25, faubourg des étoiles

Laetitia Arnould · Chapitre 1 sur 29

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25, faubourg des étoiles

Collection : FALLING STAR

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Collection : FALLING STAR

 

Illustrations et conception graphique : Lætitia Arnould

Corrections : Régine Arnould 

et Sandrine - Au service de votre plume

Suivi éditorial : Jeremy Arnould

© Twinkle Éditions, 87200 Saint Junien

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À mon adorable maman, à ma famille et

à mon petit Orion, qu’on retrouve

beaucoup dans le personnage de Sherwood…

À la magie qui réside dans les ruelles

escarpées de Montmartre (surtout quand il neige) 

et aux Noëls passés, présent et futurs…

 

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Note de l’éditeur

 

Le récit que vous vous apprêtez à lire est en majorité écrit à la première personne du singulier et au présent de l’indicatif. Lorsque le sujet est inversé, notamment dans le cas de certains verbes d’incise du premier groupe dans les dialogues, l’autrice a choisi d’appliquer la règle du « é » euphonique, autrement dit le changement du « e » en « é » (ex : répété-je, chanté-je, etc.), afin d’éviter une suite de deux syllabes atones. 

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Note de l’autrice 

 

Cette fiction se déroule à Paris, principalement entre les quartiers haussmanniens du IXe arrondissement et les ruelles escarpées de Montmartre. Pour les besoins de l’intrigue, j’ai volontairement modifié la topographie de certains lieux et j’ai choisi de ne pas mentionner les dernières actualités ou de dater l’action. Ainsi, le Paris de « 25 Faubourg des étoiles » est un Paris un peu hors du temps, qui pourrait tout aussi bien être celui d’hier ou de demain. 

 

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Chapitre 1 : Soir d’automne

(Bougie aux senteurs de crème de noisettes et pommes caramélisées)

Rue du Faubourg-Montmartre - 26 novembre, au petit matin 

Le front posé contre un carreau de la grande fenêtre de l’appartement, une tasse de chocolat chaud à la main, j’observe distraitement le quartier encore endormi. Les façades des bâtiments et le bitume m’apparaissent derrière une pellicule de givre qui apporte un soupçon de magie hivernale à ce mélange de modernité citadine et de vieilles pierres qui me fait face. Petit à petit, je prends mes marques ici, et je m’habitue à contempler, à chaque réveil, la rue en contrebas. Cela fait deux mois, jour pour jour, que j’ai été parachutée dans le IXe arrondissement de Paris. Un rendez-vous chez un notaire, une succession inattendue, et j’ai troqué mon destin de rat des bois périgourdins contre le tourbillon de la vie des rats des villes. 

Toute à mes pensées, je sirote mon breuvage favori lorsque je sens un doux pelage effleurer mes jambes.

― Déjà réveillé, Sherwood ?

Je pose ma tasse sur le rebord de la fenêtre et me baisse pour gratifier mon petit chien d’une caresse. Il me répond d’un long bâillement, renifle mes grandes chaussettes en laine puis bondit souplement sur le canapé. Là, il tourne sur lui-même, s’installe confortablement et laisse échapper un long soupir. Il a quitté tôt son panier, aujourd’hui. Peut-être sent-il que, malgré mon calme apparent, tout en moi bouillonne à l’idée que ce jour marque un nouveau tournant – un de plus – dans mon existence. 

― Tu peux rester dormir encore un peu, le rassuré-je. Il est très, très tôt. Je te confie l’appartement, d’accord ? 

À mon intonation interrogative, Sherwood me jette un coup d’œil et dresse les oreilles, puis il se pelotonne davantage, ses pattes ramenées sous son museau, et émet une sorte de ronronnement dont il a le secret.

Je rejoins la cuisine, me déleste de ma tasse et prends une grande inspiration avant d’ouvrir la porte de mon appartement.

― Souhaite-moi bon courage, chuchoté-je à l’intention d’un Sherwood qui n’a qu’une hâte : celle de replonger tranquillement au pays des rêves de friandises, de câlins, de promenades et de jeux.

Je ferme doucement la porte et me glisse sur le palier, la tête pleine de pensées qui s’entrechoquent. Si je pensais être faite uniquement pour la vie à la campagne et les randonnées en forêt, je me suis découvert une certaine capacité d’adaptation à mon nouvel environnement, et le charme intemporel de mon nouveau chez-moi me plaît beaucoup. Malgré tout, il m’arrive encore, comme à cet instant, d’avoir du mal à croire que je vis là, désormais. 

N’ayant pas eu d’enfants, ma grand-tante Cécile m’a couchée sur son testament et a fait de moi la propriétaire d’un triplex au cœur d’un quartier historique de la capitale, rue du Faubourg-Montmartre. À mon appartement s’ajoutent une location et une petite boutique qui est restée fermée à la clientèle depuis un certain temps. 

Le Faubourg des Étoiles, c’est son nom, m’apporte une ambition nouvelle, mâtinée de sueurs froides. Bien sûr, j’adore remettre tout en ordre, réinventer l’assortiment et parfaire une décoration à la splendeur désuète. Néanmoins, on ne naît pas avec la bosse du commerce, croyez-moi, et je ne me destinais pas vraiment à quitter ma petite bulle d’artiste provinciale pour endosser un rôle dans lequel business, gestion et communication occupent des places primordiales. La crainte de ne pas avoir les épaules pour tenir un magasin m’a conduite à repousser la date d’ouverture, encore et encore, jusqu’à aujourd’hui.

Aujourd’hui. 

Aujourd’hui est un nouveau jour, je le sens au plus profond de moi, et une boule se forme dans ma gorge tandis que je quitte mon appartement et dévale l’escalier en colimaçon qui mène à mon fonds de commerce. 

Rapidement, je me mets au travail. Je dois faire abstraction de mon trac et détourner mes pensées de mes vieux démons. Plus facile à dire qu’à faire. À mesure que je parachève la décoration de la vitrine du Faubourg des Étoiles, mon inconscient imagine des feuilles de comptes, des déclarations à l’Urssaf, des calculs interminables, et je me dis qu’avant d’étudier la science des civilisations étrangères à Limoges, le fait d’avoir suivi des cours d’économie et de gestion à l’institut universitaire de Périgueux m’a définitivement donné le dégoût des chiffres et une incurable phobie administrative. 

Souffle, Avril, souffle !

Je m’enjoins mentalement au calme. Ce n’est pas le moment de faire une crise d’angoisse. La perspective de recevoir mes premiers clients d’ici quelques heures, de tenir des comptes et de promouvoir mes articles m’effraie indubitablement, mais je dois prendre sur moi et afficher une dynamique confiante et enjouée. 

L’échoppe doit rouvrir dans les meilleures conditions.

Tout en optant pour une respiration approfondie destinée à faire baisser la pression, je dispose des pommes de pin près d’un lutin en résine à la mine réjouie. Je mise beaucoup sur la décoration pour attirer les chalands, car bien qu’idéalement placée, la boutique qui propose des plaids, mugs, grosses chaussettes, bouillottes et autres produits destinés à faire de son chez-soi le parfait Home sweet home, est restée longtemps fermée et je crains qu’on ait oublié jusqu’à son existence. 

C’est un pari un peu fou de vouloir refaire prospérer ce magasin et j’ai la peur panique d’aller droit dans le mur, mais mes parents, actuellement en voyage à l’autre bout de la Terre, ont su me mettre le coup de pied – virtuel – nécessaire pour que je me décide à passer un cap dans ma vie. Dans leur dernier appel en visio, plusieurs mois auparavant, j’ai eu le sentiment que je les décevais. Constatation douloureuse. Même s’ils ne l’avouent pas directement, je sais très bien qu’ils ne voient en moi qu’une jeune femme un brin loufoque, une célibataire endurcie, créative mais peu ambitieuse, et surtout trop rêveuse. Leur prouver que je peux rester celle que je suis tout en étant une femme réfléchie, raisonnable et responsable sera mon défi de cette fin d’année. Et je dois m’y atteler dès aujourd’hui. 

Leitmotiv du jour : volonté, bonne humeur et confiance en soi. On y croit !

― C’est parti ! lancé-je pour moi seule, les poings sur les hanches. 

Je hoche la tête pour m’encourager et je recule de deux pas pour contempler le résultat de mes efforts, avant d’apporter la touche finale à la décoration.

Ça fait plus d’un mois que je m’emploie à la mise en beauté de la vitrine, passant de l’envie de déposer çà et là citrouilles, guirlandes de feuilles rousses et chaudrons de sorcières pour célébrer dignement l’automne et Halloween, à celle de vouloir voir des rennes, des elfes et des étoiles de Noël un peu partout. Au vu du calendrier, j’ai finalement opté pour la deuxième option et j’ai apporté l’esprit de Noël dans chaque recoin de la boutique, jusque dans les rayonnages et les niches où sont disposés les articles mis en vente, y compris mes propres créations de bougies naturelles, qui se déclineront au fil des saisons. À l’idée de voir repartir des clients avec mes petits pots odorants, j’en éprouve une joie tout enfantine. Et un regain d’appréhension. 

Souffle encore, Avril ! Souffle...

Je secoue mes mèches brunes et appuie sur un interrupteur relié à une guirlande. Aussitôt, des petites diodes se mettent à luire au cœur du décor que j’ai entièrement mis en place pour rattraper mon retard sur les devantures déjà parées de lumières des boutiques, officines et autres commerces des Grands Boulevards. J’espère offrir, à mon tour, un joli spectacle aux passants qui s’arrêteront pour l’observer. J’imagine des enfants, des parents, des célibataires, des couples et des familles entières, momentanément immobilisés devant mon magasin pour s’émerveiller de tout ce que j’ai accompli. Si je ferme les paupières, je peux presque voir les étoiles dans leurs yeux. C’est magique, Noël… 

Quelques secondes plus tard, prise d’une énième frénésie décorative, je prends un peu de hauteur pour accrocher ma dernière guirlande pile là où je me la représente mentalement – ce qui n’est pas une mince affaire, car l’endroit idéal est particulièrement élevé et je ne mesure même pas un mètre soixante. Qui a dit que la soupe faisait grandir ? J’aimerais bien le savoir !

― Besoin d’un coup de main, Avril ?

― … ?

L’intrusion soudaine manque de me faire perdre l’équilibre, juchée que je suis sur un tabouret instable, probablement aussi vieux que l’immeuble. Je me rétablis de justesse et me retourne.

― Ah, c’est toi, Violette ! m’exclamé-je.

Deux yeux ronds, perdus dans un visage lunaire rehaussé de deux macarons de cheveux roux flamboyants, me scrutent avec insistance. Violette est ma locataire et, au fil des semaines, elle est surtout devenue mon amie. D’humeur joviale et toujours égale, volubile et enthousiaste, elle vit dans l’appartement qui jouxte le mien, et nous passons beaucoup de temps ensemble, les jours où elle ne travaille pas dans l’agence de communication qui l’emploie.

― Qui veux-tu que ce soit ? remarque-t-elle avant de faire claquer son chewing-gum à la forte odeur de cannelle. J’te rappelle que tu n’as pas encore de client, ma chouette.

Sourire aux lèvres, je descends de mon piédestal.

― Peut-être, mais c’est pour bientôt. J’ai décidé d’ouvrir ce matin !

Les yeux de Violette s’arrondissent un peu plus.

― Ce matin. Tabarnak ! Mais c’est génial ! Tu comptais me l’dire quand, maudite cachottière ? 

― Eh bien… maintenant ! rétorqué-je d’un ton goguenard.

J’ouvre grand les bras pour désigner l’ensemble de la boutique.

― Tadaaaa ! Qu’en dis-tu ? 

Violette regarde partout autour d’elle. Rapidement, sa bouche forme un O parfait.

― Attends... t’as fait tout ça t’seule ? C’te nuit ?

Je souris. Quand Violette est surprise et qu’elle ne cherche plus à masquer son accent québecois, il n’est pas rare de l’entendre avaler des syllabes et s’exprimer à grand renfort de tsé, chu, ché et autres contractions et expressions chantantes, qui n’ont pas toujours de sens pour moi. 

― Une partie de la nuit seulement, expliqué-je. Ça fait un moment que je fais des croquis pour savoir exactement ce que je veux obtenir visuellement, et j’ai presque tout réalisé avec les anciens ornements de ma grand-tante Cécile. Je me suis levée tôt pour parfaire l’ensemble avec des objets trouvés dans un carton qui prenait la poussière dans l’arrière-boutique. Cécile gardait tout un tas de choses...

Mon amie hoche vivement la tête.

― J’te l’confirme. Cet endroit ressemble à la cave d’un brocanteur.

― Exact ! 

Je lui adresse un clin d’œil complice et me penche en avant pour refermer une boîte vide. En me redressant, je replace une mèche de cheveux un peu folle derrière mon oreille.

― Je veux bien de ton aide, Violette, si ta proposition tient toujours. J’aimerais accrocher cette suspension ici, mais je n’y arrive pas. Quand je positionne un côté, c’est l’autre qui retombe.

― Oui, bien sûr ! On va régler ça. 

Violette opine de la tête en contemplant des boules rouges, des pommes de pin, des guirlandes à l’aspect naturel et des jolis ornements en bois, de tradition germanique ou scandinave.