25, faubourg des étoiles

Laetitia Arnould · Chapitre 19 sur 29

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25, faubourg des étoiles

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― Hum… hum…

Je me tourne vers Violette. Elle plisse les paupières comme si ses yeux me passaient au scanner.

― Tu veux que je te dise c’que je pense, ma chouette ? Ce mec, y

a beau se péter les bretelles 19 , et toi tu le trouves peut-être insupportable, mais je maintiens que ça clique entre vous z’ôtes !

Insupportable, ça oui !

Pour le reste, je ne crois pas.

― Tu te fais des films, Violette.

Elle balaie ma réponse d’un geste.

― Oui, oui, c’est ce qu’on dit.

Je secoue la tête.

D’accord, Devon Francœur est séduisant. D’accord, il ne me laisse pas indifférente – quelle déraison ! – mais non, ça ne « clique » pas entre nous. Je serais la première à le savoir si c’était le cas. Non ?

J’ouvre la bouche pour dire à Violette qu’elle s’imagine des affinités qui n’existent pas entre Devon et moi, mais le premier son qui sort de ma gorge est couvert par le retentissement strident de la sonnette, au rez-de-chaussée. Aussitôt, Sherwood bondit hors de son panier et file à la fenêtre. Il se redresse, observe l’extérieur, puis il se tourne dans notre direction et nous interpelle d’un aboiement bref.

― Tu attends quelqu’un ? demande Violette.

― Normalement, non… Sauf que…

Serait-ce possible que… ?

Je me précipite à la grande fenêtre et soulève timidement le rideau.

Un énorme sac de sport lancé sur son épaule, le visage illuminé par l’éclairage urbain et tourné vers mon appartement, Devon Francœur attend sur le bitume blanchi par la neige. Chacun de ses cheveux, chaque fibre du tissu de son manteau sombre, sont couverts de flocons serrés.

― Je ne savais pas que tu attendais la visite du bonhomme hiver, commente Violette en pouffant à côté de moi.

Elle se met à siffloter l’air d’une chanson québécoise qu’on connaît peu ici et je lui adresse un regard faussement réprobateur.

Mon cœur s’est remis à faire des embardées.

― Devon, murmuré-je avec un fichu trémolo.

― Hein ?

Violette s’interrompt d’emblée et tend le cou pour mieux voir.

― C’est Devon, répété-je, abasourdie. Je… je lui ai fait une proposition dingue tout à l’heure. Il l’avait déclinée, mais…

À côté de moi, mon amie laisse échapper un hoquet étranglé.

― Attends, Avril, c’est une joke ? T’as une date, toi aussi, et tu ne m’as rien dit ? 

― Non, non…

Je dois l’interrompre avant que son imagination très fertile ne s’égare.

― Ce n’est pas une date du tout ! 

― Ah non ? Vraiment ?

Je tire le rideau et pivote sur mes talons.

Violette scrute chacune de mes expressions, les poings sur les hanches.

― Il y a eu un dégât des eaux chez lui, expliqué-je rapidement. Plutôt qu’il ne séjourne à l’hôtel ces prochaines quarante-huit heures, je lui ai proposé de dormir ici. Ce n’est pas le grand luxe, mais bon…

Le regard que me jette Violette en dit long sur ce qu’elle pense.

― Dans ce cas, file donc lui ouvrir, me gourmande-t-elle sur le ton de l’humour.

― Oui, je…

J’hésite encore pendant un quart de seconde.

― Oui bien sûr, j’y vais !

Toute frémissante, je traverse le salon, franchis l’entrée et ouvre la porte. J’ai à peine passé l’encadrement que je reviens sur mes pas.

― Dis, tu restes un peu là ? demandé-je à mon amie.

Elle acquiesce et lève le pouce, tout en accompagnant son geste d’un grand sourire.

Je m’empare de mon smartphone pour descendre l’escalier toujours plongé dans le noir.

Quand je déverrouille la porte et tire le battant, ce n’est plus Jack Frost que j’ai l’impression d’avoir en face de moi, mais bien ce fameux bonhomme hiver prédit par Violette. Devon doit être gelé sous toute cette neige. Sans attendre, je l’invite à entrer et lui propose de le débarrasser de son manteau. Il y a un vieux séchoir dans l’arrière-boutique, que je ne me suis jamais résolue à enlever. Je savais bien qu’il servirait un jour.

Devon tape sur son manteau pour faire chuter des paquets de neige avant de franchir le seuil.

― Laissez-moi deviner, la réservation n’a pas été prise en compte ? lui demandé-je au moment où il passe une main gantée dans ses cheveux trempés.

Il se force à sourire malgré le froid qui contracte ses traits.

― En fait, toutes les chambres sont occupées, ce qui explique sans doute le bug et le fait que je n’ai pas reçu de confirmation. Impossible de réserver une chambre. On dirait que tous les hôtels ont été pris d’assaut.

― Oui, à cette période de l’année, ce doit être quelque chose d’habituel, spéculé-je. J’imagine le nombre de couples d’amoureux étrangers venus à Paris passer un Noël romantique.

Devon hausse les épaules, incertain.

― Peut-être… Je pense qu’il faut aussi compter sur les naufragés de la route. J’ai entendu dire à la radio que le péage de Saint-Arnoult est complètement bloqué. Toute cette neige est en train de mettre une belle pagaille dans Paris et sa périphérie. J’espère que ça ne durera pas. Surtout que mon p...

Il s’interrompt pour ajuster la lanière de son sac sur son épaule.

― Mon patron m’attend après-demain, se reprend-il en sourcillant. Et c’est le genre d’homme à qui il vaut mieux éviter de poser un lapin, croyez-moi ! 

Je hoche la tête.

― Et donc, pour toutes ces raisons, vous êtes venu, dis-je avec une pointe d’effronterie dans la voix.

Ses yeux se posent sur moi.

― Et donc je suis venu, confirme-t-il. Je suis désolé si je vous ai paru snob tout à l’heure. Je ne voulais vraiment pas vous déranger. Si votre proposition tient toujours…

Je secoue la tête et Devon guette ma réaction, sur le qui-vive.

― Vous avez de la chance, Devon Francœur, souris-je après avoir laissé flotter quelques secondes de suspense. Car ma proposition arrivait bientôt à expiration !

Je fais mine de consulter une montre invisible et mon regard s’attarde brièvement sur mon bracelet à breloques, avant de croiser à nouveau celui de Devon.

― Vous ne m’aviez pas parlé d’un ultimatum, s’amuse-t-il, le sourcil arqué.

Il me scrute intensément et je sens une vague de chaleur monter le long de ma nuque.

― Ah non ?

Il rit. Je trouve son rire touchant, à l’inverse des éclats moqueurs que je lui connais d’ordinaire. Dans ce rire-là, j’entends un soulagement intense, une gratitude manifeste et une tension suspendue, comme si le temps, à cet instant, retenait son souffle. Je remarque que Devon n’est pas totalement à l’aise dans cette situation, et cela m’attendrit.

Son manteau humide et froid dans les bras, je traverse la boutique dans le noir pour aller l’étendre dans la pièce adjacente. Devon s’étonne du manque de lumière.

― Panne de courant ?

Je me retourne pour répondre par-dessus mon épaule :

― Il n’y a plus de jus au rez-de-chaussée, ni sur le palier. Je ne sais pas de quoi ça vient…

― Vous voulez que je jette un œil ?

Je reviens entre les rayonnages et secoue la tête.

― Non, non… J’ai laissé un message sur le répondeur de l’électricien qui a bidouillé toute l’installation. Vous, vous devez d’abord vous réchauffer et vous sécher. Suivez-moi de près, parce que le faisceau de lumière n’est pas idéal et cet escalier est assez traître par endroit.

Devon opine du chef et défait immédiatement ses chaussures avant d’aller plus loin. Intérieurement, je souligne son souci de ne pas ruiner mes efforts à garder une entrée impeccable et nous montons à l’étage. Lorsque nous arrivons sur le palier, il pose une main sur mon bras et je pivote pour me retrouver face à lui. Le sourire qu’il m’adresse est de ceux à faire fondre les glaciers du permafrost. 

― Merci, Avril, murmure-t-il d’un ton voilé.

Mon cœur chavire et je le contemple un moment, sans savoir quoi répondre. Dans n’importe quelle situation, Devon possède cette prestance, mélange de distinction et de nonchalance, qui n’appartient qu’à lui et qui me fait perdre mes moyens. Ce que je peux être idiote de me laisser déstabiliser de la sorte. J’inspire profondément avant de me lancer dans une réponse polie, mais je n’en ai pas le temps. La porte de mon T4 s’ouvre inopinément sur Violette et Sherwood. Ce dernier n’attend aucun feu vert et se rue vers Devon pour le saluer avec de grands débordements d’affection.

― Brrrr ! Qu’il doit faire frette dehors ! remarque Violette en s’effaçant pour nous laisser entrer. On dirait que vous amenez le froid d’un glacier avec vous.

Devon acquiesce et lui sourit.

― Je confirme. On se croirait au pôle Nord.

Je referme vite la porte. Qu’il fait bon dans cet appartement, et comme on s’y sent bien !

― Quand t’es descendue, j’ai un peu augmenté le chauffage, révèle Violette en me fourrant dans les mains la télécommande de l’insert électrique à effet de flammes, dont je me sers rarement, puisque l’appartement est équipé du chauffage central.

En passant près de moi, elle me glisse à l’oreille :

― Une date au coin du feu, c’est bien plus romantique, non ? 

Je lui fais les gros yeux.

― Violette…

Elle hausse les épaules, impertinente.

― Ce n’est pas… commencé-je, avant de voir que Devon nous observe tout en caressant distraitement le pelage soyeux de mon chien. Et puis d’abord, ce n’est même pas de vraies flammes, terminé-je en croisant les bras.

Mon amie glousse et hausse les épaules.

― Maudite moqueuse, va ! fais-je en imitant son accent lorsqu’elle dit « maudit Français » – ce qui lui arrive souvent, car entre les Québécois et les Français, c’est parfois l’amour vache. Tu me donnes un coup de main pour préparer une des deux chambres d’amis, au lieu de jouer à l’entremetteuse ?

Violette fait oui de la tête.

― Allons-y !

Je propose à Devon de s’asseoir et je lui prépare une boisson chaude avant d’aller chercher des draps et des couvertures dans mon grand placard.

À peine dix minutes plus tard, la chambre que j’appelle la chambre nordique à cause du camaïeu de bleu des tissus – bleu horizon, azur et bleu givré – est prête, et Violette s’éclipse sans me demander mon avis, prétextant un lendemain chargé qui nécessite une bonne nuit de sommeil. Je connais son programme du lendemain, et je doute qu’un marathon shopping soit une raison valable pour m’abandonner dans mon tout nouveau rôle d’hôtesse.

En passant le pas de la porte, elle m’adresse un clin d’œil suggestif et je secoue la tête.

― Ne va pas te faire des idées, lui dis-je avant de lui souhaiter une bonne nuit.

― Non, bien sûr…

Elle rit et file se réfugier derrière la porte de son propre appartement.

Il est vingt-deux heures passées lorsque je me retourne pour observer le spectacle attachant de Devon et Sherwood, qui paraissent inséparables. Assis près de ma vraie cheminée à l’insert électrique, une tasse à la main, mon invité a les yeux rivés sur moi et le sourire aux lèvres. Couché à ses pieds, mon chien ronronne de plaisir – oui, parce qu’un quart de la personnalité du shiba est semblable à celle du chat et ces petits chiens émettent parfois un son proche du ronronnement. Véridique.

Je m’approche doucement.

À les voir si proches l’un de l’autre, j’en viens à me demander si Devon n’a pas la faculté d’hypnotiser les animaux pour s’attirer leurs faveurs. Il se penche pour effleurer tout doucement le dos de Sherwood et je me fige. Cette scène pleine de tendresse me suggère brièvement une nouvelle création, avant de me plonger dans un de ces instants de solitude où l’on ne sait ni trop quoi faire, ni trop quoi dire. J’ai un invité chez moi, pour la nuit, et à part Violette, c’est la première fois que ça m’arrive ici. Le pire, c’est certainement que cet invité est la dernière personne à qui j’aurais pensé offrir l’hébergement. Et cerise sur le gâteau – ou sur le sundae  – Sherwood ne me soutient même pas psychologiquement. Ce petit ingrat s’est clairement allié à Devon. 

Comme le silence devient pesant, je décide de le rompre et, malgré mon manque d’expérience dans le domaine, je tente de faire preuve d’une hospitalité digne de ce nom.

― Si vous avez besoin de vous essuyer les cheveux ou de passer une tenue de nuit, la salle d’eau est juste ici, présenté-je en désignant une porte, juste derrière moi. Elle est minuscule, mais très fonctionnelle. 

― D’accord… 

Le sourire de Devon s’élargit. Sous ses mèches de cheveux noir corbeau, j’ai l’impression que son regard analyse chacune de mes expressions et je sens courir le fourmillement caractéristique de la chair de poule sur mes avant-bras dénudés par mes manches retroussées.

― Je prendrai volontiers une douche, ajoute-t-il après un bref silence. 

― Bien sûr, euh… un moment, s’il vous plaît…

Une vision de moi ce matin, occupée à mettre sécher du linge, me revient à l’esprit et je lui demande de patienter un instant. Pendant ce temps, je file dans le petit réduit qui me sert de buanderie et de placard à chaussures, et je m’empare d’une large serviette et d’un peignoir. Les nerfs à fleur de peau, je plie l’ensemble à la va-vite et ressors de la buanderie, aussi essoufflée que si je rentrais d’une séance de jogging.

― Vous aurez besoin de ça, lancé-je en brandissant à bout de bras le linge en coton égyptien.

Devon se lève et Sherwood se tourne sur le dos, en demande de chatouilles. Son nouvel ami le flatte en riant puis revient vers moi. Je bredouille quelques explications futiles sur le fonctionnement du pommeau de douche écologique que j’ai réglé en quatrième position, mais que bien sûr, il peut ajuster à sa guise.

― Et vous trouverez un sèche-cheveux dans le premier tiroir de la colonne blanche, celle qui a un miroir, balbutié-je encore. Sinon…

― Merci Avril, me coupe Devon avec un petit sourire. Je pense que j’arriverai à me débrouiller.

Je demeure coite une – longue – seconde de trop.

― Oui. Oui, bien sûr.

Un sourcil arqué et la mine intolérablement narquoise, Devon passe tout près de moi. Jusque-là, je n’avais pas détaillé ses vêtements : il porte un petit pull bleu chiné et un pantalon noir, qui épousent les formes de sa silhouette athlétique, fine et imposante. Son allure et sa beauté ne m’ont pas échappé lors de notre première rencontre. Ni lors des suivantes. Mais, ce soir, avec cette tenue décontractée mais élégante qui lui sied à merveille, ses cheveux fous qui brillent et partent dans tous les sens, son regard intense et son sourire en coin, je le trouve plus séduisant que jamais.

― Je n’ai besoin de rien d’autre, dit-il en empoignant le peignoir avec une lenteur exagérée.

Toujours en me dévisageant, il passe dans la salle de bains et ferme la porte après un dernier jeu de sourcils.

Je lève les yeux au ciel.

Décidément, ce type m’attire autant qu’il me met mal à l’aise et, pour cette simple hésitation de mes sens, j’ai envie de me gifler. Non mais sérieusement, comment fait-il pour être tellement… lui ? S’il existe quelque part un concours qui récompense la faculté d’être aussi captivant et affable qu’horripilant et caustique, et si je suis membre du jury, je décerne gracieusement le premier prix à Devon Francœur. Parce qu’à flirter sans répit entre la courtoisie et l’ironie, il le mérite amplement ! 

Je prends une longue inspiration et retourne près de mon chauffage à effet de flammes, à la place qu’occupait Devon auparavant. Je sens que les prochaines quarante-huit heures vont en paraître le double.

 

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Chapitre 10 : Songe d’une nuit de décembre

(Bougie aux fragrances de baies intenses, fève tonka et sapin de Sibérie) 

Dans la nuit du 13 au 14 décembre

Dans ma chambre, j’ai enfilé mon vieux pyjama préféré : celui dont l’ours blanc brodé sur un flocage banquise peut rivaliser avec le renne de Violette. Enveloppée dans cet ensemble de flanelle informe mais tellement douce, je fais les cent pas entre le bout de mon lit, le rebord de la fenêtre et la porte moulurée, que j’hésite par trois fois à ouvrir. La moquette duveteuse s’enfonce sous mes pieds nus et j’essaie de centrer mes pensées sur cette sensation réconfortante. Cela me permet de ne pas trop cogiter. La simple idée d’imaginer Devon Francœur derrière la mince épaisseur de la cloison entre nos chambres, me perturbe bien plus que je ne l’aurais cru.

Je compte consciencieusement quelques inspirations maîtrisées puis je m’assois sur le rebord du lit pour poursuivre l’exercice de relaxation que j’ai appris, il y a plusieurs années, en suivant un tutoriel sur YouTube. Sur ma table de chevet, une lampe Tiffany diffuse une lumière apaisante. Au bout d’un moment, j’attrape mon livre entamé la semaine dernière, je soulève le signet et parcours quelques lignes.

Comme souvent, il suffit que je m’interdise de penser à quelque chose pour me focaliser immanquablement dessus. Bientôt, je dois me rendre à l’évidence : je ne parviens plus à définir le sens des mots qui se brouillent sur les pages et mon esprit se met à rejouer le film de la soirée. La panne de courant – ah oui, il faut vraiment que je rappelle l’électricien, demain – ma rencontre avec Devon, ses ennuis, les miens, ses cheveux denses couverts de neige, ma proposition hallucinante et la profondeur de ses yeux bleus. Je repense aux allusions de Violette, aux regards échangés. Stop ! Je dois m’interdire de voir partout les signes d’un intérêt qui n’existe sûrement que dans mon imagination. J’ai d’ailleurs eu la preuve que je laisse Devon indifférent : quand il est sorti de la douche une demi-heure plus tôt, il a traversé l’appartement en peignoir, les yeux rivés sur son smartphone – à croire qu’il s’est douché avec et que l’appareil résiste à l’eau pour de bon –, il m’a adressé un sourire fébrile avant de me souhaiter une bonne nuit et de s’enfermer dans la chambre d’amis. Sacré échange ! J’ai accueilli sa froideur retrouvée en haussant les épaules et j’ai pris possession de la salle d’eau à mon tour, dans des vapeurs de fève tonka et de cèdre enivrantes. Pendant de longues minutes, j’ai laissé l’eau m’inonder le visage, histoire de clarifier la confusion déroutante à laquelle se heurtaient mes pensées.

Si la douche m’a fait un bien fou parce que j’adore sentir l’eau ruisseler sur ma peau, mon trouble demeure. Je n’arrive pas à comprendre le comportement changeant de Devon et je finis par reposer le livre sur mon meuble de chevet. Je sais que je ne dormirai pas bien, cette nuit. J’éteins la lumière malgré tout et je me love entre les accoudoirs de la bergère placée près de la fenêtre. Les genoux remontés contre ma poitrine et le front posé contre la vitre froide, je porte un regard vague sur les flocons qui tourbillonnent et se gorgent de lumière en passant dans le halo de lumière des réverbères. Aux façades des immeubles, les fenêtres ne dévoilent aucune lueur ou presque, et j’imagine des familles, des femmes, des enfants et des hommes endormis, tandis que d’autres veillent peut-être, comme moi. Je contemple longuement cette nuit parisienne, mes paupières s’alourdissant un peu plus à chaque battement de cil. À un moment, je dois finir par m’endormir car je me réveille dans une position moyennement confortable sur mon fauteuil, encore à moitié immergée dans un rêve où Devon Francœur occupait le rôle principal.

Je me redresse et me passe la main sur le front, le temps que mes pensées retrouvent une hiérarchisation correcte. Dans mon rêve, il y avait cette neige, cette caresse vivifiante de l’hiver, ce regard bleu glacier… J’en frissonne encore.

Je me lève tout à fait pour vérifier la chaleur du radiateur, puis je passe un gilet en grosses mailles sur mes épaules pour regagner la cuisine. Là, le bas du dos calé contre la bordure de l’îlot, je me sers un verre d’eau et bois quelques gorgées. Du coin de l’œil, j’aperçois Sherwood qui me fixe comme pour user d’un don de télépathe. Il finit par se désintéresser de mon silence, bâille à se décrocher la mâchoire et se couche sur le dos, pattes en l’air, sans oublier de cacher sa truffe entre le coussin et le rebord de son panier – la posture du siècle !

Je souris et secoue la tête, amusée.

Près de la cheminée, le sapin scintille et je me rends compte que j’ai oublié d’éteindre la guirlande et ses trois cents diodes, ce qui n’est pas grave, puisqu’elle fonctionne avec des piles rechargeables et une lumière froide. Ses faibles halos éclairent le canapé, les plaids et coussins moelleux, la table basse, les petits poufs en fourrure… C’est étrange, mais j’ai le sentiment que cet appartement de la rue du Faubourg-Montmartre n’attendait que moi pour revivre. Quelque part, je ne peux m’empêcher de penser que l’inverse est tout aussi vrai.

Je me retourne et mon regard se pose sur l’heure affichée au four. Il est trois heures du matin. D’aussi loin que je m’en souvienne, cette heure a toujours été le témoin de mes cauchemars ou de mes rêves les plus perturbants. C’est aussi l’heure à laquelle le sommeil enfui devient irrépressiblement impossible à rattraper et il ne me faut pas longtemps pour me décider à descendre au rez-de-chaussée, faute de savoir comment pallier mon insomnie. De plus, j’éprouve un soudain besoin de créer. Trois mélanges potentiels de fragrances se murmurent à mon esprit.

Smartphone à la main, je quitte l’appartement en catimini et descends l’escalier en faisant bien attention où je mets les pieds, car on n’y voit guère. Lorsque j’arrive à la dernière marche, je retiens ma respiration. Les ombres dansent dans le mouvement créé par la lumière de mon portable, donnant l’impression que les choses se sont dotées d’une volonté propre. La nuit est silencieuse, enveloppante. Inconnue. C’est surprenant de voir à quel point les lieux qu’on pense familiers nous apparaissent bien plus mystérieux à ces heures où la nuit est si noire.

Au ralenti, le cœur battant fort contre ma cage thoracique, j’avance pas à pas, puis je pousse la porte de l’arrière-boutique. À gauche, autour d’un établi de fortune, encombré mais ordonné – à ma façon –, les paquets de cire et toutes sortes d’ingrédients attendent sagement que surviennent mes pulsions créatives. Ça tombe bien, je suis en plein dedans.

J’allume quelques bougies sans autre parfum que celui de la cire afin de ne pas tromper mon sens olfactif et je m’installe face à une surface lisse et aseptisée. Munie de papier et d’un crayon, j’établis frénétiquement la liste des ingrédients qui composeront les bougies « Jack Frost » et « Au coin du feu ».

Plus tard, je pose devant moi les prototypes des deux créations. La première sent bon la menthe polaire et la seconde le cuir, les aiguilles de pin et le bois fumé. Je sais déjà à quoi ressembleront les délicates étiquettes que je dessinerai sur mon logiciel de dessin, et que j’imprimerai sur papier autocollant glacé pour souligner leur nom. J’imagine des illustrations avec des flocons, du bois. Des teintes givrées pour l’une, chaudes pour l’autre.

Satisfaite, je passe à une troisième création, dont l’élaboration m’obsède presque. Mes doigts pianotent sur le rebord de l’établi, mes pensées fusent. Je veux que cette bougie respire le moment parfait, le rêve, l’instant suspendu au milieu de la sempiternelle ronde du temps. Je veux qu’elle soit vivifiante comme l’hiver, intense comme un baiser passionné et rassurante comme les bras de l’être aimé.

Je ferme les paupières.

Rapidement, tout se précise dans mon esprit et mon cœur bat la chamade. Je mets mes ingrédients en place. L’instant suivant, je fais fondre la cire végétale, puis je la retire du feu à bonne température, trempe une mèche de coton à l’intérieur et la façonne en plusieurs tiges bien droites collées à un disque d’aluminium. Je mets les mèches à refroidir au congélateur puis je respire des essences variées, des fragrances. Le choix des senteurs est la partie que je préfère dans le processus de création. Je m’arrête sur l’essence de sapin de Sibérie, qui sera sublimée par l’intensité des baies rouges et la puissance de la fève tonka.

Les secondes et les minutes s’envolent.

Quand j’inspire délicieusement ce nouveau parfum né de mon imagination, un froissement d’étoffes me fait sursauter. Mes muscles se raidissent brièvement puis, comme prise en flagrant délit – de quoi, je l’ignore, mais l’effet reste le même – je tressaille violemment.

― Je me demandais d’où provenaient ces odeurs, fait une voix rauque et chaude, qui me paralyse des pieds à la tête.

Devon…

Ma stupéfaction laisse vite place à un trouble indescriptible, néanmoins je m’efforce de reprendre contenance le plus vite possible. J’inspire un grand coup avant de regarder par-dessus mon épaule.

― Je n’arrivais pas à dormir, alors je suis venue ici, explicité-je. J’ignorais que les odeurs pouvaient vous incommoder jusqu’à votre chambre.

― Elles ne m’incommodent pas.

Je me retourne tout à fait. Devon a enfilé un pantalon noir en coton et une chemise entrouverte. À la faveur des flammes vacillantes de mes bougies, ses yeux bleus sont plus pénétrants que jamais.

― Pourtant vous ne parvenez pas à dormir, souligné-je en haussant un sourcil.

― En effet.

― Une insomnie due au fait d’être dans une chambre étrangère, peut-être ?

― Peut-être…

Ses réponses laconiques me perturbent. Pourquoi est-il descendu si c’est pour tout juste m’accorder un grommellement quand je lui parle ? Il hausse les épaules, détourne le regard un instant, avant de le planter une nouvelle fois dans le mien.

― … ou peut-être pas, ajoute-t-il. 

Il ne prend pas la peine d’en dire davantage et se déplace dans la semi-obscurité de la pièce, faisant mine de s’intéresser à ce que je fais. Pour masquer mon trouble, je pivote sur moi-même et entreprends de ranger approximativement quelques bougies. Mes doigts s’agitent tout seuls et mes pots de verre vont et viennent sans but sous mes yeux.

― Il vous arrive souvent d’avoir ce genre de désir au beau milieu de la nuit ? s’étonne Devon en se rapprochant.

― De désir ?

― Comme celui de créer, précise-t-il.

― Ah…

Je lui jette un regard oblique. Si nos corps ne se touchent pas, Devon est si près de moi que je sens son souffle sur ma nuque.

― En réalité, je dois bien admettre que c’est la première fois, bredouillé-je.

― Vous êtes frappée d’insomnie, vous aussi ?

― C’est ça.

― Et j’imagine que vous avez choisi de tuer le temps en venant fabriquer de nouvelles bougies.

― Exactement, confirmé-je en passant une petite bouteille d’essence de fleurs de coton sous mes narines.

Je remets son bouchon en place et la repose sur une petite étagère à épices qui a trouvé une seconde vie grâce à moi. Du coin de l’œil, j’épie chacun des gestes de Devon. À son tour, il attrape quelques flacons et les observe distraitement.

― Il y a quelque chose, murmure-t-il. Une fragrance qui ressemble aux notes les plus persistantes du parfum que j’utilise… Je n’arrive pas à savoir d’où elle provient.

― C’est la fève tonka, dis-je un peu trop vivement. C’est une note de fond dans votre parfum. Elle s’accroche dans les fibres de vos vêtements et demeure dans votre sillage, un peu comme une marque olfactive que vous laisseriez après votre passage. Je l’ai choisie pour l’élaboration de ma dernière bougie. 

Je me mordille les lèvres, quelque peu gênée. Si Devon fait le rapprochement entre son parfum et ma bougie – et je lui ai clairement tendu la perche pour cela –, le niveau déjà élevé de son ego va encore grimper d’un cran. Et je vais certainement lui donner l’impression d’être une parfaite godiche ou une authentique groupie, pensé-je. 

― Beaucoup de parfums masculins en contiennent et je voulais une senteur virile, ajouté-je précipitamment.

Devon acquiesce.

― Oui, je vois…

Il ne dit rien d’autre et je n’ose plus respirer. Pendant quelques secondes, il ne se passe rien, puis la main gauche de Devon apparaît au-dessus de la mienne et effleure mes doigts au moment où il s’empare de ma dernière bougie. J’ai une conscience accrue de la présence de son corps tout près du mien et mon imagination s’emballe. Et si je lui plaisais vraiment, en fin de compte ? Se pourrait-il que Violette ait raison ? Que ça ait vraiment « cliqué » entre Devon et moi ? Pourquoi suis-je donc incapable de le déterminer ?

Il approche la verrine pleine de cire de ses narines et je l’observe à la dérobée.

― Comment s’appellera cette création ? demande-t-il.

Je me racle la gorge.

― C’est un prototype que je viens de terminer pour la bougie « Songe d’une nuit d’hiver ». 

Devon penche la tête sur un côté et m’accorde un sourire approbateur – et ravageur.

― Une certaine référence à l’un des dramaturges que je préfère, confie-t-il.

― William Shakespeare et son Songe d’une nuit d’été, confirmé-je en le considérant fixement. Se pourrait-il que nous ayons des goûts en commun ? 

Il rit.

― Ah… mais j’en suis persuadé, affirme-t-il avec une assurance qui me sidère.

Il porte la bougie près de son visage et ferme les paupières tout en humant son parfum.

― C’est bien cette odeur que j’ai sentie, constate-t-il au bout d’un moment. La même que celle de mon parfum.

Il rouvre les yeux et nos regards se croisent, s’accrochent. J’ai des palpitations et mes mains tremblent.

― Exquise, murmure-t-il.

Un frisson me parcourt l’échine et mes doigts se crispent sur des accessoires que je deviens incapable de nommer. L’instant présent joue à l’équilibriste et j’ai l’impression que l’atmosphère vient de se charger d’électricité. Mes joues s’échauffent et je me sens nerveuse. Se peut-il que le dernier mot de Devon me soit adressé ? Et si oui, que dois-je répondre à ça ? Si j’étais une autre personne, peut-être que je saurais exactement comment réagir à cet instant. Je réduirais l’espace entre nous, je tendrais les lèvres pour qu’il m’embrasse et je serais fixée sur ses intentions. Mais une telle situation me semble irrationnelle ou s’apparente à ce que font les héroïnes de livres ou de films à l’eau de rose. Je décide donc de garder le silence et me recentre sur mes créations, ce qui me convient bien mieux que d’endosser un rôle qui ne me sied pas. Au moins, je ne me tourne pas en ridicule. C’est toujours ça. 

Devon repose la bougie.

Un silence, puis…

― Nous devrions orienter la promotion de la boutique autour de vos bougies, finit-il par annoncer d’une voix blanche. Mais… il faut tout de suite oublier l’idée d’une publicité qui dépend de prospectus ou de flyers. Le temps nous manque pour les créer, les faire imprimer et les distribuer. Nous allons devoir procéder autrement.

L’atmosphère change du tout au tout et j’interprète la brusque modulation de son ton comme un mouvement de recul dans notre échange. Chamboulée, j’arrive à peine à balbutier une réponse :

― Oh. Euh… d’accord.

J’éprouve beaucoup de mal à me replacer dans le contexte, mais j’inspire un grand coup et je poursuis la conversation d’un ton qui se veut guilleret :

― Je vous rappelle que je vous offre le gîte et le couvert en échange de vos bons services. Je compte donc sur vous pour bien me conseiller.

Il émet un rire anodin.

― Ne vous inquiétez pas, Avril Renard, je n’ai pas oublié mon engagement.

Je hoche la tête.

― J’espère bien. Et vous allez devoir faire preuve d’initiatives.

Il écarte les mains et l’expression de son visage se pare d’une certitude inébranlable.

― Faites-moi confiance, murmure-t-il. J’ai mes petites idées.

Je m’efforce de soutenir son regard malgré les battements anarchiques de mon cœur, pendant que mon cerveau est encore occupé à chercher une phrase intelligente. Je devrais me détourner mais je n’y arrive pas, perdue dans le maelström de ses yeux bleus.

Qui pourrait dire combien de temps nous demeurons ainsi, à faire l’examen muet de nos pensées les plus intimes ?

― Hem… je vous dérange ?

L’interpellation me fige sur place.

Sans le savoir, Violette vient de faire voler ce moment suspendu en éclats. Je sais que Devon l’a entendue mais, dans un premier temps, il reste focalisé sur moi. Ses yeux se posent sur mes lèvres et je frissonne. Finalement, il dit en souriant :

― Un peu, oui…

Je n’ose plus bouger. Comme dans une scène au ralenti, les doigts de Devon caressent ma joue et glissent le long d’une mèche de mes cheveux.

― Je ne connaissais pas les masques capillaires à base de cire végétale, dit-il en retirant un peu de substance blanche de ma chevelure. 

Il ne fait guère de cas de Violette. 

Pour une fois, c’est moi qu’il regarde. C’est à moi qu’il parle.

Soudain, il rompt le contact et enfonce ses mains dans les poches de son pantalon.

― Ce doit être efficace, ponctue-t-il en jouant des sourcils. Il faudra que j’essaie aussi.

J’attrape la mèche de cheveux incriminée. Elle est à la fois poisseuse et rigide, ayant sans doute fait trempette dans un récipient contenant de la cire encore chaude.

Devon quitte la pièce et disparaît dans l’obscurité en lançant un rapide « bonne nuit » auquel je réponds d’une voix étonnement aiguë.

Violette le regarde s’éloigner, réprime un bâillement, puis m’interroge du regard :

― J’ai loupé un épisode, ma chouette. Faut que tu m’expliques ce que vous faisiez là tous les deux, à une heure pareille…

Elle regarde tout autour d’elle. 

― … et à la lueur des chandelles. 

Je cligne des yeux pour reprendre mes esprits. Si mon amie n’était pas aussi ensommeillée, j’aurais droit à un interrogatoire en bonne et due forme. Mais au beau milieu de la nuit, je pense qu’une réponse courte lui suffira. Je m’empare d’un prototype de mes bougies et le brandis fièrement.

― J’étais en train de créer, pardi ! Tadaaaaa !

 

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Chapitre 11 : Boule à neige

(Bougie aux senteurs de fleur de coton, grenade et miel) 

15 décembre

Violette est partie plus tôt que les autres jours, ce matin. La veille, je l’ai aidée à choisir une tenue parfaite et elle a fait les boutiques pendant trois heures pour la dénicher. Elle sera superbe vendredi soir, au bras d’Auguste. Dans un tout autre registre de tâches, j’ai enfin réussi à joindre l’électricien ; il est débordé et ne pourra évaluer l’étendue du problème que la semaine prochaine. J’envisage déjà de passer les fêtes avec un tiers de mes biens immobiliers plongés dans le noir et ce n’est franchement pas la joie. Entre l’enseigne défaillante et l’absence de lumière à l’intérieur de la boutique, je risque de devoir fermer la porte dès la tombée de la nuit, autrement dit à l’heure du thé. Quelle tuile !

Calme-toi, Avril. N’y pense pas…

Mais qu’est-ce que ça m’énerve !

Si au moins je m’y connaissais un peu, j’essaierais de bricoler quelque chose. Qu’importe l’enseigne, il faudrait au moins que je parvienne à éclairer suffisamment l’échoppe pour pouvoir maintenir le magasin ouvert jusqu’à dix-neuf heures. Si j’ai brièvement songé à ouvrir la boutique à la lueur des chandelles et si j’ai trouvé cette idée très romantique pendant un temps, j’ai vite fait une croix sur ce qui se révèle être une folie, garantie cent pour cent incendiaire. Je n’ai plus qu’à m’adapter, autrement. 

Alors que je prépare mon petit déjeuner dans le silence de ma cuisine, mes pensées dévient vers mes autres soucis, puis vers Devon, qui tient presque de l’invité fantôme. Au cours des vingt-quatre dernières heures, je ne l’ai pour ainsi dire pas vu. Il a passé la journée d’hier au travail et n’est rentré que pour aller se coucher, si éreinté qu’il a volontairement fait l’impasse sur la case salle de bains avant de regagner la chambre que je lui ai octroyée. 

Aujourd’hui, cependant, il n’est pas encore parti et j’entends des bruits feutrés provenant de la chambre que je lui ai allouée. S’il ne travaille pas, peut-être va-t-il décider de mettre son temps libre au profit de la promotion de mon magasin ?

Comme je me suis installée à l’îlot pour engloutir mes pancakes avec la prestance d’un tamanoir affamé, Devon sort de sa chambre et se plante devant moi, l’air particulièrement déterminé. Je déglutis. Dans sa tenue toute simple, faite d’un pull façon tricot irlandais et d’un pantalon en sergé lin, il dégage encore plus de charme que dans ses blazers et ses chemises parfaitement repassées.

― Hier, pendant ma pause au bureau, j’ai potassé le sujet de la promo du Faubourg des Étoiles, introduit-il la conversation, sans autre forme de procès. J’envisage de créer un compte Instagram pour le magasin. Si je sponsorise correctement une publication en ciblant les personnes géographiquement proches et intéressées par le genre de produits que vous vendez, je pourrai toucher plusieurs milliers de clients potentiels. Dans un premier temps, du moins. 

― Plusieurs… milliers ? 

J’écarquille les yeux, estomaquée. J’imagine déjà le magasin submergé par une foule en folie. Devon doit lire en moi comme dans un livre ouvert, car il m’interrompt tout de suite :

― Quand on poste ce genre de publicité sur le web, environ dix à vingt pour cent des internautes qui la voient peuvent envisager de passer à un achat en ligne. Mais ce chiffre est à revoir à la baisse quand il s’agit d’un commerce physique.

Tandis qu’il s’explique, il joue fébrilement des doigts sur son smartphone.

Moi, j’oublie mes craintes – rêves ? – de boutique bondée et avale la dernière bouchée de mon petit déjeuner. Je bois un grand verre de jus d’orange pour arroser le tout et me lève afin de débarrasser la table.

― Je ne comprends rien aux réseaux sociaux, avoué-je. J’ai été inscrite sur Facebook quand j’étais adolescente, mais je m’en suis rapidement désintéressée. Violette travaille dans la communication, elle m’a parlé de l’intérêt des réseaux pour promouvoir quelque chose, mais je me sens bien incapable de tenir un compte sur Instagram ou Twitter, encore moins sur Tik Tok. Et mon amie ne semble pas sûre que cela puisse fonctionner en si peu de temps. Nous ne sommes plus qu’à quelques jours de Noël. Croyez-vous réellement que ça puisse avoir un impact ?

Il m’observe un bref instant par-dessus son écran.

― J’ai été le community manager d’une grande marque de prêt-à-porter masculin avant de changer de voie. En fait, j’ai bossé dans pas mal de secteurs différents. Je sais comment poster des photos attractives au bon moment de la journée et créer un feed Instagram attirant, qui donne envie d’en découvrir plus. Toutefois, votre amie et vous, avez raison. Cette manière de procéder n’est pas suffisante si l’on veut attirer des chalands dans un laps de temps si court. 

Je sens mes épaules s’affaisser.

― C’est bien ce que je pensais…

Devon plisse les paupières.

― C’est pourquoi j’envisage, comme je vous l’ai dit, de booster une ou plusieurs photos en les sponsorisant, dit-il en penchant la tête pour que nos regards se croisent.

― Ah… ?

― Oui. Et je pense sincèrement que ça peut marcher.

Il replonge aussitôt dans ses recherches. Sans trop comprendre en quoi consiste une sponsorisation sur les réseaux, je me débarrasse de mes couverts sur le rebord de l’évier et je le rejoins.

― Et quel genre de photos pensez-vous mettre en avant ? demandé-je, un peu angoissée à l’idée de devoir jouer au mannequin.

Devon m’adresse un bref coup d’œil par-dessus son bloc-notes. Sa manière de se concentrer et son air professionnel lui confèrent un air particulièrement captivant. 

― Ne vous en faites pas, Avril. J’ai ma petite idée sur la question.

― Je n’en doute pas, mais…

― D’ailleurs, nous allons préparer tout ça ce matin, m’interrompt-il. Je dois avant tout vous soumettre à un petit interrogatoire sur vos inspirations, le choix de l’assortiment, votre moment préféré pour créer…

Mon moment préféré pour créer ?

Immanquablement, je repense à l’autre nuit et un sentiment de gêne inexplicable m’envahit. De mon mieux, je le chasse avant de réorienter le sujet de la discussion, d’un ton qui se veut détaché :

― C’est bien beau tout ça, mais il faudra surtout préciser les horaires d’ouverture du magasin sur ce fameux compte Instagram, parce qu’ils vont nettement changer !

Intrigué, Devon fronce le nez à nouveau et abandonne momentanément notes et téléphone portable.

― Pourquoi changeraient-ils ? 

― Je n’ai toujours pas d’électricité au rez-de-chaussée, expliqué-je en serrant les poings d’agacement. Donc, à partir de dix-sept heures, je ferme ! Je n’ai pas d’autre choix. 

Il émet un grognement ennuyé.

― Ce n’est pas la meilleure des nouvelles. Beaucoup de clients font les boutiques à partir de cette heure, justement. Surtout à cette époque de l’année, avec les vitrines et les rues éclairées… Êtes-vous parvenue à joindre votre électricien ?

Je fais la moue.

― Il est débordé et il a dit que ce n’est pas une urgence puisque le côté habitation n’est pas dans le noir. Pour être franche, je crois qu’il se fout passablement de ma gueule !

― En avez-vous appelé un autre ?

― Savez-vous à quel point c’est compliqué de faire venir un électricien, de nos jours ?

Devon fronce le nez.

― Vous marquez un point.

Je soupire. Puis je songe à ses propres problèmes.

― Et pour vous, est-ce que ça s’arrange à votre appartement ?

― Pas vraiment, admet-il. J’ai demandé ma matinée d’hier à mon employeur afin de rassembler les documents nécessaires pour déclarer la situation à l’assureur. J’ai fait des photos du sinistre, des copies des factures des appareils définitivement perdus, tout ça, tout ça. Un expert mandaté devra encore passer pour déterminer le montant de l’indemnisation et si tout se déroule comme convenu, je devrais être dédommagé dans un délai de trente jours. Après cela, viendra la joie des travaux de réparation.

― Je compatis. On sait quand ça commence…

Devon hoche gravement la tête. Puis il se tourne vers moi et m’observe un moment.

― Je pourrais peut-être jeter un coup d’œil au tableau électrique, propose-t-il de but en blanc.

― Au tableau… ? Celui dans l’arrière-boutique ?

― Oui.

S’il s’y connaissait en électricité, il me sauverait !

― Maintenant ?

― Si vous voulez, oui.

― Et comment !

Ni une, ni deux, je pivote sur moi-même pour attraper mon smartphone – qui est aussi ma seule et unique lampe de poche. Note à moi-même : penser à acheter une vraie torche électrique. Mes doigts ne rencontrent que la surface lisse du plan de travail et je retiens un juron. Bon sang ! Où ai-je encore laissé ce fichu truc ! Ma mère m’a toujours dit que je suis bordélique et, à moins que je ne sois frappée d’une malédiction, je dois admettre qu’elle a raison. Mes chaussettes, mon smartphone, le collier de Sherwood, mes stylos ou encore les clés de l’appartement me paraissent la plupart du temps dotés d’une existence propre. Je ne les retrouve jamais où je pense les avoir mis. 

― Vous avez perdu quelque chose ?

Je me retourne vers Devon.

― Il me faut de quoi nous éclairer. L’arrière-boutique est une pièce aveugle. Et sans électricité…

Il me brandit son iPhone sous le nez.

― J’ai ce qu’il nous faut ! fanfaronne-t-il. Allons-y !

Je ne me fais pas prier et lui emboîte le pas après avoir jeté un œil sur Sherwood, lequel est occupé à scruter l’agitation urbaine depuis la grande vitre du séjour – un de ses passe-temps favoris – comme un gros matou curieux.

Si on peut rétablir le courant au rez-de-chaussée, j’appréhenderai les jours à venir bien plus sereinement.

Je sors de l’appartement, sitôt incommodée par l’absence de lumière artificielle sur le palier. Fort heureusement, celle que le jour dépose naturellement à travers l’unique fenêtre toute en longueur est suffisante pour savoir où mettre les pieds.

Nous arrivons dans l’arrière-boutique toujours plongée dans le noir.

― Tenez ! fait Devon en fourrant son iPhone entre mes doigts. Je vous laisse le soin de m’éclairer.

Hésitante, je me saisis de l’appareil et me plante devant le compteur. Sans surprise, le disjoncteur est en position OFF.

― Voilà l’objet de mes nuits blanches, dis-je en désignant le grand boîtier blanc. J’ai bien essayé de remettre ce truc en position ON, mais il n’est pas du tout coopératif. 

― Hum… L’électricité des appartements de l’étage est forcément reliée à un autre compteur. C’est plutôt une bonne chose, nous risquons moins de faire sauter les plombs de l’immeuble entier.

Je fais la moue.

― Je dois être rassurée ?

Devant ma grimace, Devon a un petit rire.

― Bon, bon… Je vais faire de mon mieux. Avez-vous des gants isolants ?

J’ouvre des yeux comme des soucoupes avant de comprendre à quoi il fait allusion.

― Ah… vous voulez parler de ces machins qu’on trouve avec certains luminaires ?

― Oui, ça peut faire l’affaire. Moi je les achète en magasin de bricolage, mais ce doit être équivalent.

Je me souviens en avoir gardé une paire, trouvée dans le carton d’emballage des deux appliques couleur crème que j’ai commandées en Allemagne à mon arrivée à Paris. Les anciennes possédaient un certain charme, mais les globes en verre qui cachaient les ampoules étaient ébréchés et la patine des bras en métal faisait triste mine.

― Il doit m’en rester une paire. Je vais la chercher !

― D’accord.

J’abandonne brièvement Devon dans le noir et cours dans la boutique. Dans un tiroir derrière le comptoir, c’est là que je retrouve les gants, précieusement conservés dans le cas où ils deviendraient utiles. Leur moment de gloire est arrivé !

Je reviens devant le compteur et les tends à Devon.

― Parfait. Éclairez-moi, s’il vous plaît.

Comme je me sens un peu gauche, il pose ses mains sur ma taille et me guide entre le compteur et lui.

― Euh… vous croyez ? demandé-je en me retrouvant aux premières loges.

― Oui, oui.

― OK. 

Ne sachant trop quoi faire, je me déplace légèrement à l’instant précis où Devon avance, si bien que nos corps se heurtent.

― Ne bougez pas, murmure-t-il derrière ma nuque, et ce souffle provoque une décharge dans tout mon corps. Continuez d’éclairer.

Ses mains apparaissent de chaque côté de moi. Ses bras ne me touchent pas, mais ils m’emprisonnent d’une façon tellement intime et inattendue que mon cœur fait une embardée. L’idée de savoir Devon là, à quelques centimètres de moi, me procure une sensation de gêne et de sécurité qui me laisse pantoise. Que dois-je faire ? Reculer ? Me glisser sous son bras pour me dérober ? Incapable de le savoir, je reste là, comme prise en sandwich, l’iPhone braqué devant moi.

― Euh… je devrais peut-être…

― Non, répond-il catégoriquement, comme si le fond de mes pensées n’avait pas de secret pour lui. Vous êtes plus petite que moi, donc si vous vous retrouvez en arrière, la lumière ne fera que projeter mon ombre sur le tableau. Attendez juste un instant. Ah ! Essayons cela…

J’entends un clac ! immédiatement suivi d’un autre, puis encore un autre. Au total, ce sont quatre claquements qui me font légèrement tressaillir. Soudain, la lumière revient et j’écarquille les yeux. Mais je n’ai pas le temps de me réjouir que l’obscurité nous retombe aussitôt dessus.

Les bras de Devon me libèrent de leur fascinante prison et je l’entends soupirer.

― Il fallait s’y attendre.

― Vous y connaissez quelque chose, au moins ? demandé-je en pivotant pour lui faire face…

… et pour l’aveugler avec le flash de son téléphone.

― Ouch !

Il a un mouvement de recul et je laisse échapper un hoquet.

― Oh non ! 

Je suis gagnée par une honte cuisante. Ce que je peux être maladroite !

Devon se cache le visage d’une main et je baisse immédiatement le faisceau lumineux.

― Pardon, je suis désolée !

Il presse ses paumes sur ses yeux et je vois ses épaules se secouer. Est-il en train de se moquer de moi ? Ou est-ce que la douleur est si forte ? Voit-il seulement encore clair ? Je n’ai jamais pris la lumière d’un flash aussi directement dans les yeux et je panique à l’idée de lui avoir causé le moindre problème oculaire.

― Merde, merde, merde… Laissez-moi regarder, l’imploré-je, m’improvisant ophtalmo.

Il tend une main entre nous.

― Pour que vous me remettiez la lampe en pleine figure, non merci !

Il plisse très fort les paupières et, sans lui demander son avis, j’attrape son bras et je l’entraîne à travers la boutique, direction la porte vitrée. La lumière venant de l’extérieur inonde aussitôt ses traits prononcés, ses mâchoires fortes, ses lèvres bien dessinées.

Mes mains s’envolent d’elles-mêmes pour encadrer son visage. Mes yeux croisent les siens et je me hisse sur la pointe des pieds. Je fixe gravement ses prunelles. Si ses globes oculaires sont un peu humides, ils ne sont pas rougis, ni gonflés. En fait, je ne vois rien. Rien d’autre qu’une lueur terriblement espiègle, qui s’accorde à la perfection avec le sourire qui étire les commissures des lèvres de Devon.

― Que… ?

Désorientée et vexée d’avoir été bernée, je retire mes mains et recule, histoire de remettre rapidement une distance respectable entre lui et moi.

Il éclate de rire.

― Un petit conseil, Avril : attendez que je fasse la promotion de votre magasin avant de me rendre aveugle. Je pense pouvoir affirmer que vous avez encore besoin de certaines de mes aptitudes.

Je ne relève pas son ton aguicheur et hausse les épaules.

― Ah c’est malin ! J’espère au moins que vous prenez du plaisir à jouer avec mes nerfs.

Il me regarde fixement. Le bleu de ses yeux est plus étourdissant que jamais.

― C’est un bon début, admet-il.

― Pffff !

Je lui frappe mollement l’épaule, à la fois agacée et soulagée. 

― Bon. Maintenant que vous avez bien ri et…

― …et que vous êtes rassurée sur mon acuité visuelle, poursuit-il en jouant des sourcils.

― Oui, bref ! Est-ce que vous vous y connaissez en électricité, oui ou non ?

― Je ne suis pas un expert…

Je reste un moment à le regarder.

― Mais je suis doté d’un excellent sens logique, et il m’est arrivé de régler quelques soucis de base, chez moi, explique-t-il. Je me suis concentré sur ce qui concerne votre chauffage d’appoint électrique, sur les gros appareils comme les machines à laver, réfrigérateur. Auriez-vous remarqué si un appareil était défaillant ? Un ordinateur, une cafetière, n’importe quoi…

― La bouilloire ? supposé-je. Elle date du siècle dernier.

Il fronce les sourcils.

― Commençons par là.

Je lui tends son appareil, dont il se saisit en m’adressant un sourire impertinent. Avec la démarche d’un conquérant, il retourne à l’arrière-boutique, débranche la bouilloire et retourne se positionner devant le compteur. Clac ! Clac ! Une fois de plus, le disjoncteur fait son job, et nous signale que quelque chose cloche toujours dans le circuit.

Une pensée fulgurante me traverse l’esprit et je me tape le front.

L’enseigne ! Mais oui bien sûr ! L’enseigne qui grésille et clignote comme une guirlande de Noël, c’est forcément ça !

― Il faudrait trouver le fusible qui alimente l’enseigne du magasin, dis-je en agitant frénétiquement les mains. Elle est… Enfin, elle fonctionne carrément mal.

Devon ouvre grand les bras et écarquille les yeux.

― Évidemment !

Il retourne à son poste, appuie sur des disjoncteurs, tente de remettre le courant, réessaye. Puis soudain, la lumière revient. Et reste. Une bonne fois pour toutes.

― Nous avons trouvé le coupable ! exulte Devon.

― Croisons les doigts.

― Oui. Et vérifions que tout fonctionne correctement.

Nous nous attelons à la tâche. Tout marche bien, sauf l’enseigne, forcément. Elle n’émet plus ni la moindre lueur, ni le moindre grésillement.

― Et voilà une affaire de résolue, dis-je avec enthousiasme.

Des étoiles plein les yeux, j’observe la boutique, ma boutique, de nouveau baignée de lumière. Avec ses rayonnages moulurés, ses miroirs qui renvoient la moindre lueur, sa caisse enregistreuse au charme suranné et son ambiance cosy, je la trouve plus belle que jamais. 

― Nous pouvons dire que nous formons une belle équipe, n’est-ce pas ? fait Devon en me rejoignant.

Je me tourne vers lui. Je n’avais pas remarqué que pendant que je contemplais les lumières revenues dans le magasin, il me regardait, moi. J’ouvre la bouche pour répondre, lorsque son téléphone sonne.

Devon observe l’écran et se rembrunit instantanément.

― Vous permettez ?

Je lui réponds d’un petit signe de tête et il s’éloigne de quelques pas avant de décrocher. Décidément, nous sommes régulièrement interrompus par cette fichue sonnerie. 

― Oui ? fait-il d’un ton que je trouve irrité. Oui, j’y suis, justement… Euh…

Il m’adresse un bref regard puis se détourne, l’air ennuyé.

― C’est ça, oui.

J’ignore qui est à l’autre bout du fil, si c’est une petite amie, une maîtresse, un patron ou un parent, mais ce qui est certain, c’est que Devon ment à cette personne. Il n’est pas là où on lui demande, non, puisqu’il est ici, au Faubourg des Étoiles, avec moi. 

Quelques secondes s’égrènent, pendant lesquelles Devon laisse échapper au moins trois soupirs. Je n’entends pas ce qui se dit de l’autre côté de la ligne, mais Devon a plusieurs fois ce sourcillement caractéristique qui dessine des vagues tourmentées sur son front.

― Ce n’est pas ce qui était prévu… laisse-t-il échapper avant de retenir son souffle.

Il m’adresse un regard en biais, lève l’index comme pour me signifier qu’il n’en a pas pour longtemps et se précipite hors de la boutique. Sans manteau. En plein mois de décembre. Ce type est complètement dingue.

Pendant qu’il parle tout en faisant les cent pas sur le trottoir, je range machinalement deux ou trois articles et je tourne la pancarte de l’entrée côté « OUVERT » vers l’extérieur. Sans vraiment le vouloir – ou peut-être un peu – je surprends des bribes de paroles et dresse l’oreille pour mieux comprendre.

― Je refuse de faire ça comme ça, martèle Devon. Non, attendez… Vous savez quoi ? Je refuse de m’occuper de ce dossier, désormais. J’abandonne. Donnez-le à qui vous voulez. Pourquoi pas à cette chère Nina ? Elle n’attend que ce genre d’occasion pour gravir les échelons.

Un silence. Les traits de Devon sont tendus. Ses narines, dilatées. Ses yeux s’écarquillent sur l’abîme insondable de ses pensées et tout son être semble trembler d’une colère froide, difficilement contenue.

― Ah, vous m’interdisez ? s’exclame-t-il. Encore ? Mais vous savez quoi ? Je n’en ai que faire de vos interdits ! Je me fous royalement de l’agence, de vos promesses et du poste que j’occupe… Non, je n’en ai pas terminé ! Sachez aussi que je hais vos petites manigances, votre ambition parasite et votre propension à écraser les autres pour assouvir votre soif absurde de briller en société. Vous n’avez aucune lumière en vous. Elle s’est éteinte depuis longtemps.

Il y a un long blanc et je n’entends plus rien d’autre que l’agitation de la rue. Devon garde le silence un instant et s’éloigne de quelques pas. À présent, je ne comprends plus les mots qu’il échange avec son interlocuteur, jusqu’à ce qu’il réapparaisse derrière la porte vitrée.

― Oh mais oui, je suis convaincu que nous allons reparler de tout ça, l’entends-je dire froidement. Mais pas comme vous vous y attendez !

Là-dessus, il raccroche et ses doigts se contractent autour de la coque de son iPhone. À son geste retenu, je devine qu’il est à deux doigts de l’envoyer se fracasser contre un mur. Il se ravise au dernier moment et le range furieusement dans la poche de son pantalon. Enfin, il passe ses deux mains sur son visage puis croise ses doigts au-dessus de sa tête. Les yeux dans le vague, les muscles tendus, il semble totalement indifférent aux passants qui font un détour en arrivant à sa hauteur.

J’hésite à le rejoindre quand il se retourne. À travers la vitre, nos regards se croisent.

L’espace d’un instant, je ne vois que de la rancœur dans ses yeux. Mais elle reflue doucement, remplacée par une tendresse désarmante. Devon m’adresse un petit sourire en coin, se passe la main derrière la nuque et fronce le nez. Abasourdie, je lui ouvre la porte.

Il émet un rire muet qui tient plus du souffle qu’autre chose et entre sans se faire prier.

― Désolé que vous ayez assisté à ça, murmure-t-il en se glissant près de moi.

Je frissonne et referme la porte derrière lui. Pendant ce temps, je fouille dans mon cerveau pour trouver une phrase intelligente à lui répondre. Comme aucune ne me vient, je propose :

― Besoin d’un petit remontant ?

Il se tourne vers moi, me scrute, me jauge.

― Je pense que ça ne se refuse pas.

Soulagée de pouvoir m’éclipser un bref instant, je hoche la tête et file préparer un thé noir à la bergamote – je me souviens que Devon aime cette saveur si particulière – auquel j’ajoute deux ingrédients secrets d’une recette de Violette : l’équivalent d’une cuillère à café de rhum brun et une autre de sirop d’érable – du vrai de vrai, apporté par Nathan et Charlotte Montminy, l’autre soir. Est-ce que Violette le leur avait demandé ?

― Un thé ? fait Devon lorsque je réapparais pour lui présenter sa tasse, trois minutes plus tard.

Je secoue la tête.

― Mais pas que… Goûtez plutôt, avant de critiquer ! 

Son souffle dessine des rides à la surface du liquide. Devon hume les odeurs qui en émanent et plisse les paupières. Enfin, il trempe les lèvres dans son breuvage, se redresse, savoure, déglutit.

― Mais pas que, confirme-t-il avec un petit claquement de langue satisfait.

Il m’adresse un sourire de conspirateur et je bois une gorgée de thé en haussant les sourcils par-dessus ma tasse. Puis je me dirige vers le comptoir, pose le récipient et range deux ou trois papiers qui traînaient là. Des factures, pour la plupart. Si je brûle d’envie de demander à Devon les raisons de son accès de colère et des mots qui me sont parvenus, je me retiens de le faire.

― Voyons le point positif de mon coup de gueule, introduit-il cependant, d’une façon plutôt brusque.

Comme je reporte mon attention sur lui, il boit une nouvelle gorgée de thé – très légèrement – alcoolisé et poursuit :

― Je n’ai pas besoin d’aller travailler aujourd’hui, ce qui signifie que je peux consacrer la journée entière à faire la promotion de votre magasin. D’ailleurs, je vais m’y mettre dès maintenant.

Un peu déconcertée, je perds quelques secondes avant de répondre.

― Vous pouvez monter à l’appartement, vous serez plus au calme pour travailler. Sherwood ne vous dérangera pas. Ce petit chien est si discret qu’on oublie parfois qu’il est là. En plus, j’ai l’impression qu’il apprécie beaucoup votre compagnie.

― Et c’est réciproque, affirme Devon. Mais avant de retrouver cette charmante boule de poils, j’ai quelques clichés à faire et quelques questions à vous poser. Vous vous souvenez ?

Je sens une vague de chaleur me monter aux joues.

― Oui.

― Si vous commenciez par me présenter vos plus belles créations ?

Il a l’œil pétillant. Moi, je dois faire une tête de six pieds de long.

― Je ne suis guère rompue à l’exercice des interviews et des séances photos, mais je vais faire comme si, soupiré-je.

Devon sourit.

― Faites-moi confiance, tout va bien se passer et vous allez vite être de plus en plus à l’aise. Je vous le promets.

 

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*

Après une journée aussi désespérément calme que les précédentes côté ventes, je rejoins mon logement plus dépitée que la veille et que l’avant-veille et que… Je pourrais continuer ainsi jusqu’à remonter au jour d’ouverture, quand j’avais encore les yeux remplis d’étoiles et des rêves plein la tête. Violette est rentrée depuis moins d’une demi-heure et, après notre petit thé rituel du soir, elle s’est enfermée dans son propre appartement, prétextant qu’elle a amené son travail jusqu’à chez elle. La connaissant, j’estime aussi qu’elle s’efface volontairement pour nous laisser en tête à tête, Devon et moi. Elle était si pressée qu’elle n’a même pas remarqué que la lumière était revenue au magasin.

En poussant la porte de mon petit chez-moi, j’ai l’impression de pénétrer dans un chalet cosy, tant l’ambiance y est enveloppante comme un bonbon. Les ampoules de la guirlande de l’îlot éclairent faiblement, et d’autres encadrent le miroir de l’entrée qui fait face à celui du séjour, pour se refléter à l’infini. Les fausses flammes vacillent dans la cheminée électrique et trois de mes bougies trônent sur la table basse du séjour, diffusant une bonne odeur de fleur de coton, de grenade et de miel. Ce sont les effluves de mon dernier prototype, en cours d’ajustement.

Sherwood accourt rapidement à ma rencontre et je le cajole.

Assis dans un fauteuil avec une posture digne d’un roi installé sur son trône, Devon lève les yeux de l’écran de ma tablette. Sous ses sourcils épais, son regard m’interroge.

― Seulement six clients, dis-je sans même attendre qu’il me pose la question. C’est de pire en pire, je crois.

Il m’adresse un sourire plein de compassion et je m’approche.

― Vous avez eu envie de tester les produits dont vous vanterez les mérites sur le web ? lui demandé-je en désignant les trois bougies allumées devant lui.

Il hoche la tête.

― J’aime beaucoup ce mélange. Il me fait penser à une bulle de bien-être ou à un premier baiser sous la neige. Comment allez-vous appeler cette création ?

J’observe pensivement les petites flammes qui vacillent.

― Je ne sais pas encore, mais cela fera forcément référence à la neige.

Devon acquiesce et reporte son attention sur l’écran, que ses doigts effleurent doucement.

― Je peux regarder ? fais-je en désignant l’appareil.

Il me le tend sans rien dire et je consulte rapidement le compte Instagram qu’il a créé pour le magasin. Les premières photographies mises en lignes sont superbes et j’éprouve un frémissement de plaisir en découvrant à l’écran les bougies nées de mon imagination. Je réalise à quel point j’aime cultiver mon côté créatif et cette galerie de photos me donne l’impression d’ouvrir un océan de possibilités. Je peux décliner ces bougies quasi à l’infini, jusqu’où me porte l’inspiration.

Du bout de l’index, je frôle la surface froide et lisse de la tablette et sélectionne une photo pour la voir en plus grand. Le cliché zoome sur la bougie « Songe d’une nuit d’hiver », encadrée de branches de sapins. Au centre de la cire fondue, la petite flamme apporte la lumière nécessaire pour conférer un peu de magie et de douceur à l’ensemble ; on aperçoit ma main tendue vers des baies et, sur l’arrière-plan flou, les guirlandes sont devenues des halos dorés. Sur la photo suivante, on voit mes doigts tenant une autre de mes créations et, juste au-dessus, mes lèvres dont le contour est accentué par mon rouge à lèvres carmin. À bien y regarder, j’apparais sur chaque image publiée, sans jamais me dévoiler. Les clichés dégagent un mélange de bien-être et de lumières, comme un appel aux rêves et à la tentation d’y succomber. Pour chaque prise de vue, Devon a su choisir le meilleur angle, la meilleure luminosité. Il a vraiment beaucoup de talent. 

― L’ensemble me fait penser à l’intérieur d’une boule à neige, dans laquelle mes créations vivraient une perpétuelle nuit d’hiver, murmuré-je, émue.

Devon sourit.

― C’est le but recherché et je suis content que ça vous plaise.

― Je trouve ça superbe, avoué-je.

Les yeux de Devon s’attardent sur moi. Il ouvre la bouche pour répondre mais à cet instant, son téléphone portable vibre. Encore. Il lève les yeux d’un air ennuyé et j’ai définitivement envie de pester contre cette sonnerie importune. Je soupire. Devon se penche au-dessus de moi pour attraper son appareil et prendre l’appel. Au contact de son bras contre mon dos, un frisson me parcourt le corps. J’observe Devon à la dérobée, tandis qu’il consulte son iPhone, effleure nerveusement l’écran et le repose, les yeux assombris par un froncement de sourcils inquiet.

― Un problème ? demandé-je avant de me mordre la lèvre inférieure, consciente de mon indiscrétion.

Il me sourit et me contemple un peu plus longuement que nécessaire.

― Rien qui ne doive vous inquiéter, Avril Renard…

L’air faussement désinvolte, il redirige aussitôt la conversation vers le magasin et le travail qu’il a accompli aujourd’hui. Mais la personne qui essaie de l’appeler n’a visiblement pas envie de lâcher l’affaire de sitôt.

― Vous devriez peut-être décrocher ? proposé-je, sans trop savoir pourquoi.

― Peut-être, admet-il, l’air absent. Sans doute, même… Mais je n’en ai pas envie.

Il soupire, bloque l’appel entrant. Puis il me regarde et j’ai l’impression qu’il est en train de jauger le degré de confiance qu’il peut m’accorder.

― C’est mon père, annonce-t-il en désignant l’écran de son iPhone d’un geste du menton. Un éminent homme d’affaires. Le genre inabordable, donneur de leçons, exigeant et tyrannique, qui a la malchance d’avoir un de ses fils qu’il ne trouve pas à la hauteur. En général, ses appels ne servent qu’à m’enterrer sous une avalanche de reproches.

― Oh, je vois…

Son regard se ternit davantage.

― Vous devez croire qu’en plus d’être un clone du Grinch, je suis un fils à papa né avec une cuillère en argent dans la bouche, que la vie dorée a rendu blasé et têtu, mais…

Je l’interromps tout de suite :

― Pas du tout ! Ce n’est pas ce que je pense. Vous avez vos raisons de ne pas être très enthousiasmé par Noël et elles ne me regardent pas. En plus, je suis bien placée pour comprendre à quel point les relations familiales peuvent être conflictuelles. Moi-même, je suis souvent en froid avec mes parents, la plupart du temps à cause d’opinions divergentes ou d’incompréhension. Je les aime énormément, mais je pense que je ne suis pas telle qu’ils l’auraient souhaité. Ils auraient aimé que je fasse une grande et belle carrière dans un domaine sérieux, pas que j’aie l’âme bohème. Vous savez, il y a encore quelques mois, je ne me sentais pas du tout prête à devenir propriétaire de… tout ça !

Je désigne l’ensemble de l’appartement d’un geste vague.

― Et pourtant, vous vous en tirez très bien, déclare Devon, l’air sûr de lui.

Je secoue la tête, dépitée.

― C’est la cata, vous voulez dire. Je n’arrive à rien, les ventes ne décollent pas et le stress accumulé au cours des derniers jours me donne une migraine telle que je me demande s’il n’y a pas, quelque part, une poupée vaudoue à mon effigie, avec la tête hérissée d’épingles. 

Un rire nerveux m’échappe.

― Je suis désolée, reniflé-je en me débarrassant de la tablette sur la table basse. Voilà que je ramène la discussion à moi, alors que avez des problèmes, et que…

― Je n’ai pas le monopole des ennuis, m’interrompt-il en souriant. Et si ça vous fait du bien de parler…

Il pose une main compatissante sur mon bras et je frissonne.

― … n’hésitez pas.

Feignant le détachement, je secoue la tête.

― Mon existence n’est guère passionnante, il n’y a pas grand-chose à en dire.

Il plisse les paupières et sourit.

― Hum… Vous détournez la question. Cela signifie-t-il que vous cachez un terrible secret ? L’existence d’une tante ogresse ? Un cadavre dans un placard ? Une ribambelle de lutins séquestrés dans l’appartement voisin ?

Comme le sourire que je lui retourne demeure timide, voire carrément coincé, Devon redevient sérieux.

― Vous pouvez me dire ce que vous voulez, Avril. Ce que vous avez sur le cœur. Ça fait toujours du bien de parler.

Mes yeux me brûlent alors que toutes les angoisses accumulées me reviennent.

― Le magasin risque de couler, commencé-je. Si cela arrive, je devrai revendre le triplex et retourner dans la maison familiale pour subir l’assaut des énièmes critiques de mes parents, dès qu’ils rentreront de leur voyage autour du monde. Ils penseront que je ne suis qu’une bonne à rien et je ne pourrai pas faire autrement que leur donner raison. Pourtant, j’ai vraiment fait de mon mieux. J’ai tout réagencé, j’ai entièrement repensé la décoration. De la moindre pomme de pin à la moindre guirlande. Des travaux ont été réalisés. Je les ai supervisés, j’ai cru devenir folle avec ce charlatan d’électricien qui n’en a fait qu’à sa tête, et pour quel résultat ? L’enseigne n’éclaire toujours pas !

― Mais vous avez su garder votre sang-froid… suppose Devon.

Je lui renvoie un regard vague.

― Pas tout le temps.

― Vraiment ?

Au souvenir d’une conversation houleuse avec ledit électricien, je fronce le nez. Devon fait mine d’être horrifié.

― Il semblerait que je vous ai démasquée, Avril Renard la cachottière, claironne-t-il. Il y a bien un cadavre dans le placard !

Il me lance une œillade assortie d’un haussement de sourcil impertinent et j’éclate de rire. Le plus naturellement du monde, je continue de me confier à lui, peut-être comme avec personne auparavant. Je lui parle de mes mauvais choix de scolarité puis d’embauche. Je partage mes échecs et mes doutes, avec une facilité et une absence de gêne qui me sidèrent. Devon fait de même et j’apprends qu’il a travaillé dans l’hôtellerie et la communication, qu’il a parcouru le monde jusqu’à l’âge de trente ans, qu’il a surtout aimé New York, l’Islande et Vérone. Et qu’il a un cursus littéraire qui ne plaisait pas à son père. Si Devon me semblait jusqu’alors être une allégorie du mystère, il lève le voile aujourd’hui. Plus la conversation avance, plus il se montre loquace et bien plus accessible que je ne le pensais. 

― J’ai roulé ma bosse un peu partout en Europe et ailleurs, avant de m’installer tout près d’ici, me confie-t-il. Et vous, vous avez voyagé ? 

Je ris.

― Oui, si on considère les voyages scolaires que j’aurais préféré éviter car je n’étais pas une enfant très sociable, si vous voyez ce que je veux dire. Angleterre. Espagne. Je ne suis allée dans aucun autre pays. Et sinon, j’ai découvert les quatre coins de la France. Mais je n’ai pas la même âme d’aventurière qu’ont mes parents aujourd’hui. Je suis une vraie casanière, ce qu’ils étaient aussi auparavant. 

Devon hoche pensivement la tête.

― Si j’en avais l’occasion, je crois que je le deviendrais vite aussi. J’ai suffisamment voyagé pour toute une vie. Mais pour l’heure, je vais encore devoir attendre avant de reprendre mes quartiers.