Une simple histoire de famille

Andréa Bescond · Chapitre 4 sur 24

Pages du PDF

Une simple histoire de famille

Louisette

 

 

1965

Jean a compris qu’il fallait leur laisser de l’espace. Louisette et Suzanne ne le rejettent pas, mais il doit être un peu mal à l’aise dans cette intimité féminine. Louisette l’observe souvent, elle le connaît très peu, elle a perçu sa sensibilité, mais elle disparaît sous la colère et la frustration. Elle le sent crépiter à l’intérieur, ce type-là est une bombe à retardement. Il a apprécié d’être père de deux filles même s’il a nourri le fantasme d’avoir un fils avec qui il aurait partagé sa passion du cyclisme.

Il aime ça, prendre son vélo, parcourir les routes sinueuses du Morbihan. S’imprégner de l’odeur du gazon mouillé, rouler sur les chemins inexplorés et pédaler au milieu des rangées de roses trémières.

Avant qu’elles ne quittent la maison, il avait inscrit ses filles à des activités de filles : danse, gymnastique rythmique, et même si la cadette avait de bonnes aptitudes physiques, il n’avait jamais pensé à lui acheter un vélo pour qu’elle le suive. Pourtant elle avait réclamé, elle avait couru avec son père pour faire démonstration de son endurance et de sa force musculaire mais rien à faire. Pendant près de deux décennies, il s’était octroyé le plaisir simple des routes bretonnes pendant que les trois filles de la famille restaient entre elles et lui préparaient un far aux pruneaux. C’était banal, attendu, sans débordement. Une représentation familiale parfaite. Elles lisaient, se cultivaient, ça avait fini par le rendre fier. Suzanne a toujours voulu que ses filles soient des intellectuelles. À leur majorité, elles avaient fait des études de droit. Puis elles étaient parties vivre à Rennes où elles avaient mené de très belles carrières dans la magistrature. Alors que le métier n’était ouvert aux femmes que depuis 1946, savoir que les filles d’une petite paysanne finistérienne, à peine éduquée, qui avait été chassée de chez ses parents, allaient intégrer un milieu réservé aux hommes avait apporté à Suzanne une forme de sérénité.

 

1960. Les petites étaient parties. Jean a détesté le silence. Et il a sombré jour après jour un peu plus. Quand les enfants ont quitté la maison, Suzanne n’avait que trente-trois ans, elle avait eu sa première fille à quinze ans, la seconde à dix-sept, Jean était à peine plus âgé qu’elle. Il a mal supporté que Suzanne vieillisse, pourtant elle était restée très belle. Il la traitait de « périmée ». Il se traitait de « périmé ». Il se sentait vieux, fatigué, il avait vécu tant de choses jusqu’à trente-six ans. Trop vécu. Il était éreinté. Le vélo avait toujours été un exutoire, il y ressassait ses échecs désormais.

Suzanne, c’était juste une amourette d’adolescents, jolie, douce, mais pas plus qu’une amourette… Il la désirait, elle le désirait, ils avaient partagé du plaisir dans le respect de leurs personnes. Rien d’assez profond pour résister au temps. Juste l’adolescence.

Puis les premiers baisers.

Puis les premières caresses.

Puis les préliminaires.

Puis la pénétration.

Puis le plaisir partagé.

Puis la jouissance partagée.

Puis le spermatozoïde de l’ado qui féconde l’ovule de l’ado.

Puis le piège.

Quand elle lui avait appris qu’elle était enceinte, ses parents à lui avaient tenu à les soutenir, il n’était pas question d’avorter, d’être hors la loi. Suzanne avait pleuré son désespoir, les parents de Jean n’avaient que deux fils, si elle était rejetée par sa famille, ils l’adopteraient volontiers. Jean avait regretté d’avoir parlé de cette grossesse à ses parents, il aurait dû se taire, ils étaient trop intègres pour nier la responsabilité de leur fils. Suzanne avait habité avec la famille de Jean, ils l’avaient aimée. Les adolescents avaient vécu une histoire d’amour en dépit d’une parentalité précoce, la deuxième grossesse avait suivi quelques mois après la naissance de la première fille. Elle avait été désolée d’être enceinte de nouveau.

Jean a été aspiré par la spirale des naissances, puis de la guerre. En 1946, il partait au front dans le Tonkin. Dans son club de cyclisme, certains, plus vieux que lui, avaient fait la Seconde Guerre, on les considérait en héros. Il désirait être de ceux-là, pas un jeune père de famille pris au piège à seize ans et étouffé à vingt-six. Il rejetait cette soumission à la famille. Il s’était engagé. Il combattrait pour défendre Hanoi. Il n’a pas participé à cette guerre par conviction, il a juste appliqué les consignes et il était loin de sa famille.

Il s’était lié d’amitié avec un garçon plus jeune que lui, dont la sensibilité contrastait avec la situation. Il n’était pas fait pour le combat, sa famille l’avait envoyé au front, car il défendait des idées anticolonialistes. Le patriarche, qui n’avait jamais fait la guerre, avait pensé que rien n’aiderait plus son fils à devenir un homme que de participer à la gloire nationale.

Jean l’avait protégé au mieux, il l’avait réconforté et avait tenté de le faire réformer, le garçon faisait de telles crises d’angoisse, qu’il fallait plonger la main dans sa bouche pour bloquer sa langue. Dès que les coups de feu s’enchaînaient, il s’écroulait raide, en proie à une épilepsie de plus en plus puissante. Jean avait témoigné de sa vulnérabilité auprès de ses supérieurs mais ils avaient décidé que le garçon était apte. Deux semaines plus tard, quand ils avaient défendu le port de Haiphong, il était mort à côté de lui, il avait pris une balle dans la bouche, l’arrière de son crâne avait explosé dans son casque, il n’avait pas souffert. Il était tombé aux pieds de Jean, qui s’était allongé sur son corps pour pleurer, il avait cessé de rétorquer aux tirs de l’ennemi, peu importe, il n’avait plus la force, le garçon était mort. Jean ne l’a jamais oublié. Peu de temps après, il s’était brisé la jambe, quand une explosion l’avait propulsé contre un coffre en ferraille, il était rentré boiteux mais sauf.

Son frère cadet, Henri, ne ressentait aucune attirance pour la guerre, pourtant, il voulait comprendre et tout connaître des combats de son frère. Il était fasciné par lui, fasciné par ce couple, Suzanne et Jean. Il voulait la même vie. Mais Jean n’avait jamais partagé ses souvenirs de combat, il disait qu’il fallait juste oublier, juste oublier.

Ils s’étaient aimés à nouveau, plus intensément, malgré l’enfance brisée, malgré la guerre, les blessures, l’abandon, ils avaient trouvé leur équilibre, ils avaient recommencé à faire l’amour, mais elle ne voulait plus qu’il la prenne par le vagin. Elle surveillait son cycle, comptait les jours pour ne pas risquer de grossesse mais, dans le doute, elle préférait qu’il la prenne par l’anus. Ça lui allait, il y trouvait du plaisir. Au début, elle avait mal, mais elle remplissait une fiole d’huile de tournesol, elle se graissait l’orifice avant qu’il vienne. Elle avait fini par apprécier, surtout quand elle se caressait le clitoris en même temps. Appuyer sur cette petite goutte au cœur de la vulve lui garantissait un plaisir incontrôlable quand son mari la prenait par-derrière. Elle saisissait sa main et la collait sur sa bouche pour contenir le cri de l’orgasme. Ils étaient complices, ils n’avaient pas de tabous, ils planifiaient leurs ébats. Ce soir ? Ce soir. Elle s’installait sur les toilettes, elle se nettoyait avec soin pour éviter l’odeur fécale et la saleté. Une fois, au début de leur pratique anale, il avait déclaré une inflammation à l’urètre, mais il préférait ça à un troisième enfant. Tout sauf un enfant.

En 1948, quand il avait pu remarcher, ils avaient déménagé, tous les quatre. Ils avaient acheté une petite maison de granit aux ardoises plates et noir ébène. Ses parents les avaient aidés. Ils n’allaient pas être malheureux. C’est là qu’il s’était mis en tête de pédaler, d’être actif, d’être sportif, de conjurer le sort du boiteux. Il avait remporté cette victoire-là aussi.

 

Louisette se sent en sécurité chez Suzanne et Jean. Elle peut élever son enfant et prendre le temps d’envisager l’avenir. Elle perçoit bien un malaise quelquefois, elle met ça sur le compte de l’usure du couple. Suzanne est plus sombre depuis quelques mois, pas de quoi s’alarmer néanmoins.

Louisette voudrait flâner dans le jardin aujourd’hui, mais le vent de l’Atlantique souffle au point de s’envoler. Jean roule à vélo depuis deux heures, Louisette l’imagine combattre à coups de pédales la force de la nature. C’est perdu d’avance mais il appuie, il tente.

Le petit pose son visage contre l’épaule de sa mère. Il est assis sur ses cuisses, elle le fait bondir par surprise. Il adore ça, il hurle de joie. La sœur mélange le beurre à la farine dans la cuisine et sourit à les entendre.

« Vous avez le même rire ! Il est encore petit mais si si, vous avez le même rire ! »

Louisette et l’enfant sont happés par une rafale qui envoie valdinguer le volet de bois. Suzanne se précipite pour le bloquer. Elle a encore de la farine sur les mains. Il pleut beaucoup. Le vent couche les arbustes, heureusement que les murets sont là pour les protéger.

La porte d’entrée claque, Jean rentre sans un mot, retire ses chaussures de cyclisme, se racle la gorge, se mouche. Il passe devant Louisette et le petit. Sourires mutuels. Un regard furtif à Suzanne. Disparition dans l’escalier. Il fait un temps de novembre, personne ne commente l’humidité de la Bretagne, parce que en Bretagne il pleut que sur les cons, mais il fait vraiment froid et la bruine a malmené Jean. Il rentre douloureux, ses vieilles blessures exacerbées. Il prend une douche brûlante, se masturbe sous l’eau en pensant à une femme qui jardine, accroupie dans son massif de fleurs, une rousse, la cinquantaine, avec un petit chapeau et une blouse. Quand, lors de son parcours à vélo, il l’aperçoit, il devine ses hanches sous le tissu usé, souvent, elle sue sous l’effort, ses mèches rousses collent à ses joues. Ce jour-là, elle n’était pas dans son jardin, il faisait trop froid, mais il nourrit son fantasme.

Il sait qu’il ne lui parlera jamais. Il aime juste se masturber en pensant à elle. C’est un homme fidèle, même s’il n’arrive plus à aimer Suzanne. Quand ça a commencé, elle lui a proposé d’aller en parler au curé, mais il lui a répondu que rien ne le perturbait. Suzanne savait bien que c’était faux, il parlait la nuit, il parlait des combats, il parlait du garçon. Ce souvenir l’avait traumatisé, elle le savait, elle lui a proposé de l’écouter, ça l’a vexé, il n’était pas fragile, ça l’a rendu violent. Les images de corps éviscérés étaient revenues le hanter. Il parlait des morts dans son sommeil, il demandait pardon, il pleurait aussi.

Suzanne n’arrivait pas à le détester, malgré l’absence d’amour elle éprouvait de l’indulgence, la compassion de ceux qui étaient restés à l’arrière, en sécurité, pendant que d’autres explosaient sous les bombes.

Après la guerre, on l’avait laissé rentrer chez lui, dans sa famille qui ignorait tout de ce qu’il avait vécu, on l’avait juste laissé rentrer chez lui sans se soucier de son état psychologique. « Tu es un héros, reprends ta vie, mon petit gars. »

Elle l’admirait même d’avoir réussi à assurer leur confort, à elle et à ses filles. Elles n’avaient jamais connu le besoin, et pour Suzanne, c’était aussi la preuve que c’était un homme bon.

 

L’enfant de Louisette était devenu le pilier émotionnel, le centre de toutes les conversations familiales, l’organe de la joie. Jean l’aimait, ce petit, il le lui montrait bien… Il passait des heures allongé sur le tapis à jouer « des mains », ce qui consistait à chantonner en faisant danser ses doigts et l’enfant adorait ça. Il avait de grands yeux noirs malicieux.

Quand Jean insultait Suzanne, le petit s’accrochait à lui, lui mettait les mains dans la bouche. Jean riait, ce qui permettait de détendre l’atmosphère jusqu’à la prochaine crise. Suzanne n’avait plus d’influence sur son mari. Comme si elle était un acquis. Comme si elle était un meuble. Comme si elle avait freiné sa vie. Comme si tout était sa faute.

La seule personne qui apportait un peu de réconfort à Jean, hormis l’enfant, c’était son petit frère, Henri. Ils géraient une boîte d’assurances que leur père leur avait léguée. Une entreprise familiale à reprendre, c’est un carnet d’adresses, des clients, la sécurité financière. Jean veillait sur sa maison et sa famille, il considérait que c’était le rôle de l’homme, et avec son frère, ils dirigeaient la société avec brio.

 

Louisette voulait être indépendante, partir travailler, trouver un logement, assumer d’être fille-mère avec tout ce qui va avec, la réputation de salope et tout le tralala… Elle s’en foutait Louisette, elle était libre.

Suzanne n’aimait pas l’idée que sa sœur s’en aille un jour. Louisette et l’enfant étaient une présence, la maison semblait si vide depuis le départ des filles. C’est quoi la vie d’après pour une jeune mère au foyer ? Continuer d’être une épouse docile, qui organise, qui cuisine, qui nettoie ? Louisette l’encourageait à reprendre ses études : « Demande un salaire ! Ou trouve un boulot ! »

Suzanne se doutait que ce serait pour une autre vie. Elle lui avait confié comment Jean menait son travail de sape. Si Suzanne nourrissait l’espoir d’accomplir un projet, un vrai projet à elle, il s’interposait. Pour lui, son métier, c’était de faire la compta de sa société d’assurances, mais sans salaire. Suzanne avait raconté à sa sœur comment tout avait basculé un soir. Jean s’agaçait du besoin d’indépendance de Suzanne.

« Ça va… ça va… moi aussi j’ai fait des sacrifices.

– Lesquels ?

– Le prêt !

– Il est à nos deux noms.

– C’est moi qui paye.

– Je demande qu’à payer mais pour ça il faut un salaire.

– L’entreprise ne peut pas te dégager un salaire et c’est moi qui donne l’argent du foyer.

– Je travaille pour ce foyer gratuitement, j’ai fait à manger chaque jour de ma vie pour toi et nos filles, j’ai lavé et repassé votre linge, j’ai fait en sorte que vous soyez sereins grâce à l’organisation que j’ai mise en place pour qu’elles fassent leurs études et que tu puisses rentrer te reposer, que tu n’aies rien à faire après ton travail, même pas ranger tes slips dans le tiroir de la commode… J’ai travaillé ici, dans et pour la maison, j’ai fait la compta de la boîte de manière que vous économisiez un salaire. J’ai trente-six ans, je suis jeune, j’ai des compétences, je peux travailler ailleurs.

– Non, on a besoin de toi.

– Et moi je voudrais être rémunérée pour mon travail.

– Tu travailles pour le foyer ! C’est ça ton travail ! Pour que la maison tourne bien, pour que la famille tourne bien !

– Je l’ai fait. Je l’ai fait quasiment vingt ans. Nos filles sont indépendantes, j’ai besoin de me réaliser.

– Tu me fais chier !

– Tu ne me parles pas comme ça !

– Tu me fais chier ! Ferme ta gueule !

– Connard ! »

Un temps… Un bruit…

Jusque-là, il s’était contenté de l’humilier, de lever la main pour l’effrayer, de hausser le ton. Mais cette fois, en ce début d’année 1965, elle a pris le mur en pleine face, acouphènes, oreille gauche bouillante, état de sidération, elle s’est laissée glisser jusqu’au sol, elle a levé les yeux et l’a fixé. C’était ça la première fois. Il ressemblait au Minotaure, les narines dilatées, les yeux fixes, il était bien planté sur ses jambes légèrement écartées, il avait de grandes auréoles de sueur sous les aisselles, comme il portait un pyjama de coton bleu roi, ça se remarquait beaucoup, sans doute l’émotion de cette première gifle.

Si l’instant n’avait pas été aussi tragique, elle aurait ri, il paraissait tellement ridicule, et puis, dans l’histoire du Minotaure, c’est Thésée qui gagne. Pas là. Il haletait, comme quand on baise ado… l’ado maladroit à qui on n’a pas expliqué qu’on n’étale pas tout son corps mollement sur une fille sinon on l’écrase.

Vite que ça s’arrête ! Elle sentait un goût de fer dans sa bouche et lui restait comme le Minotaure après son combat, entre fierté et… et quoi d’ailleurs ? Entre fierté et fierté. Il s’accomplissait. Il changeait le cours de l’histoire.

Enfin, presque. Suzanne s’est levée, péniblement, comme si elle avait vieilli de quarante ans d’un seul coup. Elle avait l’air vulnérable, elle a machinalement essayé de défroisser sa chemise de nuit qui faisait un pli inélégant. Elle s’est avancée jusqu’à lui, il soufflait toujours. Elle a serré les dents et lui a décoché une droite en pleine mâchoire. Il s’est étalé en criant comme un chiot.

Cet événement les a transformés. Après, ils n’ont plus été les mêmes.

 

Louisette a respecté que Suzanne cesse soudain de vouloir son indépendance financière, elle n’a pas cherché plus loin, sa sœur disait que ça allait, alors ça devait aller.

OceanofPDF.com