25, faubourg des étoiles
←14
Passé un nouveau moment d’effusions, je prends le temps d’une inspiration et me décide enfin à me montrer.
Tous les regards convergent vers moi à l’instant où j’entre dans la lumière et je scrute brièvement le petit groupe. Près de l’îlot qui fait office de demi-cloison entre ma cuisine et mon salon, j’aperçois un petit bout de femme aux cheveux châtain clair et un grand gars qui semble taillé dans un roc. Ils ont le sourire aux lèvres, les yeux pétillants.
Violette, plus guillerette que jamais, accourt dans ma direction et me glisse un discret « tu t’es faite toute belle, chu sûre que Devon va kicker sur toi » que je conteste aussitôt d’une moue exagérée. Sans se départir de son grand sourire, elle me prend par le bras et fait rapidement les présentations.
― Avril Renard, mon amie française… commence-t-elle en se plaçant légèrement en retrait. Charlotte et Nathan Montminy, mes amis de Montréal.
― Je suis heureuse de faire votre connaissance, dis-je poliment.
La prénommée Charlotte me gratifie d’un immense sourire.
― Chu tellement contente de te rencontrer, Avril.
― Moi aussi, enchérit son mari. Violette nous a parlé de toi dans nos derniers échanges par messagerie vocale. C’est super que vous vous entendiez si bien, toutes les deux !
Mon regard croise celui de mon amie et j’acquiesce.
― Depuis qu’elle sait que vous allez lui rendre visite, Violette trépigne d’impatience. Alors comme ça, vous vivez à Montréal ?
― Oui, mais comme toi, on est des nouveaux citadins, note
Charlotte en haussant un sourcil. On reste 14 à Montréal depuis trois ans, seulement.
Elle poursuit la conversation avec un naturel qui me détend tout de suite. À grand renfort d’exclamations, elle me décrit le changement radical entre leur ancienne vie passée sur les terres reculées des Laurentides, et celle qu’ils mènent aujourd’hui dans la grande ville. Nathan y va de ses anecdotes, toutes plus cocasses les unes que les autres, notamment celle où il raconte la première fois où il a pris le métro et n’est pas descendu à la bonne station.
― J’ai fait le trajet jusqu’à ma job sul’pouce !
― Ce qui veut dire en stop, m’informe Charlotte en me faisant un clin d’œil.
Nathan confirme et ajoute :
― La vieille dame qui a gentiment voulu me prendre à bord d’son char conduisait si mal, que je m’suis demandé si elle avait bien passé ses licences. Enfin, son permis, comme on dit, en France. Mais le pire, c’est qu’elle a tenu à m’accompagner jusqu’à l’accueil de ma job, pour être sûre que j’arrivais à bon port. Je savais plus où me mettre quand elle a dit « c’ti-cul était perdu, mais présentement que j’vous l’ai ramené, j’m’en retourne drette chez moi ».
Un doigt posé sur le menton, je tente de traduire :
― Ça doit vouloir dire quelque chose comme « ce gosse s’était perdu, mais maintenant que je vous l’ai ramené, je rentre chez moi ». Non ?
Ma supposition a pour effet de déclencher l’hilarité générale.
― …
Devant ma mine déconfite, Violette m’explique entre deux fous rires que le mot « gosse », en québécois, n’a pas du tout le même sens qu’en France.
― À part de t’ça, ta traduction était la bonne, me félicite Nathan.
Charlotte confirme. Ces deux-là me paraissent vraiment sympathiques. J’adore leur accent, il est vraiment de ceux à mettre une grosse couche de baume aux cœurs les plus fendillés. À tel point que je me demande pourquoi j’ai éprouvé une brève appréhension à l’idée de rencontrer les amis de Violette.
Nous nous mettons rapidement à parler de Paris.
― J’avoue que je suis heureuse d’être dans ce quartier. Je n’avais visité Paris qu’une seule fois lors d’un voyage scolaire, et ça m’avait paru si grand, si moderne, si fou ! En arrivant ici, je croyais que je ne m’y ferais jamais et l’impression s’est confirmée quand j’ai visité la ville à bord d’un de ces bus panoramiques pour touristes. Mais, en fin de compte, j’aime beaucoup me promener dans les quartiers haussmanniens et encore plus à Montmartre. Certains coins du XVIIIe ont un côté petite ville de jadis, et ça me plaît beaucoup.
― Nous visiterons Montmartre avant de partir pour Strasbourg, dit Charlotte en hochant la tête. Il me semble avoir vu un itinéraire intéressant sur mon guide, et tu pourras peut-être nous conseiller certains endroits.
― Bien sûr. Vous ne restez pas longtemps à Paris ? l’interrogé-je.
Elle secoue la tête.
― J’ai d’la famille en Alsace. Nous passerons les fêtes chez eux. On voulait venir voir notre Violette, avant.
Notre conversation revient sur Montmartre et je leur parle de l’itinéraire qu’Auguste et Devon m’ont fait découvrir. Puis, à leur demande, je leur décris le Périgord et la maison dans laquelle j’ai grandi. À l’instant où le sujet bifurque sur le magasin hérité de ma grand-tante, la sonnette retentit. Enfin ! pensé-je. Je commençais à croire que nos autres invités allaient nous faire faux bond.
― Je vais ouvrir ! chantonné-je avec un entrain qui n’échappe pas à Violette.
Le regard qu’elle me lance brille de joie et j’en devine sans mal la cause. Ses retrouvailles avec Auguste me procurent une grande satisfaction. Je suis tellement contente pour elle. Sans tarder, je me précipite au rez-de-chaussée où j’aperçois deux silhouettes masculines derrière la porte vitrée. J’entends des rires et j’estime que même cet arrogant Devon Francœur semble être de bonne condition, ce soir. J’en ai la vérification lorsque j’ouvre la porte en grand et que les deux hommes entrent en même temps qu’un courant d’air vivifiant. Auguste me salue avec un sourire lumineux et je l’invite à passer à l’étage, où il pourra se défaire de son manteau – et retrouver Violette. Quand je lève les yeux sur Devon, je remarque qu’il me fixe avec une gaieté sincère, mâtinée d’un intérêt visible. Ce constat provoque des fourmillements dans tout mon corps. Ce soir, force est de constater que Devon a troqué son habituel accoutrement sombre contre un pull beige qui lui donne un air bien plus chaleureux, et il a changé son expression hautaine en un sourire engageant qui lui va résolument bien.
Cette soirée promet d’être mémorable !
OceanofPDF.com
*
Trois quarts d’heure plus tard, nous sommes six à table, en grande conversation autour de la fameuse tourtière concoctée par Violette. Charlotte et Nathan connaissent les ingrédients de ce plat par cœur, eux qui sont rompus à la dégustation de tels mets depuis l’enfance. Tout au long du repas, ils ne tarissent pas d’éloges et Violette semble aux anges entre ses amis et un Auguste ravi. Les regards qu’ils se lancent, furtifs et électriques, n’échappent à personne. En tout cas pas à moi. Leur attrait l’un pour l’autre est une évidence.
Le dîner se déroule dans une ambiance des plus agréables et, en fin de compte, je suis heureuse qu’Auguste ait invité Devon. Sans lui, j’aurais vraiment eu l’impression de tenir la chandelle, partagée entre un couple de longue date et cet autre qui naît sous nos yeux. En plus, Devon est particulièrement loquace ce soir, ce qui ne gâche rien à sa présence ici. À ma grande surprise, il est même l’instigateur de la plupart de nos sujets de conversation et semble s’intéresser à tout le monde. Je parviens difficilement à le quitter du regard tandis qu’il parle et je lui trouve de plus en plus de charme. Il peut vraiment être plaisant quand il veut bien en faire l’effort.
Au fil de la soirée, tout le monde est détendu et les discussions vont bon train. L’ambiance de la soirée est vraiment délectable et je me félicite d’avoir opté pour des lumières douces et une ambiance cosy. Mon appartement ressemble plus que jamais à un cocon où on se sent bien. Où je me sens de plus en plus chez moi.
Quand vient l’heure du dessert, je propose de m’en occuper et je m’éclipse, tout sourire. De la cuisine, le brouhaha des voix me parvient toujours pendant que je sors les macarons et les mille-feuilles du réfrigérateur.
― Je peux vous aider ? fait la voix rauque de Devon.
Tournant le dos aux convives, je ne l’ai pas vu arriver. Je ne l’ai pas davantage entendu.
― Oh vous savez, il n’y a rien de bien sorcier à faire. Je me contente de mettre les desserts à température ambiante.
― Alors je pourrai peut-être faire le service ?
Les mains chargées de deux boîtes rectangulaires frappées du logo de la pâtisserie d’où elles proviennent, je me tourne vers lui et nos regards se croisent.
― Si vous voulez. Merci.
Je bute légèrement sur le « vous ». Les Québécois n’utilisent que très rarement le vouvoiement et Nathan nous a même confié, à nous autres Français, qu’ils tutoient leurs employeurs. Ainsi, au cours de la soirée, le tutoiement s’est naturellement imposé pour nous tous, ou presque. Seul Devon maintient le vouvoiement et j’en suis un peu perturbée. Je ne sais pas si c’est parce qu’il est hautain, timide ou de la vieille école, mais malgré sa bonne humeur, j’ai l’impression qu’il tient à garder certaines barrières érigées tout autour de lui. Toutefois, abstraction faite du vouvoiement, l’atmosphère a été excellente jusqu’à présent. Elle devient électrique lorsque Devon se rapproche un peu plus.
― De quelle tâche me chargez-vous ? s’enquiert-il en retroussant ses manches.
Il est si près de moi à présent que j’éprouve une légère gêne et j’en deviens maladroite dans mes gestes. Ma gorge s’assèche et mes doigts tremblent pendant que je sors une pile d’assiettes à dessert d’un élément haut de ma petite cuisine.
― Les couverts sont dans ce tiroir, dis-je en désignant l’endroit d’un geste du menton. Si vous voulez bien les apporter à table.
Devon contourne l’îlot et se retrouve à quelques centimètres de moi. Il ouvre lentement le tiroir.
― Cette soirée est vraiment sympa, dit-il en suspendant ses gestes. Ça fait un bail que je n’ai pas eu droit à un tel moment de détente. Avec le boulot, je suis tout le temps sur les chapeaux de roues et ça me manque de pouvoir m’accorder un minimum de ces instants tout simples qui font du bien.
Je secoue la tête, compatissante.
― Je suis également du genre à ne pas trop savoir comment prendre du temps pour moi. Entre les tâches liées au magasin, l’entretien de l’appartement, les besoins de mon toutou et la création des bougies parfumées, j’ai l’impression que les journées défilent à cent à l’heure. Heureusement, Violette est là pour me pousser à lever le pied, de temps à autre. Sans elle pour m’épauler ou me faire comprendre que les moments de répit s’imposent, je crois que je fonctionnerais sans arrêt à mille à l’heure.
― Idem en ce qui me concerne.
Il attrape quelques petites cuillères et les pose sur le plan de travail.
― Parfois, il m’arrive même d’oublier de dormir, poursuit-il. À la longue, la fatigue est telle qu’on la met involontairement de côté et qu’on agit comme un automate.
J’acquiesce silencieusement et pose les mains de chaque côté du plateau à pâtisseries.
― C’est pourquoi il est nécessaire de s’accorder des pauses. Cette soirée était l’idée de Violette et elle est vraiment la bienvenue. C’est un peu comme une parenthèse agréable dans l’agitation quotidienne.
― Agréable, en effet, murmure Devon.
Il m’adresse un regard en coin et je me tourne vers lui pour observer l’expression de son visage. Fascinée par le bleu givré de ses yeux, je sens mon cœur chavirer dangereusement et mes jambes se transforment en coton.
Violette choisit cet instant pour nous rejoindre en cuisine.
― Je viens chercher le cocktail à base de gin que j’ai préparé plus tôt. Vous m’en direz des nouvelles !
Elle s’arrête pour nous observer puis m’accorde un clin d’œil bourré de sous-entendus. Là-dessus, elle s’en va comme elle est venue. Je la suis du regard pendant qu’elle reprend place aux côtés d’Auguste, Charlotte et Nathan. Puis je baisse les yeux sur les pâtisseries. Les doigts de Devon touchent presque les miens et je remarque que son regard s’est posé sur nos mains.
― C’est joli ça, observe-t-il en effleurant le bout d’une breloque de mon bracelet préféré, que je porte à l’occasion de cette soirée. Un cadeau ?
Je soutiens son regard.
― Oui. Et j’y tiens beaucoup, dis-je en me mordillant l’intérieur de la joue.
― Je vois…
― C’est un cadeau que je me suis fait, ai-je brusquement besoin de préciser. Chaque année, à la période de Noël, j’achète une breloque de plus, qui résume l’année écoulée ou alors s’attache à un événement marquant. Celle de l’an dernier représente un petit chien, parce qu’il y a un an tout pile, j’avais décidé d’adopter un shiba et je m’apprêtais à accueillir Sherwood dans ma vie.
Le pouce de Devon glisse sur le dos de ma main comme il contemple le bijou en question.
― Et c’est justement une breloque en forme de shiba, remarque-t-il. Quelle heureuse coïncidence !
Je souris.
― Je crois bien que ces petites boules de poils sont à la mode. Il y a des objets décos et des bijoux à leur effigie, et ils prêtent leur jolie bouille pour des publicités pour des lignes de vêtements, des opérateurs téléphoniques…
― Une idée de ce que figurera la breloque du Noël de cette année ? s’intéresse Devon.
Je me mets à rire.
― Honnêtement, la fin d’année est si riche en nouveautés que, pour le moment, je ne sais pas trop sur quoi portera mon choix. Une bougie, peut-être ? Ou une étoile, en référence au nom du magasin.
Je me tais un bref instant et mon attention est attirée par le grand épicéa qui trône dans mon salon. Immanquablement, Devon suit mon regard et mon cœur fait une embardée.
― Un sapin miniature, peut-être ? propose-t-il.
Ses doigts frôlent mon poignet à mesure qu’il détaille les pendentifs accrochés au bracelet. Ma peau me picote et j’ai le sentiment étrange que toutes mes pensées et mes énergies convergent à l’endroit précis où ses doigts m’effleurent. À cet instant, je suis convaincue que mes joues sont aussi rouges que le nez de ce brave renne Rudolph, et je ne peux m’empêcher de me trouver idiote.
― Il faudrait que ce Noël soit particulièrement marquant pour que je choisisse un sapin afin de compléter ma petite collection de bijoux, parviens-je tout de même à dire d’une voix légèrement chevrotante.
Devon continue de me dévisager. Son regard pétille de malice.
― Ce sera peut-être le cas…
Là-dessus, il m’adresse un clin d’œil entendu et se drape à nouveau dans une posture régalienne. Il semble si imbu de lui-même, à cet instant, que ça me hérisse et je me sens obligée de jouer l’indifférente.
― On verra ça, monsieur Francœur, fredonné-je. En attendant, la table ne va pas se mettre toute seule.
Je hausse les épaules, ce qui a pour effet de rompre le contact entre la paume de Devon et mon poignet. Puis je saisis la pile d’assiettes et il lève les mains en signe de reddition. Je le devance sans rien dire et il se saisit des couverts avant de me suivre.
Quand nous retournons à table, les autres convives sont en pleine discussion à propos de la boutique dont je suis la nouvelle propriétaire. J’observe nos invités en souriant jusqu’à ce que mon regard tombe sur Auguste. Avec un serrement au cœur, je remarque qu’il a l’air ennuyé, tout à coup. Se pourrait-il que pendant que j’étais en cuisine avec Devon, il se soit passé quelque chose entre Violette et lui ? Quelque chose qui aurait terni leur début de relation ?
Consternée, je me tourne aussitôt vers mon amie…
… mais son immense sourire me rassure aussitôt. S’il s’était passé quelque chose de fâcheux, elle ne paraîtrait pas en train de flotter sur un petit nuage dans un ciel couleur rose bonbon. Alors, pourquoi cette mine sombre, chez son amoureux ? Auguste aurait-il consulté sa messagerie pendant mon absence et aurait-il reçu une mauvaise nouvelle ? Un ennui avec ses proches ? Ou alors au travail ? Une dizaines d’idées farfelues me traversent l’esprit et mon listing des raisons de ce brusque changement d’humeur se poursuit jusqu’à ce que la voix de Charlotte Montminy me sorte de mes pensées :
― Nous parlions du magasin avec Violette, me dit-elle en souriant. Je te trouve très courageuse de tenir un commerce par les temps qui courent. Ça marche ? Tu t’en sors ?
― Ah… eh bien…
J’essaie de sourire en retour, mais je suis certaine que mes mâchoires crispées n’affichent qu’un rictus de constipée.
― Pour ne rien vous cacher, j’ai beaucoup hésité avant de venir ici, avoué-je. Chaque jour, je doute tellement que j’ai presque envie de plier bagages et de retourner dare-dare dans le Périgord. D’un autre côté, je m’attache de plus en plus à ces lieux, à Paris et aux personnes que je côtoie ici.
Je pousse un interminable soupir.
― L’activité du magasin n’est vraiment pas folichonne et le loyer que me paie Violette est un réel plus. Si je ne l’avais pas pour locataire, les bénéfices liés aux ventes de la boutique ne me permettraient pas de tenir longtemps et je serais contrainte de tout revendre. J’espère juste que la situation va s’améliorer avec les fêtes et je croise les doigts pour avoir des centaines de clients qui viendront effectuer des achats de dernière minute.
Nathan me regarde avec compréhension et Charlotte hoche pensivement la tête. Devon, quant à lui, me dévisage avec une intensité telle que j’en reste momentanément coite. Ses yeux se sont brusquement écarquillés avant de s’assombrir, comme s’ils s’étaient chargés de toutes les tempêtes des mers du nord. Il sourcille quand mon regard croise le sien, puis détourne la tête. Même de profil, je remarque les sillons tourmentés qui rident soudain son front, tandis qu’Auguste et lui échangent un regard ennuyé.
― Si j’ai tout compris, tu es la propriétaire du magasin et des deux appartements du premier étage, récapitule Nathan. Succession ? Achat ?
Je reporte mon attention sur lui.
― J’ai hérité ce triplex de ma grand-tante, Cécile Roismier, et je m’y suis installée au début de l’automne. C’est encore tout frais et je garde espoir que le démarrage timide de la boutique aboutisse à davantage de succès à l’avenir.
Charlotte m’adresse un sourire plein de compassion et Violette pose sa main sur mon bras. À cet instant, je suis à deux doigts de me confier comme jamais. De m’épancher sur mon passé, sur mes choix parfois discutables, sur mes études avortées, sur la déception que j’ai souvent cru lire dans les yeux de mes parents, sur cet héritage qui m’est tombé dessus et sur mes craintes de ne pas avoir les épaules pour un tel projet de vie. Mais je ne veux pas risquer de gâcher cette douce soirée d’hiver, alors je prends le temps de respirer calmement et j’ajoute, sur le ton de l’humour :
― Mon petit empire s’arrête ici, au premier étage. Les appartements du dessus disposent d’un autre accès, avec une porte cochère et un interphone qui fonctionne. Pas comme celui que j’ai dû remplacer par une sonnette.
― La disposition est vraiment très bizarre, remarque Nathan.
― Imagine si les voisins du dessus passaient eux aussi par la boutique pour aller et venir, intervient Violette en riant. Tabarnak ! Tu parles d’une pagaille !
Charlotte éclate de rire.
― Mais j’aurais peut-être plus de clients, souligné-je en haussant les sourcils.
― Alors c’est une idée à creuser, fait Nathan, tout sourire.
Violette secoue la tête et nous répondons par un « Non ! » des plus catégoriques.
Sans réelle transition, Charlotte se met à nous décrire les commerces de Montréal dans lesquels elle préfère se rendre.
― Je rêverais de trouver ces petites douceurs dans ma pâtisserie fétiche, dit-elle en dégustant un macaron au chocolat. S’il y a bien une chose à goûter quand on vient icitte, en France, je pense que c’est ça.
― Chu ben d’accord ! acquiesce Nathan.
Le dessert fait clairement l’unanimité et je suis heureuse de finir le repas sur cette note de douceur sucrée, typiquement française. En revanche, je suis chagrinée de voir que l’ambiance, jusque-là parfaitement détendue et chaleureuse, se retrouve ternie par les ombres que je distingue dans les yeux de Devon et d’Auguste. Je m’étonne de leur brusque silence, sans toutefois oser en faire mention.
Soudain, à la dernière bouchée de mille-feuilles avalée, Devon nous demande de l’excuser et quitte la table en prétextant un appel important. Quelques minutes plus tard, il revient pour s’enfermer dans un nouveau mutisme exacerbé.
Quelle mouche les a bien piqués, Auguste et lui ?
Plus tard, quand les invités sont partis dans leur tanière respective, je fais part de cette impression à Violette, qui affirme n’avoir rien remarqué. Était-elle trop dans l’euphorie du moment, dans la joie simple et pure d’avoir accueilli ses amis et retrouvé Auguste, pour ne rien voir de ce qui se tramait ? Ou est-ce moi qui me fais des idées ?
OceanofPDF.com
Chapitre 8 : Jack Frost
(Bougie aux senteurs de menthe polaire et de fleurs des neiges)
13 décembre
Tout doucement, presque au ralenti, les flocons descendent du ciel et je les observe avec une joie enfantine, les paumes pressées contre une tasse de thé bien chaud. Ce mois de décembre est particulièrement enneigé cette année – plus qu’il ne l’a été depuis longtemps, si j’en crois les confessions d’une de mes rares clientes. Je trouve que cela ajoute un soupçon de magie à celle qui enveloppe déjà les cœurs amoureux de Noël. Cette blancheur m’enchante. Certes la foule se presse moins dans les rues et mes ventes vont probablement rester au plus bas, mais que c’est joli, Paris sous la neige !
Il est presque dix-huit heures quand je me détache de la douce contemplation des flocons qui tourbillonnent. Je retourne la pancarte « ouvert/fermé » à l’entrée, un peu dépitée d’avoir ouvert un lundi pour accueillir si peu de clientèle, puis je passe derrière le comptoir en soupirant, attrape un carton vide et rejoins l’arrière-boutique. Le matelas d’appoint de Sherwood y occupe un petit espace dans un coin mais mon chien est resté à l’appartement cet après-midi, bien au chaud. Quand je suis allée chercher mon dernier prototype de bougie à l’étage, vers seize heures, il était enroulé sur lui-même dans son panier, comme à chaque fois qu’il pleut ou qu’il neige, et dormait en toute sérénité.
En attendant le retour de Violette, et pour profiter encore un peu du spectacle de la neige qui tombe derrière ma vitrine, j’emporte bocaux, cire végétale, accessoires, flacons d’essences et fragrances côté boutique, sur une table qui longe le mur derrière le comptoir. Dans les moments de calme plat, comme en soirée, je fabrique souvent de nouvelles bougies car je ne m’avoue pas vaincue. Je crois fermement en ces lueurs chaleureuses, ces étoiles vacillantes qui sont comme autant de petits moments de bonheur préservés et ne demandent qu’à se diffuser dans des centaines de foyers.
J’occupe mes mains en mélangeant des ingrédients et mes pensées vagabondent.
Pour la troisième fois aujourd’hui, je fais mentalement l’inventaire des événements des jours passés et mon esprit revient à Devon Francœur. Si j’y réfléchis bien, force est de constater qu’il a un lien avec presque chacune de mes créations. Il avait acheté ma première bougie à la noisette et, par la suite, je me suis inspirée de la bergamote de son thé préféré, des senteurs de marrons et d’épicéa qui me renvoient à notre conversation au marché des Abbesses, et également de la fève tonka qui m’évoque son parfum masculin, à la fois viril et délicat. Le constat est sans appel, même s’il m’en coûte de me l’avouer : cet homme m’agace autant qu’il m’intrigue – un peu plus que cela, je dirais même. Depuis le dîner de l’autre soir, je ne l’ai pas revu ni eu de ses nouvelles, pourtant il occupe toutes mes pensées. Son silence et son absence me procurent une sensation étrange, mélange de frustration et d’inquiétude. J’ai beau retourner des dizaines de fois dans ma tête les conversations que nous avons eues lors de cette soirée avec Auguste, les amis de Violette et lui, je n’arrive pas à m’expliquer les raisons qui l’ont poussé à changer de comportement si vite. Depuis, c’est silence radio. Ce qui me trouble encore plus.
Je soupire, ajuste le couvercle bombé de ma dernière bougie en date, celle que j’ai dénommée « Winter Evening », et je noue une ficelle à laquelle pend un bijou en forme de flocon de neige. À l’intérieur du bocal en verre transparent, on aperçoit la cire pailletée d’argent. J’admire un moment le résultat, plutôt fière de moi. Reste à coller les étiquettes imprimées blanc sur bleu nuit. Quand j’ai ajouté la touche finale à cette nouvelle collection, je sors mon smartphone de ma poche et consulte l’écran pour la énième fois. Au même moment, le carillon de l’entrée me fait sursauter et je range mon appareil.
Violette rentre du travail avec près d’une demi-heure de retard, l’air encore plus las que d’ordinaire.
― Salut ! clamé-je depuis le comptoir. Dure journée, on dirait…
Le regard de Violette en dit long sur ce qu’elle pense effectivement de ce lundi.
― Chu contente de rentrer, fait-elle en lançant son sac sur le trône de notre ours Ben. J’ai pas pris mon char à cause de la neige et c’était la panique dans l’métro. Et sinon mon boss me donne des sueurs froides. Tsé que j’risque de m’faire bumper à job ?
― Quoi ?
Je n’ai pas tout compris, mais le moment a l’air important.
― Attends… Je te prépare un thé chaud et tu vas t’asseoir pour tout me raconter. Ça marche ?
Elle opine du chef.
Moins de deux minutes plus tard, je m’empresse de la rejoindre, deux tasses à la main. C’est notre nouveau rituel du soir. Je mets en route la bouilloire à six heures trente pétantes – bon aujourd’hui, j’en ai remis à chauffer – et je nous fais un thé, souvent à la cannelle. Ça nous requinque.
Mon amie a ôté son manteau et le laisse mollement tomber sur le bras de l’ours Ben. Elle se jette presque sur la tasse que je lui tends.
― T’es une amie au top ! dit-elle en se réchauffant les mains contre la céramique.
― On a bien besoin d’un peu de réconfort et tu as l’air épuisée. Alors dis-moi, ton boss t’a encore fait des misères ?
Violette réprime un frisson et secoue la tête.
― Au travail, ça ne va vraiment pas fort. Depuis quelques jours, il y a un nouveau venu dans la boîte. Un p’tit con d’arriviste, du genre fils à papa qui a tout ce qu’il veut, tout cuit dans l’bec. Tout le monde dit qu’il veut ma place et c’est sûr qu’il va l’avoir. Et moi, je vais m’faire bumper !
― Bumper ? Ça veut dire virer ?
― Rétrograder, pour être plus exacte.
Elle boit une gorgée de thé, déglutit puis inspire un grand coup. Ses yeux verts sont plus ternes que d’habitude et j’ai l’impression qu’elle est à deux doigts de craquer.
― Je peux oublier la promotion sur laquelle je comptais, mais en plus, j’ai peur d’être affectée à un service de moindre importance ou qui ne m’intéressera pas, me confie-t-elle, les yeux embués de larmes contenues.
Je fronce les sourcils.
― Mais… C’est dégueulasse !
Elle hoche tristement la tête.
Je peste un moment contre ces dirigeants sans scrupule, puis pose une main compatissante sur l’épaule de mon amie. Je la soutiens du fond du cœur et j’espère qu’elle se fait des idées. Je sais à quel point Violette s’investit dans tout ce qu’elle entreprend et je tente de la rassurer de mon mieux :
― Tu te donnes toujours à cent pour cent. D’après ce que je sais, ton travail est très apprécié. Ne te fais pas de souci. Toute cette histoire n’est peut-être basée que sur des racontars de bureau.
Elle approuve sans grande conviction.
― J’espère que tu as raison… Mais quelle journée ! Chu tannée d’avoir couru partout pour prouver c’que j’vaux. Pis alors les gens sont fous avec toute cette neige, on dirait qu’ils n’en ont jamais vu ! Même si j’ai quitté l’agence plus tôt, j’ai cru que je n’pourrais pas rentrer, ce soir.
― Je confirme. De pareilles chutes de neige à Paris, je crois que ce n’est pas arrivé depuis les années quarante. Les Franciliens n’y sont pas très habitués.
― On est quand même loin des bordées d’neige, fait remarquer Violette, en digne connaisseuse du sujet. La visibilité n’est pas terrible, c’est sûr, mais j’préfère ça que d’la sloche ou d’la glace noire.
― De la quoi ?
― De la sloche, répète Violette en insistant bien sur le son que ce mot produit. C’est quand la neige est trop molle et pleine d’eau. Pis la glace noire, tsé, c’est quand la couche de glace est si fine qu’on ne la voit pas sur le bitume. Une vraie traîtresse, celle-là !
― Ah je vois…
Je prends une autre gorgée de thé et Violette se lève. Je tends la main pour la débarrasser de son mug vide et je l’enjoins à aller se reposer.
― Je fermerai le rideau et la porte de la boutique avant de sortir Sherwood. Comme ça, tu seras tranquille.
― Merci, ma chouette.
Elle m’adresse un sourire fatigué, qui ne lui ressemble guère. Cette journée l’a vraiment déprimée.
― Fais attention avec ce temps, me recommande-t-elle tout en attrapant ses affaires.
― Pas de souci, ce sera une promenade express. Comme tu le sais, Sherwood n’est pas très fan des sorties nocturnes.
Elle hoche la tête avant de grimper les premières marches.
― À tout à l’heure ! Moi, je vais me faire couler un bain.
― D’acc !
Elle a bien mérité de se délasser dans un bon bain. L’appartement de Violette est plus petit que le mien mais il lui offre le luxe extravagant d’une baignoire balnéo. C’est fou !
Je la vois disparaître à mi-hauteur de l’escalier et me retourne. Je n’ai pas le temps d’arriver au comptoir pour reposer nos tasses vides, que le magasin est subitement plongé dans le noir.
― Hé merde !
― Alors ça, c’est la cerise sur le sundae, ronchonne Violette du haut de l’escalier. Cibouère ! Quelle ostie d’journée !
Les jurons et l’intonation aiguë qui me parviennent traduisent un début de panique évident. À tâtons, je pose mes tasses et cherche mon smartphone. Quand mes doigts rencontrent la surface lisse de sa coque en silicone, je le retourne en quatrième vitesse et active l’application lampe de poche.
― Ne bouge pas, Violette ! Je viens t’éclairer.
― Tabarnak ! J’bouge pas, non, ou j’risque une belle gamelle !
Je grimpe une volée de marches sous un halo de lumière bleutée et j’accompagne Violette jusqu’au palier. Derrière la porte de mon appartement, j’entends les Ahiiiioouuuuuu ! de Sherwood. Comme souvent à cette heure, son réveil se fait en fanfare et j’ai l’impression qu’il donne un concert pour prouver qu’il couvre autant d’octaves que Michel Polnareff dans sa chanson Goodbye Marylou.
Violette fouille frénétiquement dans les poches de son manteau, trouve son propre mobile et éclaire la serrure.
― Ça va aller ?
― Oui, oui, s’empresse-t-elle de répondre. Maintenant tout va bien. J’ai un peu les jambes en coton d’avoir manqué de tomber, mais ça va. File rassurer le pitou ! Moi je vais profiter de cette panne pour prendre un bain chaud aux chandelles.
― Ah… Euh, OK ! Tu crois que la panne concerne seulement le magasin ou tout l’immeuble ?
― Aucune idée.
Alors que je compose fébrilement le numéro de mon électricien sur l’écran de mon mobile, toute trace de panique semble oubliée chez mon amie. Violette n’est pas du genre à tirer des plans sur la comète, à tergiverser ou à s’inquiéter plus que nécessaire. En général, elle s’adapte et prend la vie comme elle vient. J’admire ça, surtout quand pour moi, c’est le chaos. Bien loin de m’imaginer prendre un bain, j’ai plutôt envie de préparer un sac rempli de vivres et d’un tas de trucs de première nécessité pour Sherwood, Violette et moi, dans le cas où il faudrait évacuer l’immeuble. Voire le quartier. Ou même la ville entière. Je crois que cette coupure de courant me met dans un état de stress monstre.
― Allô ? tenté-je quand la tonalité s’interrompt.
Une voix grave et hésitante me répond d’un ton atone.
― Argh ! Un répondeur, c’est bien ma veine.
Je raccroche en soufflant d’agacement. Violette secoue la tête.
― Te bile pas, ma chouette. C’est sûrement une panne dans l’immeuble.
― Hum…
Je m’éclaire à nouveau et je hausse les épaules, guère convaincue. Le système électrique de l’immeuble est aussi particulier que son agencement et je crains déjà que la coupure ne concerne que mon triplex.
― Je vais réessayer d’appeler. Au pire, je laisserai un message.
― Tiens-moi au courant, s’amuse Violette en dodelinant de la tête.
― Ha ! Ha !
Je laisse échapper un rire nerveux et lui adresse un petit geste de la main.
La porte de l’appartement de Violette se referme sur son visage souriant et j’essaye de me reprendre. Toujours à la lumière de mon smartphone, j’enfonce ma clé dans la serrure et pousse le battant. Une tornade de douceur me submerge aussitôt. Comme toujours, Sherwood m’accueille avec cette ferveur inconditionnelle qui me fait si chaud au cœur. Je m’accroupis et l’enveloppe de mes bras, émue de sentir sa petite langue toute mouillée et toute douce sur mes mains et mon visage, pendant que son corps se tortille de bonheur.
― Moi aussi je suis contente de te voir !
Je referme la porte derrière moi et jette un coup d’œil à la rue, que j’aperçois depuis la grande fenêtre du salon. Dehors, je distingue le halo des lumières urbaines. La panne n’est-elle liée qu’à l’immeuble ? Je me retourne pour appuyer sur l’interrupteur.
― Eh bien, ça alors ! Le courant est revenu, jubilé-je.
Je sors sur le palier, flanquée d’un Sherwood plus pot de colle que jamais.
Violette m’apparaît dans le faisceau de lumière de son appartement.
― Je viens de voir ça aussi, dit-elle en désignant le luminaire de son entrée.
Elle a dû faire les mêmes gestes que moi, quasi en simultané.
― Mais je vais me faire un bain aux chandelles quand même, ajoute-t-elle avant de me saluer à nouveau. À tantôt !