25, faubourg des étoiles

Laetitia Arnould · Chapitre 4 sur 29

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25, faubourg des étoiles

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Elle inspire un grand coup et les mots se pressent sur ses lèvres :

― J’ai rencontré Auguste au début du mois de novembre, dans une boulangerie-pâtisserie de la rue de Provence. C’était un mercredi, au petit matin. La veille, j’avais passé une très mauvaise journée au bureau et je rêvais d’une petite douceur à déguster pour me remettre de la nuit d’insomnie qui avait suivi. Au même moment, à la même vendeuse, Auguste et moi avons demandé la même dernière part de gâteau à la crème de noisettes. Ce n’est pas un gâteau très vendu, alors les pâtissiers n’en proposent qu’une petite quantité.

Elle me montre l’étiquette de la bougie et je lui souris.

― Je comprends mieux, commenté-je. Les noisettes...

Elle opine du chef.

― Oui, les noisettes. Nous ne nous serions probablement jamais adressé la parole si j’avais commandé un simple pain au chocolat.

― Chez moi, on dit chocolatine... fredonné-je tout en lui adressant un petit sourire complice.

― Vraiment ? fait-elle, surprise.

Je balaye mon commentaire d’un geste de la main.

― Là d’où je viens, oui. Mais ici, à Paris, on préfère en effet la dénomination « pain au chocolat », exposé-je. T’inquiète.

Je prends volontairement un air important et Violette laisse échapper un petit rire. Intérieurement, je me félicite. Peut-être ne suis-je pas si nulle que ça pour la réconforter, en fin de compte ?

― Et c’est tout ? demandé-je. Vous avez commandé le même dessert et tu ne l’as pas revu depuis ?

Violette abandonne la bougie sur la table de mon coin atelier. Coude droit posé au creux de sa main gauche, elle se tapote nerveusement le front, puis elle pivote sur elle-même et commence à faire les cent pas.

― C’était une rencontre qui fait très « cliché », accorde-t-elle en soufflant du nez. Digne d’un d’ces téléfilms romantiques qui passent en boucle sur toutes les chaînes à l’approche de Noël ou de la Saint-Valentin.

― Que s’est-il passé ensuite ? souhaité-je savoir.

Elle hausse sensiblement les épaules.

― On a partagé l’unique part de gâteau restante et on a beaucoup

discuté. Auguste n’allait pas à sa job 4 ce jour-là, et moi non plus. On a fait une longue promenade dans Montmartre, puis on a déjeuné ensemble. Le soir, il m’a invitée à dîner…

Elle s’immobilise contre le carrelage usé de l’arrière-boutique et soupire.

― C’était tellement romantique !

Notant l’expression d’extase de son visage, je ne peux m’empêcher de sourire.

― Tu as le béguin pour lui, on dirait.

Violette ne cherche pas à se dérober et hoche la tête sans hésiter.

― Crois-moi ou non, ma chouette, j’ai vraiment kické sur lui dès que nos regards se sont croisés.

― Kické ? Ça veut dire que tu as flashé sur lui, c’est ça ? 

Elle acquiesce.

― Tu apprends vite, la Française !

Flattée, je m’enorgueillis.

― On me l’a toujours dit !

Nous échangeons un regard amusé et je retourne brièvement dans la boutique, le temps de remplacer les quelques articles qui se sont vendus. Il manque un plaid sur le tabouret à l’entrée, un mug par-ci, une bougie par-là. Distraitement, je jette un coup d’œil derrière la surface de verre de la vitrine. En fin de journée, la circulation est dense à Paris. Il est près de dix-neuf heures, les citadins sortent du travail ou vont dîner au restaurant avant de rejoindre, pour certains, l’ambiance animée des pistes de danse. Comme il demeure pas mal d’agitation dehors, je tarde encore à fermer boutique. Un client de dernière minute pourrait toujours arriver… 

― Et dis-moi, vous êtes effectivement allés dîner ? demandé-je par-dessus mon épaule, tout en rétablissant la posture de l’énorme ours en peluche qui trône dans un fauteuil à oreilles.

― Oui, confirme aussitôt Violette. Dans un restaurant au cadre historique du XVIIIe arrondissement, boulevard de Clichy. 

― C’est le fameux soir où tu es rentrée tard, en mode « adolescente énamourée » ?

― Je suppose que oui, puisque d’habitude, je rentre tout de suite après le travail.

― J’aurais dû te questionner, le lendemain. Façon Sherlock Holmes. 

De là où elle se tient, elle me sourit, reprend délicatement sa bougie « Soir d’automne » et la serre tout contre sa poitrine, comme si elle détenait un trésor.

― Tu sais que j’en ai fait plein d’autres des comme ça ? lui dis-je en désignant la bonbonnière.

Les paumes autour du récipient en verre qui contient la cire parfumée à la noisette, Violette me rejoint.

― Mais c’est celle-là qu’Auguste a choisie pour moi, dit-elle en relevant les yeux.

Elle respire encore le parfum de la bougie et plisse les paupières très fort.

― Ah la la ! Si tu savais, Avril ! Ce gars, je l’vois dans ma soupe ! clame-t-elle en basculant la tête en arrière. Rien qu’en pensant à lui, le cœur me débat !

Je mets un moment avant de comprendre.

― J’imagine que tu veux dire que tu le vois partout et que ton cœur s’emballe en songeant à lui, ou un truc du genre ?

Elle fait oui de la tête. Paupières closes comme pour mieux s’immerger dans ses souvenirs, elle esquisse un petit tour sur elle-même.

Je secoue la tête.

― Mais enfin, pourquoi tu ne m’as pas parlé de lui plus tôt ?

Violette rouvre les yeux et se mordille les lèvres.

― Tu prenais doucement tes marques ici, je n’voulais pas t’embêter avec mes histoires de cœur.

Je pose ma main sur son bras.

― Nous sommes amies, Violette. D’accord ? Tu peux tout me confier.

Un large sourire illumine son visage lunaire et elle hoche la tête.

Je prends une mine de conspiratrice.

― Alors dis-moi, vous vous êtes revus après ce dîner ?

Elle laisse échapper une exclamation de dépit et s’affale sur la bergère étoffée de velours où mon gros ours en peluche se reposait encore avant qu’elle ne prenne sa place et le serre contre elle.

― Je ne l’ai pas revu, gémit-elle. Je n’connais que son prénom et pourtant je suis tombée en amour ! Tu peux le croire, ça ? Je lui ai donné le numéro de phone de la boutique, car mon cellulaire était mort et je devais en changer. Comme il n’a jamais appelé, j’ai pensé que… qu’il ne voulait pas me revoir. Tu comprends ? 

― Hum…

Elle m’observe un instant puis se tape le front.