Une simple histoire de famille

Andréa Bescond · Chapitre 13 sur 24

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Une simple histoire de famille

Louisette

 

1970

Elle n’aurait jamais imaginé aimer une femme, Louisette. On lui avait toujours dit qu’elle trouverait un homme, qu’elle serait mère, qu’elle prendrait soin de son foyer et qu’elle ferait tout son possible pour que son mari soit heureux. Raté.

Louisette devait bien l’admettre, elle avait adoré coucher avec des hommes, mais le désir qu’elle éprouvait pour Simone allait bien au-delà d’eux tous réunis.

Quand elle était enfant, Simone était amoureuse de ses copines. Lorsqu’elle avait passé la puberté, son orientation amoureuse s’était confirmée. Elle désirait sexuellement les femmes, rien que les femmes, ça avait toujours été ainsi, et c’était pour cette raison qu’elle s’était retrouvée dans cet hôpital.

Elle était issue d’une famille catholique intégriste, elle était la dernière d’une fratrie de six et la plus désinvolte, elle était l’enfant du démon, de Belzébuth, du Diable, elle avait entendu beaucoup de conneries, Simone, elle en avait subi aussi.

Elle avait quitté le foyer parental dès l’adolescence, quand elle avait été placée dans un internat de jeunes filles. Ses parents avaient cru que les bonnes sœurs l’aideraient à sortir des griffes du mal… désirer des femmes était proscrit. Ils étaient même incapables de se représenter un acte sexuel lesbien. Alors elle leur avait soigneusement décrit.

Simone ne savait pas ce qui l’attendait, elle s’amusait beaucoup à choquer ses parents, ses frères et sœurs. Elle les pensait pudiques, un brin radicaux, mais elle n’imaginait pas qu’ils puissent être homophobes à ce point. La décision de l’internement s’était imposée à son insu. Complot familial.

Elle s’était laissé surprendre. Elle n’avait jamais eu peur pourtant, elle se sentait bien et elle affirmait son orientation sexuelle… C’était eux qui lui avaient imposé le devoir de silence. On lui avait demandé de changer, de se raisonner, de « choisir » d’aimer les hommes parce que c’était ça qui était normal. Par amour pour sa famille, elle avait accepté d’essayer, mais, malgré les heures de confession, les tisanes, les mixtures, malgré les heures de sommeil forcé sur des lits de ronces – châtiment du désir pervers –, ça n’avait pas fonctionné.

Elle a menti, un temps, puis elle est revenue à sa vérité car elle avait la conviction qu’elle ne faisait rien de mal. Elle voulait vivre comme elle l’entendait.

Un dimanche, lors d’un déjeuner familial, quand l’ami psychiatre de son père a établi un diagnostic et proposé un traitement, elle a d’abord ri, elle s’est moquée de la situation et a appelé sa famille à être libre et moderne. Elle a parlé de Mai 68, de la révolution culturelle, de la colère féministe, du droit d’aimer qui on veut, peu importe le genre, son sourire s’est terni quand on l’a forcée à s’asseoir alors que tout le monde restait debout.

Elle a hurlé sa détresse quelques minutes plus tard, lorsqu’ils l’ont attachée et emmenée de force à l’hôpital psychiatrique.

Elle aurait dû fuir à la capitale dès les premières menaces, mais elle pensait que ses parents finiraient par admettre son homosexualité.

Pour Louisette, c’était différent. Elle avait couché avec des hommes, accueilli leur semence et avorté plusieurs fois. Elle connaissait le goût du sperme, c’était encore ça le meilleur moyen pour ne pas tomber enceinte, qu’ils crachent dans sa bouche, ça la rassurait. Elle voulait désirer, consommer et avoir la paix.

Elle a tout de suite ressenti de l’attirance pour Simone, ça l’a perturbée, elle ne savait même pas que ça pouvait exister. Simone lui a demandé de lui faire confiance.

 

Louisette s’est allongée sur le dos dans son lit du dortoir, la lampe du couloir est allumée mais, malgré la porte ouverte, la pièce est obscure.

Le gardien poursuit sa ronde, ça laisse une demi-heure avant qu’il ne repasse s’il fait correctement son travail.

La veille, Simone a embrassé Louisette, elle a attendu que les autres femmes sortent de la douche commune, elle s’est approchée, elle lui a délicatement posé les mains sur les omoplates, Louisette a frémi, elle a instantanément senti un fluide humidifier les lèvres de sa vulve. Elle a senti l’évidence. Souffle coupé, elle s’est doucement retournée. Elles se sont cachées dans l’angle de la douche. À un endroit que personne ne pouvait voir. Elles ont glissé leurs langues sur le bord de leurs lèvres. Simone s’est détachée d’elle dans un sourire, il ne fallait pas qu’on les voie, elles auraient fini dans une pièce capitonnée, un cachot à lesbiennes, pour celles qui ne filent pas droit.

Silence total dans le dortoir. Allongée sur son matelas, Louisette sent les ressorts du sommier, elle ne trouve pas ça désagréable, au contraire, elle voudrait ne jamais quitter ce moment… Cachée sous les draps, Simone a glissé sa langue dans son vagin, sa langue douce, forte, mobile, qui fait glisser le clitoris entre ses lèvres, puis elle l’a aspiré, léché, aspiré, embrassé, aspiré, mordillé. C’est alors que Louisette a joui. Elle a serré le visage de Simone entre ses cuisses, elle s’est inquiétée de l’étouffer pendant qu’elle jouissait mais l’orgasme l’a figée. Elle a plongé son visage dans l’oreiller pour y étouffer un cri, elle a agrippé le drap et tiré fort.

Simone a su dès qu’elle a aperçu Louisette qu’elles étaient les mêmes, qu’il fallait qu’elle la rencontre, qu’elle la connaisse, qu’elle l’aime. C’est pour ça qu’elle s’est retrouvée là, c’est sûr, plus elle y pense, plus ça fait sens pour elle, la vie n’est pas faite que de hasards, et si c’était Dieu qui l’avait voulu ? qui avait tout écrit ? Il est ironique, Dieu, finalement, Simone a hâte d’annoncer à sa famille qu’elle a rencontré la femme de sa vie en thérapie de conversion. C’est forcément une volonté divine, une acceptation, un droit.

Louisette s’est détendue de longues minutes après l’orgasme. Elle était essoufflée, son corps avait abandonné toute tension. Ses poils pubiens frémissaient sous la respiration de Simone. Elles se sont ensuite blotties l’une contre l’autre, elles se sont embrassées, parenthèse de joie. Elles ont repris leur place chacune dans leurs lits respectifs, le temps que le gardien fasse son tour du dortoir, elles ont patienté, impatientes.

Il fallait que le temps passe, et faire en sorte qu’un jour, elles puissent être libérées de cet endroit. Elles savaient que ce n’était pas pour tout de suite, mais peu importait, elles allaient être heureuses, elles allaient s’aimer, même menacées, même cachées, contraintes, surveillées.

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