prêt.
Elle sort sa mini-enceinte de son sac, elle active le Bluetooth et pousse le volume au max. Janis Joplin. « Piece of my heart ». Classique.
Son père éteint l’autoradio, ils chantent le refrain à tue-tête, elle attrape son portable, fait une story sur Instagram, son père s’égosille, Lio jubile.
Post Instagram du 6 janvier 2020 :
« Road trip avec papa dans la vieille 205 rouge, retour aux sources : la Bretagne #BZHforlife. »
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