25, faubourg des étoiles

Laetitia Arnould · Chapitre 16 sur 29

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25, faubourg des étoiles

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La neige a bien tenu et continue de tomber. Il y a plus de cinq centimètres de poudreuse au sol et j’ai le sentiment de retourner en enfance, au fur et à mesure que je marche sur le bitume blanchi. Sentir l’air froid vivifiant me calme instantanément les nerfs. Un instant, Sherwood s’arrête pour humer l’air. Je bascule la tête en arrière et ferme les paupières, pour accueillir la douce caresse des flocons glacés. Sensation exquise.

― Salut Sherwood !

Cette voix inattendue me pétrifie. Mon cœur manque un battement et j’ouvre les yeux.

Sous le rideau de neige qui tombe sans discontinuer, j’aperçois la silhouette élégante de Devon Francœur, qui avance sans me lâcher du regard. À son sourire audacieux, mes lèvres hésitent à répondre par un pli réjoui ou une moue pleine de reproches. Je suis partagée entre l’agacement, le soulagement et l’admiration.

Venu du froid en même temps que les flocons portés par le vent, avec ses vêtements près du corps, sa chevelure saupoudrée de neige et ses yeux intensément bleus, Devon Francœur pourrait intégrer le casting d’un nouveau film mettant en scène Jack Frost, ce personnage du folklore britannique que l’on connaît peu en France, mais auquel j’ai le sentiment d’être liée depuis toujours ou presque grâce à ma grand-mère maternelle. D’origine anglaise, elle me racontait souvent des histoires dans lesquelles ce garçon ou ce lutin de conte, aux cheveux blancs et au tempérament changeant, faisait tomber la neige, soufflait le froid et apportait le givre qui craque sous les pieds. Des images d’un album illustré, paru quand j’avais six ou sept ans, me viennent aussitôt à l’esprit. Le livre, rédigé en anglais, m’avait tellement intriguée que j’avais demandé à mon aïeule de me le traduire une bonne centaine de fois afin d’en retenir le contenu par cœur. 

Toute à ces pensées, j’avance vers Devon. Un sourire nostalgique flotte sur mes lèvres et les premières paroles de The Christmas Song me trottent dans la tête : 

Chestnuts roasting on an open fire

Jack Frost nipping at your nose16…

― Avril, me salue Devon en inclinant la tête.

― Bonsoir Devon, dis-je en m’efforçant de masquer toute manifestation d’un trop grand enthousiasme. Votre silence des derniers jours me portait à croire que vous aviez quitté Paris. Qu’est-ce qui vous amène ici ?

Je note que son regard s’attarde sur moi et je m’en veux de lui faire croire que je ne me suis pas inquiétée de ne pas l’avoir revu plus tôt. Il passe sa main dans ses cheveux et balaye quelques flocons, aussitôt remplacés par d’autres.

― J’ai réservé une chambre dans un hôtel pas loin, explique-t-il en flattant distraitement Sherwood. Comme je passais dans le coin, je tenais à venir m’excuser pour ma conduite de l’autre soir. Une contrariété ne m’autorisait pas à faire montre d’un comportement si grossier.

Je hoche sensiblement le tête.

― Je me suis demandé si c’était la tourtière qui vous restait sur l’estomac, ou si j’avais dit ou fait quelque chose de blessant au moment de passer au dessert, pour que fassiez une tête pareille.

Il rit.

― Non, non, c’était une délicieuse soirée. Vous n’avez rien à vous reprocher et vous pouvez rassurer votre amie, son plat était parfait. Je voulais sincèrement vous présenter mes excuses…

― Je vous pardonne, dis-je. Pour cette fois.

Il laisse échapper un « ouf ! » bien trop ostentatoire pour être sérieux.

― Tant mieux !

― J’étais juste surprise pas votre comportement, continué-je. Je ne vous en voulais pas. Maintenant, je comprends.

Devon retrouve momentanément le sourire.

― Puis-je vous raccompagner ? Vraiment, cette fois-ci. 

Concentrée que je suis à freiner l’euphorie débordante de mon petit chien fou de neige – car s’il n’aime pas les flaques d’eau, je dois bien admettre qu’il raffole de la poudreuse quand ce n’est pas de la sloche, comme dirait Violette –, je réponds par un hochement de tête affirmatif et Devon m’emboîte le pas. Nous ne nous étions guère éloignés du magasin, Sherwood et moi, et nous nous retrouvons rapidement sous l’enseigne défectueuse du Faubourg des Étoiles. J’ai du mal à trouver mes mots à cet instant où Devon doit déjà partir. Quant à lui, il semble brusquement dépourvu de son éloquence habituelle. 

― Donc, vous avez réservé une chambre dans le coin ? lui demandé-je en enfonçant la clé du magasin dans la serrure. C’est étrange, quand on sait que vous avez un appartement dans le quartier voisin…

Devon enfouit ses mains dans ses poches et ses épaules se tendent.

― Un appartement qui a subi de gros dégâts, souffle-t-il, atterré.

J’ouvre grand les yeux, stupéfaite.

― Oh non… Que s’est-il passé ?

― Ce matin, ma voisine du dessus a oublié de fermer un foutu robinet avant de partir courir les Grands Boulevards pour faire ses courses de Noël. Dans le courant de l’après-midi, j’ai appris la catastrophe et j’ai quitté le bureau en avance pour constater l’état des lieux. Le diagnostic est sans appel : tout a été inondé. Vous n’imaginez pas à quoi ressemble le plafond de ma chambre et ma chambre elle-même. On dirait qu’il y a eu un tsunami ! J’exagère à peine.

― Quelle tuile !

― Je ne vous le fais pas dire.

Sous les flocons et la lumière de l’éclairage urbain, ses yeux passent par plusieurs nuances de bleu et de gris. Comme un océan froid en pleine tempête.

― Et donc… vous devez séjourner à l’hôtel.

Il opine de la tête.

― Normalement oui, précise-t-il.

Il prend le temps d’inspirer.

― Pour être tout à fait honnête, j’ai réservé à l’hôtel du bout de la rue, là-bas, poursuit-il en désignant une bâtisse à quelques façades haussmanniennes de là. Seulement, il y a eu un bug informatique, je n’ai jamais eu de confirmation de réservation et je n’arrive plus à me connecter à Booking.com. Alors, j’ai décidé de faire ça à l’ancienne, en allant réserver ma chambre sur place. Quand ce sera fait, je repasserai chez moi chercher mes bagages – du moins les quelques affaires qui n’ont pas pris l’eau. Je ne sais pas combien de temps vont durer mes problèmes de logement et je n’avais franchement pas besoin de ça, mais heureusement, Auguste m’a proposé de m’héberger dès son retour de Lyon. Je ne devrais pas rester longtemps à l’hôtel… 

Je l’interroge d’un air détaché :

― Auguste est à Lyon pour combien de temps ?

― Quarante-huit heures, normalement. Le temps de signer un contrat.

La main sur la poignée de la porte de mon magasin, je tords nerveusement la laisse de Sherwood entre mes doigts. Tandis que je pousse le battant, mon esprit est un peu embrumé par la proximité de Devon, aussi suis-je la première surprise à m’entendre dire :

― Vous savez, si jamais vous avez un souci de logement, mon appartement est bien assez grand pour accueillir un sinistré le temps que ça aille mieux. Deux chambres sont actuellement inoccupées. La première me servira peut-être de bureau plus tard, mais je dois changer les meubles, la disposition, tout ça…

Mes épaules se contractent.

― Le mobilier y est plutôt sommaire, mais…

Devon m’interrompt si vivement que j’en ai presque le souffle coupé :

― Je vous remercie, Avril, votre proposition est vraiment très généreuse, mais je préfère décliner.

Je cligne des paupières comme si je me reconnectais subitement à la réalité.

― Oui, euh… Pas de souci, je comprends parfaitement.

C’est peut-être bête, mais je me sens vexée. 

― Bien sûr, je n’offre pas le luxe des grands hôtels parisiens, ajouté-je sur le ton de l’humour. 

Disant cela, je m’engouffre rapidement dans l’obscurité du magasin. J’ai envie de me maudire d’avoir proposé un truc pareil à un type pareil. Devon peut s’offrir le luxe de séjourner dans des hôtels de haut standing. Franchement, qu’est-ce qui m’est passé par la tête ?

Je lui fais un petit signe de la main quand, à ma grande surprise, il se rapproche de moi et se plante sur le pas de la porte.

― Ne dites pas n’importe quoi, Avril. Votre appartement est parfait.

Ses prunelles me sondent un moment puis il détourne le regard et ses mâchoires se contractent.

― J’imagine que vous me voyez comme un gars hyper coincé, qui ne peut imaginer dormir ailleurs que sur un lit king size, dans des décors de palace, suppose-t-il. Pour info, ce n’est pas mon genre. Je déteste les grands lofts si nus qu’ils paraissent aseptisés et je n’accorde pas d’importance à l’ostentatoire, au m’as-tu-vu. J’aime les belles voitures, je vous l’accorde, mais j’aime surtout les appartements qui ont du cachet parce qu’ils ont une âme. En fait, je ne déteste rien de plus que le vide angoissant des chambres d’hôtel. 

Je ne le comprends définitivement pas. Où est le problème, alors ? J’ouvre la bouche pour répondre, mais il n’en a pas terminé.

― Je m’en voudrais de vous mettre dans l’embarras en m’imposant chez vous. Vous avez suffisamment à gérer avec le magasin, vos propres problèmes, et puis…

Pendant qu’il dresse la liste de toutes les mauvaises raisons d’accepter mon offre, il s’est rapproché, à tel point que les nuages vaporeux formés par nos respirations respectives se mêlent dans le froid parisien. Il me dévisage un instant, semble sur le point de revenir sur ses paroles, puis détourne les yeux.

― … je ne veux pas vous déranger, achève-t-il en reculant d’un pas.

Décidément, Devon Francœur est une énigme personnifiée. Son caractère est parfaitement impossible, mais je ne peux nier qu’il a un réel sens de l’honneur et beaucoup de savoir-vivre. 

― Et si nous troquions nos services ? proposé-je. 

― Je vous demande pardon ?

Ai-je vraiment osé dire ça ? Je n’en reviens pas, et pourtant, j’insiste :

― Je vous héberge un temps et, en contrepartie, vous me donnez un coup de main pour faire la promotion de mes créations et du Faubourg des Étoiles. Autrement dit, c’est donnant, donnant ! Vous, vous y gagnez car vous ne vous ruinez pas et n’angoissez pas dans cet hôtel où vous n’avez peut-être même pas de chambre réservée. Et moi, je bénéficie de vos connaissances en informatique et en communication pour m’aider à réaliser un flyer, ou un truc comme ça. Ce qui m’évite d’engager quelqu’un pour le faire. En somme, tout le monde y trouve son compte… 

Devon écarquille les yeux et marque un long silence, à peine troublé par des bruits urbains étouffés par la neige. Finalement, il se passe la main derrière la nuque, un geste de toute évidence habituel chez lui, dans les moments de stress ou d’indécision.

Pendant tout notre échange devant la porte de la boutique, Sherwood nous observe, Devon et moi. La truffe en l’air, il renifle bruyamment, comme s’il cherchait à comprendre le sens de ce déferlement d’émotions contraires qui se heurtent en moi. Moi-même, je suis bien incapable de les expliquer.

Comme Devon reste là, à réfléchir, pendant que sa chevelure est de plus en plus saturée de neige, j’inspire un grand coup, me retourne puis lance par-dessus mon épaule :

― Alors, Devon Francœur… Qu’en dites-vous ?

Il me fixe longuement, visiblement indécis. Et… gêné ? 

 

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