25, faubourg des étoiles

Laetitia Arnould · Chapitre 9 sur 29

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25, faubourg des étoiles

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― Devon... ? Qu’est-ce que tu racontes, ma chouette ? Pourquoi Devon Francœur ?

― Eh bien parce que...

― C’est Auguste ! m’interrompt-elle, ses yeux paraissant immenses au milieu de son masque de beauté. Auguste est venu ! Ici !

Je pose mes clés, mon sac et le pochon de marrons sur le comptoir.

― La boutique était fermée. Il a sonné ? demandé-je en rejoignant mon amie.

Elle secoue la tête, fébrile.

― J’avais oublié mon cell9 dans mon manteau, qui est accroché là, à l’entrée. Quand chu descendue pour le récupérer, j’ai vu quelqu’un derrière la porte. J’ai cru que c’était toi qui revenais du marché, peut-être avec les bras chargés, et que t’attendais que j’t’aide. J’ai pas réfléchi et j’ai ouvert la porte. Comme ça ! En pyjama !

― Ah... d’accord...

Violette cache son visage derrière ses mains, oubliant sans doute qu’elle a la peau tartinée d’une pâte noire et collante.

― Que venait-il faire ? Que t’a-t-il dit ? la questionné-je en posant la main sur son épaule.

― Je n’en sais rien, gémit-elle.

Elle ôte ses mains immaculées de son visage – tout compte fait, son masque a probablement séché sur place – et elle me regarde avec un air de clown triste.

― En voyant que ce n’était pas toi, j’me suis souvenue que j’étais atriquée comme un sac et devine quoi ? Je lui ai claqué la porte au nez !

― Tu as fait quoi ?

Elle renifle bruyamment.

― Oh je sais ! Je suis une vraie bécasse !

― Mais non, voyons...

Je la prends dans mes bras.

― Tu ne pouvais pas savoir qu’il allait se pointer ici à une heure pareille ! Ne t’inquiète pas. Avec ce masque, tes couettes et ton pyjama en pilou, il n’a pas pu te reconnaître. Demain, on l’appelle et je lui présente mes excuses. Il croira que c’était moi.

Violette secoue la tête et renifle.

― On n’a même pas son numéro !

Mince !

― J’avais oublié ce détail...

Je lui frotte les bras, toujours un peu empotée quand il s’agit de réconforter quelqu’un.

― Allez, on trouvera bien un moyen.

Elle hausse les épaules, s’essuie les yeux. Nous discutons encore quelques minutes et, petit à petit, j’ai l’impression que son état émotionnel va en s’apaisant. Soudain, elle se penche pour loucher à l’intérieur de mon cornet de marrons, abandonné sur le comptoir.

― C’est à toi, ça ?

― Euh... oui. Vas-y, si ça peut te consoler.

Elle s’en empare et plonge les doigts à l’intérieur.

― Désolée, mais quand j’déprime, je deviens une bibitte à sucre, se justifie-t-elle, la bouche pleine. 

― Une quoi ?

Elle avale une bouchée de marron collant et reprend :

― Je me jette sur les confiseries quand j’ai un coup de blues.

Son regard se pose sur le sapin.

― Au fait, j’croyais qu’on avait assez de déco de Noël à la boutique. T’as changé d’avis ?

― Non, non. Cet arbre n’est pas destiné à la boutique, dis-je en couvant le sapin d’un regard un peu trop attendri. C’est pour l’appartement et c’est Dev…

Je me tape le front.

Comment ai-je pu ne pas y penser plus tôt ? 

― Lors de sa première visite, tu te souviens bien que Devon Francœur a mentionné Auguste ? questionné-je mon amie, tout en réfléchissant à toute vitesse.

Violette hoche silencieusement la tête.

― Ils se connaissent, mais je ne vois pas le rapport… 

― Ce sapin est un cadeau de Devon Francœur !

Devant la mine dubitative de mon amie, j’ajoute rapidement :

― Je t’expliquerai ça plus tard. Mais si tu veux mon avis, nous ne devrions pas être longtemps sans revoir Devon, et j’ai bien l’intention de lui faire passer un message à son ami.

Violette m’observe avec des yeux comme des boules de Noël.

― Tu comptes rester là comme deux ronds de flan ? je m’exclame en riant.

Ça la fait rire aussi.

― Allez, Violette, ne fais plus cette tête et haut les cœurs ! Demain, on trouvera une solution pour contacter ton Auguste. En attendant, j’ai du pain sur la planche.

Mon amie retrouve le sourire et je me sens délestée d’un poids. Elle essuie ses dernières larmes d’un revers de la manche, barbouillant son pyjama en pilou de pâte noire desséchée.

― J’ai déjà rangé les rayons qui étaient un peu en désordre, commente-t-elle tandis que je valide mentalement la disposition de mes mugs préférés.

Je regarde rapidement tout autour de moi. Tout est parfaitement achalandé et arrangé avec soin. Mon amie a fait un boulot remarquable.

― Violette, tu veux que je te dise, tu es une perle !

Elle me rend mon sourire.

― Je sais.

Elle me regarde un moment, puis...

― Sinon, il me semble que toi aussi tu as des choses à me raconter.

― Ah bon ?

Je prends mon sourire le plus innocent et je sifflote un air de dessin animé.

― Comment ça se fait que tu reviens avec le sapin de Devon Francœur ? attaque-t-elle en gloussant. 

Je lève et abaisse les mains, comme pour tempérer son agitation.

― Bon d’accord, je te raconte… En fait, on s’est rencontrés au marché des Abbesses, si tu veux tout savoir, et on a parlé de sapins de Noël.

Mon amie plisse les lèvres.

― Seulement de sapins de Noël ?

― Non, mais disons que notre conversation a été interrompue par la sonnerie de son téléphone, alors que je venais de lui faire un comparatif entre l’épicéa et le Nordmann.

Violette écarquille les yeux.

― Et donc, il t’a acheté un épicéa ? Comme ça ?

Je soupire et mon regard tombe sur le conifère. Bien malgré moi, une vague de chaleur me monte aux joues.

― Je crois que ce type est impossible à cerner, estimé-je au bout d’un moment.

Violette hausse un sourcil.

― Peut-être. En tout cas, je veux absolument tout savoir, dit-elle en hochant la tête. Après la bêtise que je viens de faire, tu me dois bien ça pour me consoler ! Vous avez discuté d’arbres, Devon et toi ? Et de quoi d’autre ? Il y a eu un petit bec mouillé ?

― Un quoi ?

― Un bisou sur la bouche.

Je hoquette.

― Violette !

Je prends faussement le ton de la réprimande et elle m’adresse un clin d’œil.

Avant qu’elle ne s’imagine quoi que ce soit, je lui raconte ma soirée en détail, en insistant bien sur le fait qu’il n’y a pas eu le moindre bec mouillé. Les Québecois seraient-ils un peu rapides dans les relations amoureuses ? Ou est-ce moi qui suis complètement larguée ? Personnellement, je n’embrasse personne au premier rencard. Et ce n’en était même pas un. Et puis ça n’arrivera jamais. Et puis… Bref ! Le sujet du jour, ce n’est pas Devon, de toute manière. C’est Auguste. 

Et pour retrouver Auguste, tu seras amenée à revoir Devon, claironne une petite voix dans ma tête. 

Ah la traîtresse !

 

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Chapitre 4 : Matin de givre

(Bougie aux fragrances de fleurs givrées et fève tonka)

5 décembre

Je ne sais plus trop où en est la nuit quand un bruit me sort brutalement de mon sommeil. La tête cotonneuse, je me frotte les yeux et regarde le réveil. Sept heures du matin. Je passe ma main sur mon front, sentant un début de mal de crâne, puis je masse mes cervicales, rendues douloureuses par une mauvaise position de sommeil. Le bruit recommence et je me fige. Il provient d’en bas.

Un couinement de Sherwood et, une seconde plus tard, il se met à gratter frénétiquement à la porte de ma chambre. Je repousse mes couvertures au fond du lit, enfile mes charentaises et tire le battant. Mon chien entre sans se faire prier, tourne autour de moi et ressort aussi vite pour aller se poster à la porte d’entrée et émettre un aboiement rauque. Mon cœur manque un battement. Plus de doute, il y a vraiment quelque chose qui cloche. Si c’était Violette qui était descendue, mon chien resterait silencieux. Il est habitué à son odeur et je suis persuadée qu’il reconnaît aussi le bruit de ses pas.

Le cœur battant maintenant à tout rompre, j’effleure l’interrupteur des doigts et me ravise. La lumière risque de trahir ma présence. Dans le salon tout juste éclairé par les lumières de la rue, je me dirige vers la fenêtre pour observer sans être vue. Les doigts hésitants, je tire le rideau de deux ou trois centimètres, juste assez pour y glisser un œil. La rue du Faubourg-Montmartre est encore plongée dans une semi-obscurité brumeuse et je n’y vois pas grand-chose. Le bruit se manifeste à nouveau. Plusieurs fois et sans aucune régularité. C’est un son étrange, métallique, qui résonne et me donne des frissons. Dong ! Dong… Dong ! On pourrait croire que quelqu’un s’en prend au rideau tiré devant ma vitrine. Des casseurs ?

Mon sang tambourine à mes tempes mais j’essaie de rester calme. Incertaine, ma main cherche à tâtons la surface plate et lisse de mon smartphone abandonné sur le rebord de la fenêtre hier soir, et je sens quelque chose de doux, comme de la fourrure. C’est une petite oreille de Sherwood, qui est venu se coller à moi, aussi curieux que protecteur.

― C’est rien, mon loulou, dis-je pour le rassurer, même si je n’en mène pas large. Je gère, je gère...

Il se couche à mes pieds tout en restant à l’affût du moindre bruit suspect et j’attrape mon mobile. Je m’apprête à appeler la police quand le bruit s’interrompt d’un coup. Je retiens mon souffle, attends quelques secondes. Puis je risque à nouveau un regard à l’extérieur. Ma vision s’est peu à peu accoutumée à la sombre lueur des lampadaires et j’aperçois un homme sous ma fenêtre. Il est vêtu d’un manteau en drap de laine, aussi foncé que ses cheveux brillant comme des plumes de corbeau.

Devon Francœur !

Que fabrique-t-il devant ma boutique à cette heure ? 

― Ce mec est forcément dingue, ou saoul comme un cochon…

Mon pouls semble moins survolté à présent que je connais la cause du tapage. D’un geste vif, j’attrape un plaid moelleux pour m’envelopper dedans. Je dois savoir ce que Devon me veut, ou il va finir par ameuter tout le quartier !

― Sherwood, va dans ton panier et attends, dis-je posément.

Mon petit chien bâille et se dirige à l’endroit demandé, non sans se retourner pour me jeter un regard interrogateur. D’une voix plus ferme, j’insiste :

― Allez, au dodo !

Sherwood obtempère et tourne sur lui-même pour faire sa place sur son coussin. Quand il laisse échapper un de ces gros soupirs dont les chiens ont le secret, je me retourne pour entrouvrir la fenêtre. Le couinement qu’émet le battant interpelle Devon, qui lève les yeux.

Je ne le laisse pas parler en premier.

― Bon sang, mais que faites-vous là ?

Il écarte les bras, comme pour signifier que la raison de sa présence est évidente.

― Mais, je vous dois une confidence, Avril Renard. Avez-vous oublié ?

― Quoi ?!

Pas de doute, il est fou !

― L’autre soir, au marché de Noël, reprend-il, au cas où je n’aurais pas compris.

Je le coupe tout de suite :

― Oui, je me rappelle. Mais franchement, vous ne pouviez pas choisir un autre moment pour vous confier ? Quand il fait jour, par exemple.

Il secoue la tête et son insolent sourire s’élargit.

― Impossible, dit-il, catégorique. C’est une confidence très particulière, qui dépend des caprices de la météo et des premières lueurs matinales.

Je cligne des paupières et secoue la tête. Il n’est tout de même pas sérieux, si ?

― Vous êtes complètement cinglé !

Il hausse les épaules.

― J’ai déjà entendu pire comme insulte, vous savez.

Le temps d’un battement de cœur, une ombre ternit son sourire et je ne sais pas quoi répondre à ça. J’ai autant envie de rester dans mon intérieur cosy que de braver le froid dans le seul but d’assouvir ma curiosité. Qu’a-t-il donc à me révéler qui ne puisse pas attendre ?

― Alors, vous venez ? insiste-t-il, tout en ponctuant ses paroles d’un jeu de sourcils aguicheur.

Je me fige.

― Mais… non !

Si j’accepte, ma folie vaudra au moins autant que la sienne.

― Non ! répété-je plus fermement. Il est trop tôt et… et…

En pleine réflexion pour trouver une excuse, je suis interrompue par Sherwood qui laisse échapper un aboiement impératif. L’injonction canine n’échappe pas à Devon et il saute sur l’occasion pour insister, un sourire victorieux sur les lèvres.

― Vous voyez, même votre chien vous dit de venir. Si ça se trouve, c’est bientôt l’heure de sa promenade. Emmenez-le avec nous !

Je soupire et me tourne vers Sherwood. Décontenancée par la tournure des événements, je le considère un instant puis baisse les yeux sur l’écran de mon smartphone. Il est sept heures et quart et, en général, je sors aux alentours de huit heures. La poisse ! Demain, c’est sûr, je m’accorderai une grasse mat’.

Le corps frissonnant sous mon gros plaid, je commence à geler sur place et je me frotte frénétiquement les bras pour me réchauffer. J’imagine que le froid m’empêche de raisonner convenablement, car je pivote une fois de plus vers la fenêtre entrouverte et je m’entends répondre :

― J’enfile une tenue décente et j’arrive ! 

Un sourire satisfait aux lèvres, Devon me lance un clin d’œil et plonge les mains dans ses poches.

― Ne traînez pas trop !

Je secoue la tête et referme la fenêtre, aussi agacée qu’amusée par la situation.

― Tout ça est totalement fou.

Dans le silence de mon appartement, je frissonne et remarque que mon cœur bat à toute vitesse.

― C’est pour retrouver la trace d’Auguste que je fais ça, essayé-je de me convaincre à voix basse. Sans cela, je retournerais dare-dare sous la couette et je laisserais Devon Francœur en plan. C’est tout.

Sherwood penche la tête sur un côté. Puis il sort de son panier, s’étire et laisse échapper un petit aboiement sec. 

― Bon d’accord, je me dépêche ! 

À contrecœur, je m’extirpe du plaid qui m’enveloppe comme un cocon et je passe rapidement dans la salle de bains.

 

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*

Un peu plus de dix minutes plus tard – je peux parfois être prête en un clin d’œil – je franchis la porte du Faubourg des Étoiles, bonnet rivé sur les oreilles, jogging caché sous mon manteau, accompagnée d’un Sherwood particulièrement exalté. Cette balade matinale semble vraiment le réjouir et, si j’accorde un tant soit peu d’attention aux battements anarchiques de mon cœur, cela signifie qu’une partie de moi doit être tout aussi enthousiaste. Une toute petite partie. 

Devon m’observe sans s’en cacher tandis que j’approche. À la lumière du Paris des lève-tôt, l’incandescence des réverbères sculpte les ombres et les rehauts de son visage. L’espace d’un instant, je le dévisage à mon tour, incapable de poser le regard ailleurs. Il marque volontairement un temps de silence, puis ses lèvres se fendent d’un sourire caustique.

― Bonjour...

Je hoche la tête en réponse. Quant à Sherwood, il réserve à Devon un accueil calme et distant. Il jauge toujours le comportement des inconnus avant de déterminer s’il peut leur faire confiance ou non. Quand il le décide, il s’approche.

― M’autorises-tu à te faire une caresse ? demande Devon en rabattant les pans de son manteau pour s’accroupir devant mon petit compagnon poilu. 

Mon chien semble accepter l’idée et, joignant le geste à la parole, Devon passe ses longs doigts dans sa fourrure soyeuse tout en parlant d’une voix douce. Il n’en faut pas davantage pour que Sherwood l’apprécie et qu’il réduise encore la distance, instinctivement, en demande d’un supplément de caresses.

Lorsqu’il se relève, Devon a le visage à une vingtaine de centimètres du mien.

― Prête, mademoiselle Renard ? s’enquiert-il.

― Comme vous pouvez le voir, oui.

Il me considère longuement et je me redresse sensiblement pour défier l’indolente arrogance que traduit chacune de ses expressions.

― Où comptez-vous aller, monsieur Francœur ?

Il oblique légèrement sur sa droite et désigne la rue.

― Pas loin d’ici. À Montmartre.

Je pince les lèvres et lui retourne un sourire faussement enjoué.

― J’imagine que vous ne m’avez pas tirée du lit à sept heures du matin, un dimanche, pour aller à la boulangerie du coin ?

Il feint l’embarras.

― Mince ! Vous seriez déçue si c’était le cas ?

Je lui retourne un regard noir.

― À votre avis ?

― Eh bien, je pensais que le lieu vous importerait peu et que vous aviez quitté votre nid douillet uniquement pour passer un bon moment avec moi, répond-il du tac au tac.

Il se croit irrésistible, ma parole !

Agacée, je détourne le regard et enjoins Sherwood à avancer. 

― Navrée de vous décevoir, monsieur Francœur, mais ce n’est pas le cas, rétorqué-je le plus froidement possible.

― Comme c’est dommage…

Le regard de Devon accroche le mien et je sens les muscles de mon visage se crisper. 

― Je vous taquine, très chère, trouve-t-il bon de préciser, comme s’il avait affaire à une gamine.

― J’avais compris.

Il plisse les lèvres et j’inspire un grand coup.

Autant tout dire maintenant, ce sera fait.

― En réalité, si j’ai accepté de vous suivre aux aurores, ce n’est pas pour vos beaux yeux, asséné-je sans une once d’humour. C’est avant tout parce que j’ai un service à vous demander.

― Un service ?

― Pour une amie ! je m’empresse d’ajouter.

― Hum…

Nous nous mettons en chemin et j’ose jeter un coup d’œil vers lui pour guetter sa réaction. Il fronce les sourcils et ses mâchoires se contractent. Il semble attendre que je lui en dise plus alors je prends une grande goulée d’air frais, pour m’aider à lui fournir une explication calme, sans rougissement de joues intempestif et sans bafouillement.

― Mon amie Violette aimerait que je fasse passer un message à un homme d’une trentaine d’années prénommé Auguste, que vous semblez bien connaître.

― Eh bien, mon meilleur ami se prénomme Auguste, approuve-t-il un peu sèchement. Mais je ne comprends pas. Pourquoi devrais-je faire office de messager entre votre amie et lui ? Ça n’a pas de sens.

Je secoue la tête.

― En fait, ça en a bel et bien un. Violette lui a fermé la porte au nez, l’autre soir, quand il s’est pointé au magasin sans prévenir. Elle s’en veut terriblement parce qu’elle kicke sur lui !

Comme Devon m’adresse un regard interrogateur, je m’explique :

― C’est elle qui le dit. Elle kicke sur lui, ça signifie qu’elle a flashé sur lui, si vous préférez… 

Il lève les yeux au ciel.

― Je vois… Et je vous confirme que c’est malheureusement réciproque, dit-il avec un cynisme redoublé.

― Malheureusement ? relevé-je en haussant le ton, tandis que Sherwood tire sur sa laisse pour renifler une piste. Viens, Sherwood ! 

Devon m’adresse un regard oblique.

― Malheureusement, oui, persiste-t-il. Auguste n’arrête pas de me parler d’elle. À tel point que j’en ai la migraine. Pour être franc, si je suis passé à la boutique il y a quelques jours, c’est aussi pour voir de mes propres yeux cette séduisante Québécoise qui a ravi le cœur de mon pauvre ami. 

Je le dévisage, parfaitement sidérée. Ainsi, il n’est pas venu pour mes bougies, mais pour Violette ? Ou pour Auguste ? Enfin bref ! Cette révélation me pousse à me demander si Devon ne tente pas une approche pour me tirer les vers du nez. Et s’il était en pleine enquête pour déterminer si mon amie est assez bien pour son précieux Auguste ? Cela ne m’étonnerait qu’à moitié. 

― Et donc... vous êtes descendue dans le seul but de me demander de jouer au pigeon voyageur, réoriente-t-il la discussion. Vraiment, je suis déçu.

Quel prétentieux !

― Au moins, vous êtes fixé sur mes intentions, rétorqué-je du tac au tac. 

Tout en prenant soin d’éviter son regard pénétrant, je me recentre sur la réelle raison de cette effarante promenade matinale en plein Montmartre. Nous avons rejoint le XVIIIe arrondissement en passant par des ruelles étroites et, ici, les bâtisses paraissent plus anciennes qu’ailleurs. L’ambiance qui se dégage de l’endroit, à cette heure où l’aube ne pointe pas encore, est absolument magique. Intérieurement, j’ai l’impression de revivre une scène du film Minuit à Paris, au moment où le principal protagoniste embarque dans cette voiture tout droit sortie de l’époque charleston. 

― Et vous, allez-vous enfin me dire la véritable raison qui vous a poussé à venir tambouriner à la porte de la boutique avant le lever du jour ?

Au contact de l’air, le soupir de Devon se change en nuage vaporeux.

― Je vous l’ai dit. Je vous dois une confidence. Mais je vous en prie, mademoiselle Renard, plus de questions à partir de maintenant.

Je cligne des paupières.

― Pourquoi donc ?

Il se tourne vers moi. Son regard pénètre le mien avant de s’attarder sur mes lèvres.

― Parce que ça gâcherait tout…

Je ne peux ignorer l’étincelle malicieuse qui danse dans ses yeux, à cet instant. Devon Francœur est insupportable, oui, mais je ne peux nier qu’il est très séduisant. Une combinaison on ne peut plus déroutante pour les sens.

― Si vous le dites, parviens-je à ahaner en m’efforçant de paraître indifférente.

Nous tournons à droite et débouchons sur une cour. Devon me fait signe de le suivre et nous gravissons une volée de marches serrées, cachées entre deux bâtisses si proches l’une de l’autre qu’elles donnent l’impression de vouloir défier les lois de la gravitation pour pouvoir se rejoindre. Tel un éclaireur, Sherwood nous a devancés et grimpe sans mal, tout heureux de découvrir un endroit et des odeurs qu’il ne connaît pas.

― Nous sommes presque arrivés, m’informe Devon, comme son bras frôle le mien.

La proximité de nos deux corps est telle, tandis que nous gravissons cet escalier étroit, que je sens son souffle sur ma joue. Je me concentre un peu plus sur les façades des bâtiments, histoire de parfaire mon rôle de fille détachée. En réalité, je me sens toute chose. J’ai l’impression qu’un courant électrique me parcourt le corps, mes jambes mollissent, mon cœur danse la carmagnole dans ma poitrine et je me maudis intérieurement pour cette avalanche de réactions idiotes.

― J’ai hâte de savoir ce que me vaut cette déambulation parisienne aux aurores, réussis-je à dire lorsque je me hisse sur la dernière marche.

― Regardez autour de vous, et vous saurez…

D’un regard appuyé, Devon m’enjoint à suivre son conseil et je me retourne. À mes pieds, Sherwood s’assoit en haut des marches et sa truffe frétille tandis qu’il hume l’odeur de l’hiver.

Même si j’essaie de demeurer placide, je me trouve rapidement incapable de rester hermétique à la magie de l’endroit. De là où je me tiens, j’aperçois la basilique du Sacré-Cœur, tout auréolée des lueurs matinales. Les lumières de la ville, elles, s’évanouissent à mesure que le jour pointe ; il doit être huit heures passées de quelques minutes, et une brume froide s’est déposée alentour, ourlant de givre les gouttières, le fer forgé des balcons, les feuilles de lierre ou encore les pétales d’hellébores qui fleurissent à une fenêtre. L’atmosphère a quelque chose de glacé, de tendre et d’évanescent à la fois. C’est comme si la ville sortait d’un doux sommeil entre les nuages. À cet instant, je ne pense plus à rien d’autre qu’à notre présence ici et à la caresse timide du soleil sur ma joue.

― Chaque matin d’hiver, quand le temps est à la brume et au givre, je prends le temps de profiter de ce spectacle avant de me rendre à mon travail, murmure Devon, tout près de moi. On ne trouve cette lumière nulle part ailleurs, ni cette atmosphère si particulière.

Un frisson ému me traverse le corps.

― C’est magnifique, avoué-je.

Du coin de l’œil, je remarque que Devon acquiesce pensivement.

― Prendre le temps d’inspirer à fond tout en contemplant tout ça, me permet de recharger mes batteries et de mieux appréhender la jungle parisienne, les journées harassantes, ou encore la jalousie et la médisance de certains collègues, me confie-t-il. Sans parler des exigences de la direction.

Sa voix se bloque et il déglutit avant de poursuivre :

― Je pense que je n’aurais pas pu vivre dans la capitale, si je n’avais pas eu l’opportunité d’habiter à Montmartre.

― Vous habitez vraiment dans le coin ?

Il désigne les hellébores du quatrième étage.

― Derrière ce petit balcon de verdure, ce sont les fenêtres de l’appartement de ma voisine, Mme Delaunay. J’habite juste en-dessous, là où les rideaux sont tirés.

Inconsciemment, je lève les yeux et j’essaie d’entrevoir à quoi peut ressembler la vie de Devon Francœur, derrière ces rideaux d’un vert obscur et sobre. Mon esprit tourne à plein régime et mon imagination fait le reste.

Je suis ramenée à la réalité par la voix rauque de Devon :

― Maintenant, nous sommes quittes...

Je cligne des paupières et me tourne vers lui. La magie de l’instant s’évapore sans que rien ne puisse la retenir. Déjà, je la regrette. Je la cherche des yeux, mais elle n’est plus qu’un souvenir.

― Comment ça, nous sommes quittes ?

Il me fixe plus longtemps que nécessaire et je prends sur moi pour soutenir son regard.

― Je vous devais une seule confidence, mademoiselle Renard, assure-t-il d’un ton mordant. Une seule. Pas douze.

Il ricane. Je remarque qu’il a retrouvé son masque plein d’arrogance et ça me hérisse. Toutefois, je n’oublie pas mon objectif et quand je reprends la parole, j’essaie de garder un ton posé.

― Très bien. Puis-je toutefois compter sur vous pour dire un mot de ma part à votre ami, Auguste ? J’aimerais...

― Nous y revoilà, me coupe-t-il.

Il sourcille et ses lèvres dessinent un pli amer.

― En somme, vous attendez seulement de moi que je vous serve de messager ?

― Oui.

Tout bas, je maudis ma spontanéité quand une ombre passe devant les iris bleu glacier de Devon.

― La vie est décidément pleine de surprises, marmonne-t-il pour lui-même.

Comme je l’interroge du regard, il balaye ses paroles d’un geste de la main.

― Vous ne plaisantiez pas. C’est uniquement pour ça que vous avez bien voulu me suivre…

Pleine de méfiance, je réponds à sa question par l’affirmative.

― Eh bien oui, je n’ai pas prétendu le contraire.

Devon plisse tellement les paupières que j’ai l’impression que son regard filtre mon âme. Mon apparente indifférence menace de chavirer mais je me reprends. Je ne dois surtout rien montrer de la gêne qui me submerge. Ça lui ferait trop plaisir.

― C’est ridicule ! décrète-t-il, si brusquement que je sursaute malgré moi. Si ça vous plaît de jouer à l’entremetteuse, grand bien vous fasse ! Personnellement je trouve ce rôle épuisant et ingrat, et je ne ferai pas office de boule de flipper entre votre copine et Auguste. C’est parfaitement hors de question.

― C’est...

Je m’interromps, stupéfaite. En l’espace de quelques mots scrupuleusement pesés, Devon réussit à m’inférioriser tout en refusant catégoriquement de m’aider. Pour qui se prend-il, au juste ? Sans doute fait-il partie de ces hommes imbus d’eux-mêmes, qui croient que tout leur est dû, et qui jamais, au grand jamais, ne se rabaisseront à une tâche aussi ingrate que celle de rendre un service, quel qu’il soit !

― Je ne vous demande quand même pas la lune ! m’exclamé-je en réduisant l’espace qui nous sépare à trois fois rien. Juste un minimum d’amabilité et de compassion. Mais je pense que c’est déjà trop, ou alors ces simples notions vous dépassent. 

― N’importe quoi ! lance-t-il.

Son ton est si acerbe, son sourire si offensant et son allure si condescendante, que ça me met hors de moi. Je prends une grande bouffée d’air pour faire abstraction de son charisme et du bleu éblouissant de ses yeux, puis je pointe un doigt sur lui, exaspérée par son comportement.

― Je ne sais pas à quel jeu vous jouez, monsieur Francœur, finis-je par dire en appuyant deux fois sur son manteau, comme pour rythmer chaque syllabe de son nom. À un moment vous êtes aimable et, l’instant suivant, vous vous retranchez derrière un masque de cynisme. J’ignore les vraies raisons de votre première intrusion au Faubourg des Étoiles et je ne sais pas pourquoi vous avez posé tant de questions à Violette, à propos de la boutique. Je me demande encore si c’est vraiment le hasard qui m’a remise sur votre route, lors du marché de Noël, ou si vous mijotez quelque chose de pas très net. Mais ce que je sais, c’est que vous êtes pathétique à vouloir vous complaire dans votre costume de bellâtre prétentieux, froid et désagréable. Vous ne voulez pas transmettre un message, et bien tant pis, je me débrouillerai pour retrouver Auguste par mes propres moyens. Fort heureusement, le bonheur de mon amie ne dépend pas uniquement de votre bonne volonté ! 

Je m’arrête là, toute frémissante mais néanmoins satisfaite de ma petite diatribe. Je suis si proche de Devon, à présent, que je peux sentir son souffle sur mon visage, pendant qu’un parfum de fleurs givrées et de fève tonka me submerge.

Je ne me démonte pas face à l’intensité du regard de Devon et je me prépare à recevoir sa répartie cinglante.

Qui ne vient pas.

De toute évidence peu habitué à être rabroué de la sorte, Devon continue de me dévisager et je peux lire de l’étonnement au fond de ses prunelles. Devant la brève vulnérabilité qui passe dans son regard, ma pugnacité me fait soudain faux bond et j’ai l’impression que mes jambes flageolent. Mais je dois tenir. Pour une fois que j’ai trouvé une réplique parfaite au moment opportun et pas seulement en rentrant chez moi, je me dois de masquer mon trouble. Surtout que la stupéfaction de mon adversaire ne dure pas. Il retrouve sa superbe sans tarder et secoue la tête. Puis, sans crier gare, il m’attrape le poignet.

― Hé ! 

Ce n’est qu’à cet instant que je prends conscience de notre proximité et des battements accélérés de son cœur, que je sens sous mon index, toujours collé à lui. Pourquoi n’ai-je pas mis mes moufles, ce matin ?

― À l’avenir, mademoiselle Avril Renard, laissez les gens aller au bout de leurs explications avant de démarrer au quart de tour, rétorque-t-il, dents serrées.

Il m’observe encore quelques secondes, puis il me repousse, le geste à la fois doux et froidement formel.

― Maintenant que vous semblez un peu calmée, dites-moi quel est votre numéro de téléphone ?

Estomaquée, je le vois plonger la main dans sa poche de caban, pour en ressortir son iPhone. J’étais prête à n’importe laquelle de ses réactions. Mais pas à ça !

― Que… ? Quoi ?!

― Votre numéro, Avril Renard, répète-t-il en levant les yeux au ciel, comme s’il avait affaire à une débile profonde. Pour que je vous envoie celui d’Auguste par texto. Comme ça, votre amie pourra lui parler autant qu’elle voudra, sans intermédiaire. Quant à vous, vous pourrez vous concentrer sur votre propre existence et vous n’aurez plus besoin d’un pigeon voyageur pour faire ses commissions. 

Sa manière d’associer mon patronyme à mon prénom me tape sur le système. Mais je reste calme car, en même temps, je me sens complètement nulle. J’ai le sentiment d’être montée sur mes grands chevaux un peu trop rapidement.

Les doigts suspendus au-dessus de l’écran de son appareil, il semble perdre patience.

― Alors, j’attends… marmonne-t-il sans relever la tête.

Il est vraiment exaspérant !

J’ai peut-être eu une réaction un peu excessive, mais je ne compte pas céder si facilement et je refuse de lui présenter des excuses. Après tout, s’il ne s’était pas montré aussi piquant, je n’aurais pas eu besoin de hausser le ton.

― Je retrouverai Auguste autrement, déclaré-je subitement, du ton le plus dur que je puisse. Tout comme je retrouverai sans mal mon chemin pour rentrer chez moi. Bonne journée à vous, monsieur Francœur ! 

Sans un mot de plus, je pivote sur mes talons. Sherwood souffle de la truffe d’un air mécontent avant de me suivre. Je suis certaine que c’est sa manière à lui de gourmander cet irascible Devon. En plus, mon petit chien est resté suffisamment longtemps à la même place pour avoir envie de changer de direction, et moi aussi. Sans plus attendre, je dévale les marches de pierre à toute allure, bien décidée à mettre le plus de distance possible entre Devon et moi. Pourtant, au moment où j’arrive en bas de l’escalier, je l’entends qui m’interpelle et je me raidis.

― Avril ! Vous ne m’avez même pas dit ce que vous avez pensé de mon sapin… J’espère qu’il vous plaît parce qu’il ne peut être ni repris, ni échangé !

Je me retourne. Bras croisés, Devon me fixe d’un regard amusé qui me scie les nerfs. Je ressens le besoin impérieux de lui lancer une remarque bien sentie. Et même si je me retrouve en bas des marches alors qu’il me toise de toute sa hauteur, je me redresse pour le défier du regard.

― Votre sapin ? fais-je mine de m’étonner. Vous voulez sans doute parler de celui que vous avez laissé contre une porte, rue du Faubourg-Montmartre ? Attendez un instant…

Un doigt posé sur les lèvres, je fais semblant de réfléchir.

― Si personne ne l’a pris pour son propre usage, j’imagine que ce pauvre conifère abandonné doit désormais croupir dans une déchetterie, asséné-je.

Devon perd son sourire illico et j’en ressens une certaine satisfaction. Je lui mens, bien sûr, mais comment pourrait-il le savoir ?

Sans un regard en arrière, je prends le chemin du retour, l’allure droite et fière comme un paon, Sherwood m’emboîtant le pas sans rechigner, pressé d’aller de l’avant.

Je suis on ne peut plus heureuse d’avoir remis cet insupportable Devon à sa place. Pourtant, je ne peux ignorer le pincement qui me serre le cœur à mesure que je me rapproche de mon magasin. Comment vais-je dire à Violette qu’à cause de mon orgueil, j’ai laissé filer une opportunité non négligeable de retrouver Auguste ?

 

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