25, faubourg des étoiles
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― J’adore le nom de la boutique, confié-je tout bas, attendrie.
― Il est chouette, oui. Allez, rentrons ! décide Violette en se frottant vigoureusement les mains. Je ne suis pas assez habillée et ce froid humide me gèle les os. C’t’hiver, sûr qu’il va tomber des peaux de lièvre !
― Si tu le dis.
Un nouveau rire m’échappe à cette expression typiquement québécoise. Par « tomber des peaux de lièvre », comprenez « neiger abondamment ». Eh oui, ça ne s’invente pas !
Je pose un dernier regard sur mon magasin et je sens mon cœur frétiller de joie.
L’instant n’est plus aux doutes. Non. L’instant est beau. Émouvant, même.
La décoration de l’échoppe est devenue l’illustration parfaite de ma nouvelle existence, de mon amour pour les fêtes et de mes souvenirs d’enfance. Tout va bien se passer…
Nous rentrons et j’expire longuement avant de refermer la porte sur l’extérieur. Au contact de l’air, mon souffle se transforme en un petit nuage vaporeux et, lorsque je me retourne, je remarque que Violette est en train d’enfiler un bonnet béret vert émeraude, qui met sa chevelure rousse en valeur.
― Bon, je vais te souhaiter bon courage mais j’peux pas rester là
à attendre que le curé se mouche 2 ! déclare-t-elle en attrapant son sac à main couvert d’écussons brodés. Mon boss est un vrai tortionnaire et si j’ai cinq secondes de retard, il va m’tuer ! Au fait, tu
as déjà sorti le pitou 3 ?
― Ne t’en fais pas pour Sherwood, il va avoir droit à sa balade matinale, confirmé-je. Ensuite il roupillera derrière le comptoir et pourra rester là si je n’ai pas trop de clients. Dans le cas contraire, il montera à l’étage jusqu’à sa prochaine promenade. J’envisage d’ailleurs de lui trouver d’autres coins à découvrir. J’aime bien varier ses sorties.
Violette pose un index sur ses lèvres.
― Il y a bien l’espace canin du square des Batignolles, dans le XVIIe. Ou le parc des Buttes-Chaumont, dans le XIXe. Ça pourrait lui plaire, ces endroits-là. On en reparlera si tu veux, car là, je dois vraiment filer !
― Oui, ne t’inquiète pas. Je vais regarder sur un plan pour savoir où me diriger. Ne te mets pas en retard.
― Passez une bonne journée, le pitou et toi !
― À ce soir, Violette. Bon courage avec ton boss !
― Je croise les doigts pour toi, ajoute mon amie en joignant le geste à la parole.
Elle se redresse et pose brièvement son sac à ses pieds, le temps de se cacher sous un gilet marron et ocre, en grosses mailles. Dix secondes plus tard, la porte se referme derrière ses talons et dans un tintement de grelot.
Le temps de voir Violette disparaître sur la droite pour rejoindre le garage où l’attend sa Mini Cooper, je file à l’étage. Sherwood est posté à la fenêtre, sans doute en train de guetter le départ de Violette.
― On va se promener ?
Il tourne vers moi son adorable bouille toujours souriante, puis me rejoint en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Nous nous préparons et sortons rapidement, pour une première balade dans la fraîcheur matinale de ce jour d’automne.
Une demi-heure plus tard, je retrouve la douceur réconfortante de la boutique. Le temps a changé en cette fin novembre, et les cheminées exhalent une odeur particulière dans la promesse de l’hiver.
Je me défais de mon manteau rouge, laisse à Sherwood le soin de rejoindre sa place, puis, les mains un peu tremblantes, je retourne la pancarte « ouvert/fermé » ventousée à la porte vitrée, pour que le bon côté apparaisse depuis le trottoir. Enfin, je pivote sur moi-même et m’encourage à haute voix :
― On va tout déchirer, Avril ! On. Va. Tout. Déchirer !
Un bâillement aigu, entre le jappement et le cri du loup, me répond. Depuis le petit coin que j’ai aménagé pour lui dans l’arrière-boutique qui donne derrière le comptoir, Sherwood a décidé de paresser pendant que je m’activerai au comptoir. C’est fou de voir à quelle vitesse ce petit shiba inu s’acclimate à sa nouvelle vie et à chaque situation. Dès l’instant où j’ai installé un panier au rez-de-chaussée, il a décrété que cet endroit ferait une excellente couchette de jour.
― Tu es d’accord avec moi ? l’interrogé-je en ajustant l’emplacement de quelques bougies sur la surface lisse du comptoir.
Mon toutou me regarde en plissant les yeux et en remontant ses babines. À cet instant, je mets quiconque au défi de dire que les chiens ne peuvent pas sourire. Je le rejoins en quelques enjambées et me penche vers lui pour le caresser. Ses petites oreilles triangulaires se couchent de chaque côté de ma main et il bâille avec encore plus de conviction. Quand je me redresse, il se love au creux de son panier, dans cette position craquante qui le fait ressembler à un renard blotti dans son terrier.
Je tire doucement la porte, sans toutefois la fermer, pour lui donner suffisamment de tranquillité sans qu’il se sente seul. Pour ce premier jour, j’ai envie de le savoir tout près de moi et je suis sûre que s’il pouvait approuver ce choix de vive voix, il le ferait. C’est un petit chien qui a besoin de compagnie et qui craint la solitude.
Le cœur délesté d’une appréhension qui persistait encore, je regarde par-delà la vitrine et me mets à sourire, plus confiante. Les chiens et les chats ont ce pouvoir de nous faire aller mieux. Je l’ai su dès que j’ai pris Sherwood dans mes bras, alors qu’il n’était pas plus grand qu’une de mes bottines.
Il est pile neuf heures quand je me dirige vers la porte en bois mouluré, verre et fer forgé, du magasin. Malgré la pluie qui se met à tomber contre la paroi vitrée, le quartier s’anime et une bouffée d’adrénaline me submerge. J’en ai des palpitations et des fourmillements dans tout le corps. Une dizaine de clients, pour la matinée, voilà tout ce dont je rêve. Ce serait un excellent début !
Un brin nerveuse, je fais les cent pas un moment puis retourne au comptoir, replace un flacon d’huiles essentielles, aligne des galets de diffusion aromatiques et un renne en résine qui fait de la balançoire. J’ai pris soin de décorer ce coin-là de la boutique aussi. Ici, une longue guirlande de sapin agrémentée d’étoiles rouges, de cœurs en bois et d’étoiles en rotin. Là, une somptueuse cloche en verre qui protège une composition hivernale faite de branches de houx et de pines, comme on nomme les cônes de conifères, par chez moi. Tout est prêt, et alors que j’admire le fruit de mon travail avec l’attendrissement d’une mère poule pour ses poussins, le grelot de l’entrée tintinnabule et mon cœur manque un battement.
Un client ! Cinq minutes à peine après l’ouverture ! Youpiiiiie !
Intérieurement, j’ai envie d’entamer une danse de la joie, mais je parviens à me maîtriser et j’accueille le nouveau venu avec un large sourire – un peu crispé, peut-être – et un grand « Bonjour monsieur ! ».
Le client potentiel me regarde avec des yeux hagards. Visiblement tendu ou confus, il fait un tour sur lui-même, raide comme un robot, et embrasse la boutique d’un regard circulaire. C’est un homme d’une trentaine d’années tout au plus, de grande taille, à la peau couleur caramel, avec une charmante fossette sur la joue. Ses cheveux, crépus, sont coupés très court. Il porte un pardessus beige qui lui donne un air de lieutenant Columbo et tient un attaché-case entre ses doigts.
― Bonjour, répété-je après un raclement de gorge peu distingué.
À cet instant, l’inconnu semble comprendre que j’existe et que je me suis adressée à lui.
― Euh, oui. Bonjour ! J’ai vu la mention « ouvert » sur la porte. C’est... ?
― … c’est ouvert, oui, terminé-je à sa place. Puis-je vous aider ?
Je me mordille la lèvre inférieure. Est-ce ainsi qu’il faut entrer en matière dans le monde du commerce ? Suis-je suffisamment courtoise ? Aimable ? Trop hardie ? Je n’en sais fichtre rien !
Le nouveau venu me jette un coup d’œil et prend une grande inspiration.
― Oui. Enfin, je crois. Je cherche mademoiselle Violette Pelletier. Je croyais qu’elle vivait ici, mais j’ai peut-être fait erreur.
En l’espace de quelques secondes, mes espoirs s’effondrent. Je n’accueille pas mon premier client, mais une vague connaissance de ma locataire et amie.
― Vous êtes au bon endroit, monsieur, confirmé-je. Mais vous avez manqué Violette de peu. Elle est sortie il y a un peu plus d’une demi-heure.
Ses lèvres se tordent en un pli ennuyé.
― C’est vraiment dommage, dit-il en regardant nerveusement sa montre.
Comme il fait déjà mine de quitter les lieux, je réfléchis à toute vitesse. Vais-je le laisser repartir comme ça ? Non. Je compte bien attirer cet homme vers mes étagères et je choisis un – tout petit – mensonge pour le retenir :
― Violette ne va sans doute plus tarder, monsieur. Elle avait… une course à faire. Voulez-vous patienter ici jusqu’à son retour ? Ainsi, vous éviterez l’averse…
Dans les rues de Paris, il s’est mis à pleuvoir à grosses gouttes et l’inconnu hésite sur le pas de la porte, comme s’il doute de ce qu’il veut réellement faire.
― Je peux l’attendre quelques minutes, admet-il après un court silence.
Je croise les mains devant moi.
― N’hésitez pas à faire le tour de la boutique pour passer le temps. Et si vous avez besoin d’un conseil, je suis là.
Il approuve l’idée et revient sur ses pas.
Postée derrière le comptoir, je l’observe avec la discrétion d’un caméléon et la curiosité d’un quokka. Son regard passe d’un article à un autre, ne s’arrêtant ni sur les bouillottes enveloppées de tricot, ni sur les coussins de Noël ou les théières au design scandinave. Il a l’air pressé et décidément nerveux. Toutes les cinq à dix secondes, son regard est attiré par la porte ou par sa montre. Il déglutit. En mon for intérieur, je dois bien admettre que j’ai un peu honte de lui avoir menti, mais toutes les occasions sont bonnes à prendre pour attirer la clientèle. Du moins, c’est ce que je pense à cet instant, même si je dois admettre que cette idée me met mal à l’aise.
Lorsqu’il consulte sa montre pour la huitième fois, je sens une nouvelle onde de chaleur me monter aux joues et je m’en veux un peu plus. Violette ne rentrera pas avant ce soir, je le sais, puisque généralement, elle reste sur son lieu de travail pour sa pause déjeuner.
Seconde après seconde, la pince du remords me tord un peu plus l’estomac.
Mes doigts pianotent nerveusement sur le bord de ma caisse enregistreuse.
L’inconnu regarde encore sa montre.
Bon, OK ! Je vais jouer franc jeu, ou je vais m’en vouloir pendant les cinq prochaines années de mon existence, au moins !
― Excusez-moi, monsieur, mais je pense que Violette serait rentrée à présent. Je suppose qu’elle a dû se rendre directement à son travail après son passage à la… boulangerie, et je ne voudrais pas vous faire perdre plus de temps… Peut-être voulez-vous que je lui transmette un message ?
Pendant une fraction de seconde, l’homme à la fossette semble se perdre dans ses réflexions. Quand je le vois subitement s’emparer d’une bonbonnière en verre teinté, ornée d’une feuille d’érable pourpre et ceinturée d’une ficelle nouée, un petit hoquet m’échappe. Ma bougie passe de sa main droite à sa main gauche dans un mouvement de va-et-vient qui me fait presque loucher.
― Je crois que je vais vous demander de lui transmettre quelque chose, plutôt, répond-il au bout d’un moment.
Il se dirige vers la caisse et pose sa trouvaille devant moi.
― Je suis certain que ce petit cadeau lui rappellera des souvenirs, articule-t-il avec un timide sourire.
Un peu désorientée par ce revirement de situation, je consulte distraitement l’étiquette de la bougie « Soir d’automne ». En créant cette composition, j’ai choisi des senteurs chaudes et réconfortantes, comme celles des pommes caramélisées et de la crème de noisettes.
― Je vous l’achète, poursuit-il, sans doute au cas où je ne l’aurais pas compris. J’aimerais que vous la remettiez à Violette dès son retour, en lui disant que c’est de la part d’Auguste. Je vais m’absenter pour un séminaire d’entreprise, mais…
Il secoue la tête, l’air dépité.
― Dites-lui que j’aimerais beaucoup la revoir, s’il vous plaît.
Je n’ose plus rien dire à présent, frappée par l’émotion qui se lit sur son visage. Gagnée par une bouffée de nervosité, je suis prise d’un accès de mutisme soudain.
― Pouvez-vous faire ça pour moi ? insiste-t-il.
Sa fossette se creuse davantage et il plisse les paupières en guettant ma réponse.
― Oui, euh... Je n’y manquerai pas, parviens-je enfin à répondre, pendant qu’une série d’interrogations me passent par la tête.
Tour à tour, je me demande si cet homme est une ancienne connaissance de Violette, ou son actuel amant – dont elle ne m’aurait pas parlé !
Stupidement, trop ébahie pour être concentrée, je lui tends le sac en papier dans lequel je viens de placer la bougie.
― Cela vous fera douze euros et cinquante centimes.
Il tend la main puis interrompt son geste et lève un sourcil interloqué.
― Je vais régler mon achat mais gardez le paquet, dit-il. Ce sera plus facile pour le transmettre à Violette.
Il sourit.
Je ne comprends pas tout de suite mon erreur.
― Oh oui... bien sûr. Désolée.
Il me montre sa carte de paiement et je ramène la bougie vers moi. En me mordillant les lèvres et avec des gestes d’automate aux rouages désaxés, je lui retourne le boîtier noir aux touches colorées pour qu’il y insère sa carte et finalise son règlement.
Super ! fait une petite voix ironique dans ma tête. Mon tout premier client doit penser que je suis une gourde ou la reine des quiches. Ce n’est pas lui qui me fera une bonne publicité.
― Puis-je compter sur vous, madame ? demande-t-il encore avant de regarder sa montre pour la énième fois.
Ses yeux noirs comme l’ébène cherchent les miens.
― Mademoiselle, corrigé-je – je tiens encore à cette utilisation désuète du mot. Oui, bien entendu, vous pouvez compter sur moi.
Il me répond par un autre sourire un peu tendu.
― Pourrez-vous ajouter un ruban ?
― Oui ! Bien sûr, je n’y manquerai pas.
Il me remercie d’un hochement de tête et regarde ailleurs, comme s’il cherchait ses mots dans les rayonnages de ma boutique.
― Au revoir, mademoiselle.
― … au revoir !
Il pivote sur ses talons, s’éloigne et passe la porte, en faisant tinter le grelot de l’entrée. Je n’ai même pas eu le temps de le remercier pour son achat, que le silence retombe d’un coup sur la boutique. Je cligne des paupières, ébahie. Ai-je vraiment réalisé une vente ? Oui, à en croire la somme affichée sur le ticket d’achat abandonné sur le comptoir. Pourtant, je me sens comme hébétée, à mille lieues de connaître le sentiment d’euphorie que j’aurais pensé éprouver en vendant ma toute première bougie. En réalité, j’ai surtout activé mon côté détective, déjà prête à arroser mon amie Violette d’un millier de questions.
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Occupée à orner des bonbonnières cylindriques de délicats rubans de satin couleur noisette, je n’ai pas entendu Violette revenir dans l’arrière-boutique pour la troisième fois depuis qu’elle est rentrée. J’ai envisagé de refaire quelques bougies pour les mettre en vente le plus vite possible. Je n’avais pas prévu un stock conséquent des premières, seulement huit, en fait, et elles se sont presque toutes vendues aujourd’hui, ce qui me semble encourageant pour la suite, même si le chiffre n’a pas été à la hauteur de celui que j’escomptais.
― Il n’a rien dit d’autre ? me questionne mon amie en respirant le parfum de la bougie que le mystérieux Auguste a achetée pour elle.
Je secoue la tête.
― Non, ma Violette. Je suis vraiment désolée, mais il ne m’a laissé que son prénom et m’a dit qu’il aimerait beaucoup te revoir. Et aussi que son cadeau devrait te rappeler des souvenirs.
― Et il n’a pas laissé de numéro pour l’appeler ? Ou une adresse ? Rien ?
― J’ai bien peur que non.
Les épaules de Violette s’affaissent.
― Auguste… soupire-t-elle en fermant les yeux, comme pour visualiser une scène du passé.
Je cale mes hanches contre ma table de travail et je la regarde.
― As-tu envie de le revoir ?
Mon amie cligne des paupières et passe sa main dans ses cheveux. Ses macarons de mèches rousses, qu’elle a façonnés ce matin avec une précision remarquable, sont tout défaits.
― Je... Oui, bredouille-t-elle.
Je vois son regard vaciller un instant et, même si j’en ai envie, j’hésite à lui faire part de mes interrogations à propos de cet homme et des circonstances de leur rencontre. La complexité des relations humaines m’effraie, en général, et j’ignore si je dois consoler mon amie, la pousser à me raconter l’histoire de son entrevue avec cet Auguste, ou me taire et ne pas me mêler de tout ça.
― Bien sûr que j’ai envie de le revoir, parvient-elle à ajouter d’une voix plus sûre.