Une simple histoire de famille

Andréa Bescond · Chapitre 24 sur 24

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Une simple histoire de famille

Ensemble

 

 

Mars 2020

Je suis installée sous l’arbre du jardin. Le magnolia, le complice de mon enfance.

Je ne l’ai pas encore touché, il y a une pudeur entre nous, le temps de l’observation.

L’arbre a vieilli aussi, mais lui, il a gagné en vigueur, il est large, solide, concret, sûr de sa beauté, il a raison d’être fier.

Je l’observe, constate sa brillance, pourquoi la nature a-t-elle décidé qu’en fin de vie, les humains sont faibles, vulnérables, décrépits, alors que les arbres sont majestueux ?

Il y a peut-être quelque chose à payer. Peut-être que dès l’apparition de l’espèce humaine, la nature a regretté, elle a décidé de la rendre fragile, pour qu’elle comprenne l’humilité… peut-être ?

L’humanité se pense éternelle, et elle a tort. Il faudrait qu’un jour elle l’accepte.

Le président a annoncé un confinement strict pour lutter contre la propagation du Covid 19, alors mon fils m’a sortie de l’Ehpad, l’État est favorable à ce que je profite de ma fin de vie, l’établissement m’a relâchée.

Je me lève péniblement de mon fauteuil roulant, j’ai un peu mal au dos, mais je voudrais m’asseoir sur une des jolies chaises de camping en toile. Je regarde par-dessus mon épaule et aperçois mon fils qui se démène pour préparer une citronnade dans la cuisine. Je le trouve beau, Hervé, mon petit, que la vie me donne enfin l’occasion de connaître. Je me réjouis.

Il fait bon en ce début mars 2020 en Bretagne.

Ça sent le printemps. Le monde s’effondre, une pandémie menace l’humanité, mais la nature montre sa bienveillance en apportant du soleil. J’ai retiré mes chaussures, même si Hervé trouvait que c’était un peu prématuré d’être pieds nus dans l’herbe si tôt dans la saison, je lui ai fait comprendre que les décisions, je les ai toujours prises seule et que si j’avais envie de me promener pieds nus dans la neige, je le ferais. Mon garçon a juste acquiescé, il n’a même pas terminé sa phrase, mais j’ai senti son profond respect.

Il est soulagé de m’avoir retrouvée, je le sens, même s’il s’est construit sans moi, même s’il a dû attendre plus de cinquante ans pour me rencontrer.

J’ai aussi compris qu’il est heureux que sa gosse l’ait encouragé à me revoir, qu’elle ne se soit pas posé de questions, qu’elle soit allée seule dans cet Ehpad finistérien pour prendre les marques. Elle a voulu protéger son père, et cette délicatesse m’a bouleversée.

Je ressens la nécessité d’être auprès d’eux, de parler, de me raconter avec transparence, de raconter le trajet de cette famille.

Il faut tout dire, sans complaisance.

Je m’approche enfin du magnolia, je suis prête. J’ai chassé la timidité, et je m’approche comme on s’approche d’un vieil ami pour le serrer dans ses bras après des décennies de séparation. Son énergie me traverse. Je caresse la grosse branche, celle sur laquelle je m’asseyais chaque matin de mon adolescence pour respirer l’aurore. Son écorce épouse ma paume. Nous sommes liés de nouveau. Je suis trop diminuée pour me hisser dessus comme avant mais cela ne m’affecte pas.

Je pensais mourir oubliée dans un Ehpad.

Sentir l’odeur des feuilles vertes, leur puissance.

Je respire mieux.

J’ai retrouvé le sourire depuis la visite de la Vie, ma petite-fille, l’être de grâce. Alors que Suzanne et Simone sont mortes, je n’imaginais pas compter pour qui que ce soit. Je pense à elles avec gratitude. Je les ai tant aimées. Elles m’ont tant aimée.

La vie est un cadeau. Retrouver mon fils est inespéré.

Aller au bout, accompagnée et sereine.

*

J’observe ma mère depuis la cuisine. Elle savoure ses retrouvailles avec le magnolia.

J’ai du citron plein les doigts, il y a de la pulpe partout, un peu de jus s’est infiltré dans une petite coupure de mon pouce. Ça pique.

Elle ne me voit pas du jardin, elle me connaît à peine, je ne voudrais pas qu’elle ait honte de son fils, qu’elle me trouve étrange, même si je suis weirdo.

J’observe ma mère de la cuisine. Elle savoure ses retrouvailles avec le magnolia. Ma mère… Autant de force et de vulnérabilité dans le même corps, voûté, effrité, mais d’un charisme immense. Celui du vécu.

Je me sens encore un peu inapesanté, je pose un nouveau regard sur le monde. Non, pas sur le monde… Ce que nous vivons est inédit, je ne sais pas encore quoi penser de cette période. Je me sens me remplir, m’alourdir, me préparer à recevoir le récit, celui que j’ai sans doute toujours attendu pour me connaître tout à fait. Pour me comprendre. Serai-je déçu ?

J’ai compris que la violence dans notre famille, c’est générationnel, je suis assez fier d’avoir inconsciemment mis un terme à son engrenage et de me retrouver dans la catégorie des hommes sensibles. Il paraît que cette violence-là est inscrite dans mon ADN, que les histoires de famille s’impriment et se transmettent, j’ai l’impression que c’est assez juste, sinon, pourquoi je me sentirais si inapesanté depuis toujours…

Je ne souhaite pas y penser, ma vie est déjà extrêmement surprenante, je vais enfin parler avec ma mère sous le magnolia de mon adolescence, celui qui a connu mes premières cigarettes. Cette mère que je vais apprendre à connaître. Combien de temps ? Peu importe, elle est là, et je l’aime.

Je remercie Suzanne de m’avoir révélé cette vérité, même tardivement.

Je fais la paix. Je ne pensais pas trouver ce repos il y a encore quelques jours. Je vais devoir m’habituer à cette nouvelle sensation, je dois admettre qu’elle me plaît. En attendant, pendant ce confinement, je sais que la piscine municipale va me manquer.

J’ai hérité de la longère, nous y passerons le temps qu’il faudra.

Tant que ce confinement durera. Je m’y sens mieux, malgré la tapisserie orange et marron de la cuisine, malgré le carrelage blanc que je vais troquer contre les tomettes du grenier. Cette longère, on va lui redonner vie, lui rendre son âme. Je me le promets.

Je place trois verres sur un plateau, la carafe de citronnade, le bol de bigorneaux, car pour les bigorneaux, il n’y a pas d’heure. Je sors des serviettes en tissu quadrillé rouge, typique, charmant… J’entends la voix de ma gosse qui se précipite vers ma mère. Elle était allée admirer le vieux puits devant la longère. Puits en granit, magnifique, elle s’extasie, c’est ce que j’aime chez elle, elle reconnaît la beauté, elle sait en saisir les nuances.

Elle se blottit contre ma mère, dans son dos. Je suis ébloui par sa faculté à entrer dans l’intimité d’une personne d’une manière si naturelle. Si Lila était présente, elle me dirait que moi aussi, j’en suis capable, et peut-être que je la croirais. Elle me manque, j’ai l’impression que la longère ne se contentera pas de nous trois durant ce confinement.

Je suis amoureux, je peux le dire, maintenant que le poids s’envole, je peux le dire, je suis amoureux. Ma gosse est amoureuse aussi.

La longère est grande. J’attrape mon portable, je laisse un message à Lila, qui doit se concentrer sur ses dernières consultations en présentiel, les suivantes devront se faire en visio. Quelle étrange conjoncture, comment être au plus près de l’humain par écrans interposés ? Malgré l’étrangeté de ce monde et mon incompréhension totale à son égard, je vais tâcher d’être heureux.

Cette pensée ne me quitte pas tout au long de la traversée du jardin avec mon plateau en équilibre. Elles m’observent toutes les deux, coup de pression. Je fais semblant d’être sûr de ma stabilité et dépose les trois verres, les serviettes et la carafe de citronnade sur la table basse, sans rien renverser. Elles admirent l’exploit, je savoure leur regard bienveillant, je me sens fier, je suis solide, je suis ancré.

*

Mon père arrive avec le plateau.

Mon père est un génie, c’est exactement ce qu’il nous faut, une citronnade.

Je caresse la grosse branche basse du magnolia, celle de l’adolescence de ma grand-mère et de mon père.

Je m’y hisse, les deux autres me regardent, chacun à ses souvenirs.

Je gigote un peu, mon legging en coton laisse passer la rugosité de l’écorce, les reliefs pénètrent la peau de l’arrière de mes cuisses, je laisse faire. C’est ma façon d’appartenir à la nature. Cet arbre m’impressionne et je me sens protégée dans ses branches, et pourtant, je ne sais pas encore tout à fait comment accueillir le confinement et cette pandémie.

Ma mère aurait su trouver les mots, elle aurait su nous rassurer. Mais aujourd’hui, mon père est là, et Adrien me rejoindra dans quelques jours. Malgré l’interdiction de voyager, pas moyen de rester deux mois seul dans un studio parisien. Je n’en ai pas encore parlé, mais je sais que ce n’est qu’une formalité.

J’ai rencontré Lila quelques fois. J’aime sa lumière. Cette femme apportera tout ce dont mon père a manqué pendant des années. Amour et complicité. J’en suis sûre ! Je l’ai observée les trois fois où on s’est rencontrées. Un premier dîner mémorable, où mon père s’est démené avec un plat thaïlandais, une heure entre l’entrée et le plat principal, ça nous a laissé le temps de converser et d’échanger les premiers éclats de rire. Peut-être que tout va dans le bon sens désormais.

Aujourd’hui, 17 mars 2020, tous les trois à proximité du magnolia, il sert de la citronnade fraîche. Il tend le premier verre à sa mère après avoir disposé délicatement un coussin derrière son dos, sur la chaise de camping. Ça m’inquiète un peu, elle est vachement basse cette chaise de camping, je ne vois pas comment ma grand-mère pourra se relever.

Mais on est là pour l’aider.

Mon père s’approche, son visage est détendu, je sens son souffle de vie, l’excitation d’une renaissance, un virage déterminant.

Nos yeux s’embuent. On fait en sorte que ce soit discret.

J’ai tellement hâte d’entendre le récit de ma famille paternelle, j’ai hâte de comprendre, même si ça a l’air primaire et tragique. Finalement elles se ressemblent, les histoires de famille, toutes primaires et tragiques, dès qu’on a le courage de se confronter à la vérité.

Je pense encore à ma mère. Là, assise sur la grosse branche du magnolia, je la remercie pour la transparence.

Je me sens forte, prête à vivre sans limites, sans mensonges. Prête à me battre. Je me sens ancrée dans l’existence.

On reste un instant tous les trois silencieux, connectés à cet espace, connectés à cet arbre, connectés entre nous pour la première fois depuis toujours.

Un moucheron se noie dans mon verre, opération sauvetage, je le dépose sur le dos de ma main, qu’il reprenne ses esprits, quelques gouttes tombent sur mon poignet. Je lèche, cocktail de citronnade et d’huile d’argan.

J’apprécie, avant d’être traversée par une ombre, l’amertume des vies gâchées, des vérités tues, des soumissions.

Ce moment, prêts à écouter ma grand-mère, je l’ai désiré, je l’ai provoqué, je l’attendais, mais au fond de moi, je le sais, ce vide, cette colère m’animeront toujours. Tant que le Minotaure balayera les familles.

Je me fais la promesse de ne jamais le laisser rentrer dans ma vie. Il est pas si fort, je peux le défoncer, et ensemble, encore plus.

Je suis en pleine possession de mon potentiel et rien ne me freinera plus désormais.

Assise sur la branche du magnolia, je visualise mon avenir comme une aventure magnifique, ma vie sera riche, et mon présent m’enchante.

J’attrape mon portable pour rédiger un post sur Instagram.

Ma grand-mère me regarde avec attention, elle connaît mal ces outils. Je lui apprendrai.

J’observe mon père, qui observe sa mère, qui m’observe moi.

Je savoure le cycle autour de l’arbre, l’énergie qui s’en dégage.

Je leur demande si je peux les prendre en photo et diffuser leur image, ma grand-mère rit, parce qu’elle ne sait pas vraiment de quoi je parle. Elle balaye la question d’un geste de la main en me disant de faire ce que je veux.

Je tourne le téléphone, et le positionne pour un selfie.

Les deux sont hilares. Je m’incruste dans le coin de l’image en haut à gauche et appuie.

Première photo tous les trois.

Tout ce courage avait un sens, faire en sorte que la vérité anéantisse la douleur. Confronter les secrets, pour être enfin libres, et savourer la plénitude du magnolia.

 

Post Instagram du 17 mars 2020 :

« Tu es posée dans le jardin avec ton père, vous allez écouter Louisette, ta grand-mère, raconter l’histoire de ta famille. Une famille détruite par la violence. Tu es déterminée à ce que ça change. »

Je casse le fil.

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