25, faubourg des étoiles
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Chapitre 7 : Winter evening
(Bougie aux parfums de myrrhe et d’orange confite)
1210 décembre
En poussant la porte de l’appartement ce soir-là, je sens des odeurs qui me sont inconnues mais qui me mettent immédiatement l’eau à la bouche. Un peu plus tôt dans la journée, Violette m’a demandé l’autorisation de prendre ses quartiers dans ma cuisine. Et j’ai tout de suite accepté. Elle tient absolument à reproduire un plat typique de chez elle et, à en croire les effluves qui me parviennent, elle doit se débrouiller comme une cheffe !
― C’est toi, Avril ? s’enquiert-elle au moment où je franchis le seuil.
Sa question prête à sourire et je sens mes lèvres s’étirer tandis que je me déleste de mes emplettes et accroche mon manteau à une patère ancienne, faite d’entrelacs de fer forgé laqué de blanc patiné. L’appartement regorge de ce genre d’objets d’un autre temps, modernisés par le travail habile d’artisans. Ma grand-tante Cécile aimait chiner et donner une seconde vie à ces trésors oubliés.
― Pas de panique Violette, c’est bien moi ! lancé-je en posant mes clés dans le vide-poche. Les invités ne sont pas encore arrivés.
Une louche à la main, Violette apparaît dans le séjour. Aussitôt, Sherwood fonce vers elle et s’assoit bien sagement à ses pieds. Patte levée, yeux suppliants, ce petit malin quémande à manger.
― Ce n’est pas pour toi ça, lui dit Violette.
Comprenant qu’elle ne calera pas, Sherwood souffle bruyamment et s’en va se coucher sur le tapis du salon. Dans l’entrefaite, le regard de Violette s’arrondit.
― Tabarnak !
Elle tourne les talons pour regagner la cuisine en quatrième vitesse.
― Sti qu’j’ai eu chaud. Je croyais que le repas brûlait ! s’écrie-t-elle. Je pense avoir fait un truc pas mal pour une fois, alors je n’voudrais pas tout rater.
Elle réapparaît une seconde plus tard, fourchette brandie dans une main, une de mes petites cocottes en céramique dans l’autre.
― Veux-tu goûter, ma chouette ?
Le contenu du récipient dégage un fumet irrésistible.
― Oh ça oui, je veux goûter, salivé-je. Je mets vite le dessert au frais et je suis toute à toi.
J’attrape les deux boîtes dont je me suis déchargée dans l’entrée, file les mettre dans le réfrigérateur et rejoins Violette en trois enjambées. Avec une fierté non dissimulée, mon amie me tend le contenant rempli à ras bord de sa savoureuse recette qui, à première vue, est réalisée à partir de pâte brisée.
― Ça a l’air super bon ! dis-je en attrapant la fourchette.
Je souffle sur une première bouchée, en hume le délicieux fumet. Il y a de la viande et des oignons hachés, et je sens des odeurs de céleri, de laurier et peut-être même de cannelle. Connaissant Violette, il y a sûrement de la cannelle.
― J’imagine que c’est un plat hyper light qui ferait frémir les nutritionnistes.
Violette se met à rire, puis elle hausse les épaules.
― On va dire que c’est un plat réconfortant.
― Va pour un plat réconfortant ! Ça me convient très bien, ça.
Je mastique consciencieusement, tout en approuvant la manière dont Violette voit les choses. Culinairement parlant, son opinion est à l’opposé des diktats de certains magazines féminins qui traquent la moindre goutte de graisse dans les recettes de cuisine. Alors oui, j’estime que c’est important de faire attention à ce que l’on mange, mais ça ne doit pas tourner à l’obsession et à la privation extrême. C’est tellement plus sympa de qualifier un plat de réconfortant, que de dire qu’il est tellement calorique qu’on peut prendre deux kilos rien qu’en le respirant.
― Hummmm, mais c’est délicieux, avoué-je après avoir pris le temps de déguster. On va se régaler, ce soir !
Ragaillardie par la belle humeur de mon amie et par la générosité du repas qu’on s’apprête à partager, j’oublie que la journée a été morose et je mets un morceau de pomme de terre dans ma bouche. Je ferme les yeux pour mieux apprécier. C’est tout chaud, ça sent les épices et les produits de terroir. J’imagine de longues veillées d’hiver dans un chalet au Québec, pendant que les caribous font les fous dans la neige. Réconfortant est vraiment le mot le plus approprié pour décrire ce plat.
― C’est pile ce qu’il me faut après une journée de boulot stressante. Ça s’appelle comment ?
Violette met un poing sur sa hanche et m’adresse un clin d’œil.
― Ça, ma chouette, c’est une tourtière traditionnelle et faite maison. Tu aimes ?
J’attire la petite cassolette vers moi.
― Ah mais j’adore !
J’avale une bouchée supplémentaire, goulûment.
― Qu’y a-t-il, là-dedans ?
― Eh bien…
Violette prend le temps de la réflexion et se lance dans une explication culinaire digne d’une émission de télévision :
― La tourtière se cuisine avec de la viande hachée, de l’oignon et du céleri. J’ajoute aussi de l’ail et puis des pommes de terre, parce que ma recette ressemble à celle de la tourtière de Saguenay, commence-t-elle en modulant sa voix et en allant prendre place derrière l’îlot.
― Saguenay ?
― C’est une ville du Québec, élude-t-elle avant de poursuivre l’énumération consciencieuse des ingrédients qui ont servi à sa préparation : j’ai aussi mis du laurier, de la sarriette, du thym, du romarin, de la noix de muscade et de la cannelle. Un peu de bouillon de bœuf, sel, poivre…
Ah ! J’avais vu juste pour la cannelle, pensé-je.
― J’ai suivi la recette traditionnelle de ma famille, et tout cuisiné toute seule, ajoute-t-elle fièrement.
Elle tourne sur elle-même puis lève les bras en contractant ses muscles, façon super girl.
― Pas mal, hein ?
Je lève le pouce et lui décoche un clin d œil.
― Bravo, c’est super bon !
― Ça te plaît vraiment ?
― À bien y réfléchir, je dois dire que c’est un surprenant mélange, mais c’est tellement réussi que ça a un goût de retournes-y. Il me tarde de passer à table.
Violette en rougit presque de plaisir, approuve d’un hochement de tête convaincu et bat des mains.