25, faubourg des étoiles

Laetitia Arnould · Chapitre 20 sur 29 · partie 1/6

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25, faubourg des étoiles

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Il se tait et je songe à son appartement sens dessus dessous.

Je dirige volontairement la conversation sur la région où je suis née, sur les forêts, les rivières, les châteaux et les grottes. C’est là qu’il me demande si j’ai un petit ami périgourdin. Mon cœur manque un battement et je me racle la gorge pour empêcher ma voix de partir dans les aigus. Qui pourrait penser que cette question est anodine ? Pas Violette, en tout cas. Je l’imagine déjà m’envoyer des signaux d’alerte, me disant « C’est le moment. Ça clique entre vous. Vas-y, embrasse-le ! ».

― Plus de petit ami périgourdin depuis que le dernier en date est parti vivre à Vienne avec mon ancienne meilleure amie, dis-je le plus posément du monde. 

― Ouch !

Je confirme d’un hochement de tête.

― C’était un fils de bonne famille. Je crois que j’en étais folle. Ou alors c’est mon amour de l’amour qui me rendait folle de lui, je ne sais pas trop. Nous étions jeunes. Il me promettait monts et merveilles et je le croyais. Un 24 décembre, je l’ai surpris avec Clio…

― Un 24 décembre ?

― Oui.

― Avec votre ex meilleure amie ?

― Celle-là même.

Je prends le temps d’une brève inspiration.

― Ils m’ont regardée d’un air provocateur et victorieux qui m’a longtemps hantée. Ça a même eu un effet dévastateur sur moi. Pierre était le premier, vous comprenez. Ce que j’ai vu comme une trahison a brisé le rêve puéril d’un grand amour qui dure toute la vie.

Je marque une pause tandis que Devon plonge son regard dans le mien.

― C’est probablement très idiot de ma part, mais ce jour-là, je me suis fait la promesse de ne plus croire au sourire princier d’un fils de bonne famille, dis-je d’un trait. Car derrière de jolies manières, de belles louanges et des baisers d’une douceur enveloppante, peut se cacher un cœur dur, insensible et froid.

― « Les princes, ce sont les pires », comme dirait ce cher Kristoff

à Anna 20 , cite Devon avec un sourire contrit.

― Oh, je vois que vous connaissez vos classiques.

Devon penche la tête d’un air faussement modeste.

― Bien évidemment.

Nous rions.

― Pensez-vous encore aujourd’hui que vous ne pouvez pas faire confiance à ce genre de personnage ? s’enquiert-il en retrouvant son sérieux.

Je hausse sensiblement les épaules.

― Je suis suffisamment sensée et mûre aujourd’hui pour savoir que la bonté comme l’avanie peuvent résider dans n’importe quelle âme.

Il approuve tandis que ses doigts triturent nerveusement le bord de la table basse.

Je m’efforce de rire à nouveau.

― Avant que vous ne me le demandiez, ou que vous vous souciez de mon sort, sachez que je me suis très bien remise de cette rupture, ajouté-je en secouant mes mèches brunes. De l’eau a coulé sous les ponts, comme on dit. Je crois que celui qui fut mon premier amour n’a même jamais été vraiment amoureux de moi.

― Ce qui faisait de lui un parfait idiot, murmure Devon en plantant à nouveau son regard dans le mien.

Je me sens rougir d’avoir son attention braquée sur moi.

Il y a un silence puis…

― Et vous ? demandé-je, afin d’inverser la situation. Partagez-vous la vie d’une future madame Francœur ? Peut-être est-ce cette personne à qui vous avez acheté votre première bougie au Faubourg des Étoiles ? Ou cette fameuse céramique au marché des Abbesses ? 

Devon se met à rire.

― Ces deux présents étaient pour la même personne, en réalité.

― Alors c’est une relation qui dure…

― Absolument. Ça fait environ trente ans que je l’aime.

Je me tourne vers lui, interdite, ce qui lui déclenche un nouvel éclat de rire.

― Je l’appelle Babou, Mamina, Granny ou Nonna Alberta.

Comme j’écarquille les yeux, il précise :

― Elle a quatre-vingt douze ans et je lui rends visite aussi souvent que je peux, dans la vieille demeure familiale de Houdan, à une heure de Paris.

― Votre grand-mère ?

Il opine du chef.

― Pas de petite amie ? insisté-je, avant de me maudire intérieurement pour ma spontanéité.

Devon me considère un instant.

― En fait, j’ai longtemps refusé d’envisager la simple notion d’aimer, de m’attacher.

Sa réponse me laisse perplexe.

― Ah oui ?

Il hoche pensivement la tête.

― Quand on est indifférent à tout et à tout le monde, j’estime qu’on peut se sentir invincible, et cette pensée m’a longtemps conforté dans l’idée de rester seul. On devient vulnérable dès qu’on tient à quelqu’un. Ouvrir son cœur, ça peut être aussi euphorique que terrifiant.

Je l’écoute en retenant mon souffle. Quelque part, je lui trouve autant raison que tort.

― C’est vrai que tomber amoureux revient à éprouver un mélange de crainte et de bonheur, mais j’estime que ça vaut le coup d’essayer, dis-je en penchant la tête sur un côté.

― Sans doute… c’est probablement pour cela que j’ai repensé, petit à petit, ma façon de voir les choses.

Je le dévisage à mon tour.

― Vous avez donc des vues sur quelqu’un, spéculé-je en simulant un certain amusement.

Il regarde dans le vague avant de se retourner vers moi, la commissure de ses lèvres relevée dans son éternel demi-sourire.

― C’est peut-être encore tôt pour l’admettre publiquement.

― Ah…

― Mais ça se pourrait bien.

Il m’observe un peu trop longtemps et je me détourne. Mon cœur chavire et je me sens idiote de réagir ainsi. Les propos de Devon ont un effet étrange sur moi. Ça se passe quelque part vers le plexus solaire. Une sensation de gouffre, de manque, de fourmillement. Et une torsion qui me monte jusqu’à la gorge. Suis-je jalouse ? Ce serait ridicule.

D’un autre côté, je ne peux pas nier que ma relation avec Devon a considérablement évolué, au cours de ces dernières heures. Je remarque que le fait de passer du temps avec une même personne, dans un environnement personnel, renforce considérablement les liens. Bien loin des rencarts ponctuels, des speed datings à la mode, il ne doit pas exister plus sûre manière d’apprendre à mieux connaître quelqu’un. Et à l’apprécier.

La conversation se poursuit et je remarque que nous pourrions échanger comme ça des heures durant. Nous avons des milliers de choses à nous dire. Devon aime les séries télé du genre fantastique, comme moi, mais il déteste les comédies romantiques, pas comme moi. J’apprends qu’il mange essentiellement bio, je lui confie que les ingrédients que j’utilise pour mes bougies sont naturels – OK, rien à voir, si ce n’est qu’on a une âme d’écolo qui s’ignore, tous les deux – puis nous parlons de nos romans préférés. Pour lui, c’est incontestablement Gatsby, le magnifique de Francis Scott Fitzgerald. Pour moi, c’est Jane Eyre de Charlotte Brontë. J’emporte toujours un vieil exemplaire écorné avec moi, cadeau de ma grand-mère quand j’avais dix ans. Finalement, nous en venons à reparler plus longuement de nos familles respectives. Devon a un frère aîné – Sebastian – qui vit au Japon depuis cinq ans et dont il a rarement des nouvelles. Je lui confie mon statut d’enfant unique et lui parle de mes parents, de leur folie de faire le tour du monde et de leur longue étape sur l’île nippone, justement. Ce qui nous fait un point commun supplémentaire, songé-je brièvement. 

Pendant que des paillettes de neige humides tombent dehors, Devon me raconte son enfance. Il parle de l’autorité excessive et de l’exigence de son père. De l’impression qu’il a toujours eue d’être un mouton noir. De ne pas être le préféré.

― Ce que je faisais enfant ou adolescent ne l’a jamais intéressé et d’aussi loin que je m’en souvienne, il y a toujours eu cette comparaison entre mon frère et moi. Je ramenais des bonnes notes de l’école, Sebastian ramenait une médaille d’or au championnat de natation régional. Je lisais dans mon coin parce que j’avais envie d’apprendre, de découvrir des mondes mystérieux et cachés. Pendant ce temps, Sebastian avait plein de copains qui l’adulaient et avec lesquels il participait à toutes les compétitions sportives des environs.

J’ai un soupir de compassion.

― On croit communément que tous les parents aiment leurs enfants à égalité, mais je pense que ce n’est pas toujours vrai, songé-je à haute voix.

Devon m’observe en hochant la tête.

― En effet.

― Vous ne vous voyez plus, avec Sebastian ? lui demandé-je.

Il pince un peu les lèvres avant de répondre.

― Devenus adultes, l’écart entre mon frère et moi s’est fatalement intensifié. Il a fait de brillantes études et il a intégré le pôle financier de l’entreprise familiale. Moi, j’ai obtenu une licence de lettres modernes et ensuite je suis parti. J’avais besoin de voyager, de prendre de la distance avec ce père qui semblait me reprocher tant de choses. Secrètement, j’espérais aussi que mes voyages me rapprocheraient de ma mère. Mais chaque fois que je la voyais, elle était sur un tournage ou donnait une interview. Elle n’avait pas de temps pour moi, je crois.

La voix fêlée, il évoque plus longuement le souvenir de sa mère, disparue trop tôt.

― Une actrice ? dis-je, stupéfaite.

Il répond d’un hochement de tête et son expression feint l’indifférence, mais je sens bien que ce sujet le touche particulièrement. Ce qui est bien compréhensible. 

― Partie pour les États-Unis quand j’avais sept ans et mon frère neuf, ajoute-t-il. Elle était née là-bas, de parents immigrés irlandais. C’est dans son appartement que je vis aujourd’hui. Une des seules choses qu’elle m’ait laissées. Ainsi que mon prénom, choisi par elle.

Je pose une main compatissante sur son bras.

― Je suis désolée…

Il me contemple un moment puis détourne le regard et se lève. Son émotion est si forte, tout à coup, qu’elle en est presque palpable. Il se dirige vers la fenêtre, appuie le front contre le carreau et contemple la rue.

― Elle adorait Montmartre, murmure-t-il. Mais l’appel de la gloire était trop fort. Elle rêvait de cérémonies des oscars, de grands rôles, de faire les unes des magazines et de déambuler dans Hollywood Boulevard. Élever deux fils ne faisait pas partie de son chemin de vie. J’imagine que, parfois, certains rêves l’emportent sur toute volonté, que l’on soit une mère à l’esprit tourmenté, ou un fils qui espère échapper à un destin tout tracé.

Il marque une pause puis soupire.

― Je me sentais plus proche d’elle que de mon père, mais ça ne l’a pas empêchée de partir. J’aurais aimé la rendre fière de moi.

J’abandonne ma tasse sur la table basse pour le rejoindre près de la fenêtre.

― Je comprends, chuchoté-je d’une voix émue. Et je suis certaine qu’elle l’est, de là où elle vous voit.

J’ai envie de le lui prouver en disant à quel point il est élégant, cultivé et intelligent, mais ma voix se bloque dans ma gorge.

― Je crois que si je m’accroche autant au magasin et si je veux tellement réussir à faire repartir l’activité, c’est autant parce que je souhaite rester ici que parce que j’ai envie de voir briller un peu de fierté dans les yeux de mes parents.

Devon observe pensivement la rue. Dehors, le ciel a cessé de saupoudrer le bitume de sa neige mouillée et un maigre rayon de soleil caresse sa joue.

― Ils peuvent être fiers de vous, répond-il comme en écho à ce que je lui ai dit un peu plus tôt.

Je garde le silence, incapable de trouver quoi dire. Si Devon m’est apparu comme un être amer de prime abord, et s’il a toutes les raisons de l’être, je suis heureuse de constater à quel point sous ses airs froids et distants, cet homme a le cœur tendre. 

Mon absence de réponse doit le surprendre car il se retourne, l’œil brillant.

― Nous n’avons pas parlé de nos rêves. Dites-moi, quel est celui que vous souhaiteriez le plus voir se réaliser ?

Je me redresse, réprime un frisson qui me parcourt le long de la colonne vertébrale. Je ne sais pas trop quoi penser de sa question ou alors si, mais je me sens si bête à cet instant, que je préfère garder mon rêve pour moi.

― Allons, Avril Renard, tout le monde a un rêve, insiste-t-il en me rejoignant.

― Des rêves d’enfant, tout au plus, dis-je en secouant la main.

Il hoche la tête et son regard se perd dans le vague.

― Les rêves d’enfant sont comme des étoiles filantes, philosophe-t-il. Ils brillent si furtivement qu’ils semblent impossibles à retenir. Pourtant, je suis convaincu qu’ils restent toujours en nous.

Ses yeux, intensément bleus, se reposent sur moi.

― Petit, je rêvais d’être archéologue pour découvrir les secrets de l’Histoire et de la Préhistoire, ou bien astronaute pour décrocher la lune, ou encore acteur, pour pouvoir vivre des dizaines de vies différentes, ajoute-t-il en riant. Même si je sais que je ne serai jamais rien de tout ça, j’ai toujours le même goût pour l’astronomie, les grandes fresques historiques. Quant à mes rêves d’enfant, ils se sont mêlés pour n’en former plus qu’un seul. Aujourd’hui, j’aimerais être écrivain, inventer des vies, m’inspirer du cosmos et développer des intrigues historiques passionnantes.

J’approuve d’un mouvement léger.

― Un bon compromis et un beau projet, concédé-je.

Il acquiesce et je devine, à son regard braqué sur moi, qu’il attend que je lui confie ces fameux souhaits que l’on s’invente en notre for intérieur, et que l’on fait croître au fil des ans.

― Vous pourriez aussi être un excellent photographe, le complimenté-je.

― Merci beaucoup.

Il cale son épaule contre la vitre.

― Et votre rêve, alors ?

J’inspire un grand coup.

― Mon plus grand rêve, depuis petite fille, c’est de rendre mes parents fiers de moi, finis-je par dire. Juste ça.

Un silence suit mon aveu. Comme Devon ne répond pas, je précise :

― C’est idiot, sans doute.

― Absolument pas.

Devon fronce les sourcils et cherche mon regard.

― Vous savez quoi, Avril Renard ? Ce n’est pas idiot du tout et nous allons tout faire pour que vous le réalisiez, ce rêve.

Il hoche la tête avec conviction, quitte sa position et se rue à nouveau sur la tablette numérique, avant de revenir se positionner devant moi.

― J’ai oublié de vous dire que j’ai sponsorisé une première photo que j’ai mise en ligne sur le compte Instagram du Faubourg des Étoiles, m’apprend-il en me tendant l’appareil. Attendez-vous à accueillir bientôt plus de clients. 

Je ne suis pas certaine de tout bien comprendre, mais si ça peut m’aider à ne pas faire couler le navire, je les accueille volontiers.

― Je n’y connais rien dans tout ça, mais merci.

Je pose la tablette sur un guéridon et relève la tête un peu trop vivement. Nos visages sont brusquement si proches que je sens le souffle de Devon sur ma joue. À cet instant, je suis absolument fascinée par l’étincelle dans son regard.

― Je t’en prie, dit-il au bout d’un moment, pile quand j’ai le sentiment qu’il est plus que contre-indiqué de maintenir entre nous ce vouvoiement protocolaire et toute la distance qui lui incombe.

La voix de Devon n’est plus qu’un murmure rauque et je frissonne. Troublée par son changement d’intonation, je suis comme magnétisée par ses lèvres, qu’un mince filet d’air sépare des miennes. Je déglutis et ma capacité de raisonner est soudainement en chute libre. Sans même m’en rendre compte, je réduis l’espace entre nous et pose ma bouche sur la sienne. Le contact me surprend tellement que je me retire aussitôt, mais une main de Devon passe sous ma nuque et sa bouche s’empare de la mienne avec une douceur maîtrisée, absolument délicieuse. L’espace de quelques secondes hors du temps, j’ai l’impression que les parois de la boule à neige dans laquelle j’ai construit ma vie, se sont subitement fissurées pour le laisser entrer, lui.

Le téléphone sonne à cet instant et Devon rompt le contact à regret. Il baisse les yeux, consulte l’écran de son iPhone et soupire.

― Décidément, grommelle-t-il.

Les doigts effleurant mes lèvres, je soutiens son regard.

― C’est insistant. V… ton père ? 

Devon hausse les épaules.

― C’est un appel de la direction, m’informe-t-il, un peu essoufflé. Je sais bien que je devrai répondre de mes actes tôt ou tard, mais… Bon.

Le visage redevenu grave, il m’adresse un sourire contrit.

― Je suis désolé.

Il me regarde encore et fait un geste évasif, traduisant sans doute l’incohérence de ses pensées, ou de ses actes.

Rougissante, je détourne les yeux sur son pouls que je vois battre à son cou.

― Je comprends, parviens-je à ahaner.

Et je m’efforce de sourire.

Je me cale contre l’accoudoir de mon fauteuil et Devon ramasse ses affaires, avant de les faire disparaître dans la chambre qu’il occupe, d’enfiler un manteau et de sortir, son smartphone collé à l’oreille et sans même me laisser le temps de comprendre ce qui vient de se passer. Mon monde est totalement sens dessus dessous. À tel point que j’ai l’impression que cette étonnante boule à neige qui forme mon microcosme, vient d’être séparée de son socle et roule, roule, roule encore, quitte à se briser.

 

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Chapitre 12 : Dear santa 

(Bougie parfumée au bois de cèdre, pommes au four et cookies) 

2117 décembre

Ce matin, à l’heure de l’ouverture, j’ai la surprise de croiser le regard d’une femme d’une cinquantaine d’années, qui semble faire le pied de grue devant le magasin depuis un moment. Intriguée, je déverrouille la porte et tire le battant. Le rideau métallique est levé depuis plus de deux heures, Violette a quitté l’immeuble avant le lever du jour et je me retrouve seule avec Sherwood, prête à passer une journée extrêmement calme. Je ne m’attendais pas à recevoir une cliente si tôt, surtout que la journée d’hier n’a pas été des plus commerciales. Quelque part, j’étais persuadée que les efforts de Devon n’aboutiraient à rien. Mais peut-être que cette journée va marquer un tournant pour le magasin.

― Bonjour ! claironné-je avant de baisser le volume – mon accès d’enthousiasme ne doit pas se traduire par une voix haut perchée qui risque d’être exaspérante.

L’inconnue me salue en retour et entre dans la boutique avec l’œil aiguisé de celle qui sait précisément ce qu’elle cherche.

― Puis-je vous aider ? demandé-je poliment.

Elle acquiesce.

― Sur votre compte Instagram, vous mettez en scène une collection de bougies dont le nom est « Décembre à Paris », il me semble. Je me demandais si vous vendiez ce modèle en coffret ou en lot avec d’autres produits. C’est pour offrir à ma fille qui passera les fêtes avec moi, cette année. Elle adore tout ce qui a un rapport avec la capitale et elle aime beaucoup la neige.

Pour la première fois depuis que j’ai ouvert le magasin, je ne perds pas une seconde en atermoiements inopportuns. Au lieu de me demander pendant des lustres ce que je peux proposer, le déclic me vient tout de suite. Dans mon esprit, je visionne les mises en scène et les photographies que Devon a faites de mes produits et j’imagine tout de suite à quoi pourrait ressembler un assortiment destiné à être offert. Sur un rayonnage, j’attrape une petite bouteille de parfum d’ambiance.

― Le coffret « Décembre à Paris » est personnalisable à l’envi, dis-je d’une voix sûre. Il comprend la fameuse bougie présentée dans sa jolie bonbonnière avec, au choix, une composition parfumée et son diffuseur « sapin » en céramique, la bougie « Matin de givre » dans son photophore aux motifs de flocons, ou un de ces grands mugs « Reste au chaud ». La cavité du support qui accompagne la tasse est prévue pour accueillir une bougie chauffe-plat. Ce dispositif permet de garder la boisson chaude, plus longtemps. 

La cliente se mordille les lèvres. Comme elle me paraît hésitante tout à coup, je sens un pincement quelque part entre mon ventre et ma poitrine. L’espace d’un instant, je me suis sentie pleine d’assurance, prête à faire l’éloge de chaque article mis en vente. Mais à présent, je ne sais plus quoi faire de mes mains et mes pensées s’affolent. Qu’ai-je fait ou dit pour mettre ma cliente mal à l’aise ? Ai-je été trop insistante, trop démonstrative ? Ah la la ! On ne naît décidément pas avec le commerce dans le sang, c’est un fait. 

― Est-il possible de ne pas faire de choix ? demande-t-elle finalement, sourire aux lèvres.

Comme je cligne des yeux trois fois de suite, aussi muette qu’une carpe et aussi molle que l’intérieur d’une huître, la charmante quinquagénaire s’explique :

― Je suis très tentée par les articles que vous venez d’énumérer et j’aimerais savoir si vous pouvez tout emballer dans un seul coffret : les deux bougies, le photophore, le mug avec son socle et ce joli diffuseur avec la composition parfumée.

― Ah d’accord ! 

Allez Avril ! m’exhorté-je. C’est ta chance. Alors bouge-toi !

― Bien sûr ! J’ai de très jolies boîtes disponibles en plusieurs tailles. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous faire voir les différents modèles que je propose.

J’attrape le mug en plus du diffuseur et me dirige vers le comptoir. Je le contourne, me saisis des deux bougies choisies par ma cliente et lui présente l’ensemble. Presque parallèlement, j’extirpe une boîte en carton solide ajouré, qui se ferme grâce à un aimant caché sous une doublure en papier orné d’étoiles et de flocons. Pour le rabat, j’ai choisi deux motifs différents auprès de mon fournisseur : celui avec un sapin de Noël et un autre avec la tour Eiffel et des flocons parfaitement ciselés.

― Celle-ci sera parfaite, s’enthousiasme ma cliente, en désignant la boîte avec la Dame de fer. C’est précisément ce que je recherche.

J’opine du chef.

― Vous avez bon goût. L’ensemble sera du plus bel effet.

Enchantée par le compliment qui m’est sorti tout seul, ma cliente est tout sourire tandis que je compose le coffret tout en prenant grand soin de chaque objet.

À cet instant, le grelot de l’entrée se fait entendre et je lève la tête pour voir apparaître un adolescent un peu hagard.

J’écarquille les yeux. Un deuxième client ? Si vite ?

Derrière lui, j’aperçois la rue du Faubourg-Montmartre, déjà envahie par la foule alors qu’il n’est même pas neuf heures et quart. Le IXe arrondissement est toujours soumis à une certaine agitation, entre les voitures alignées, les visiteurs au nez en l’air, les trottoirs bondés. Si les autres jours, j’ai l’impression que ma boutique a été frappée d’un sort d’invisibilité digne d’un roman fantastique, aujourd’hui, je remarque qu’on s’arrête pour observer la vitrine. Et qu’on entre, aussi. Une troisième personne pousse la porte, faisant tinter une fois de plus un grelot plus enjoué que jamais.

― Merci pour votre visite, madame. Passez une excellente journée !

Ma première cliente repart toute heureuse de son acquisition et l’adolescent arrivé après elle s’approche du comptoir. Je remarque qu’il triture nerveusement son bonnet en tricot kaki et qu’il déglutit plusieurs fois d’affilée, tout en regardant les compositions présentées à côté de la caisse enregistreuse. Sa timidité est touchante.

― Bonjour jeune homme. Puis-je vous aider ?

Il acquiesce et écarquille les yeux.

― Ma petite copine adore ce genre de trucs, dit-il en montrant mes créations. J’aimerais bien lui faire un cadeau de Noël un peu original.

Il plonge la main dans sa poche et ressort un billet de vingt euros.

Je hoche la tête et passe de l’autre côté du comptoir pour me saisir d’une petite cage en métal peint en blanc. Sous les yeux du jeune homme, je dispose une jolie mousse ivoire à l’intérieur, avant de placer une version sobrement présentée de ma bougie « Songe d’une nuit d’hiver », celle qui est la plus romantique à mes yeux. J’ouvre un sachet contenant des flocons en feutrine et d’autres en plastique argenté. J’en parsème l’intérieur de la cage avant d’emballer le tout dans du papier transparent pailleté, auquel j’ajoute un joli nœud scintillant. 

― Est-ce que ce genre de composition vous plaît ?

― Euh… 

L’adolescent semble apprécier mais ne répond pas tout de suite. Comme il continue à froisser machinalement son billet, je devine sans mal la cause de son hésitation.

― Oui, ça a l’air bien, ajoute-t-il. Combien est-ce que ça coûte, s’il vous plaît ?

― Cette composition est vendue à dix-neuf euros.

Un sourire illumine le visage de mon jeune client et, le geste un peu gauche, il me tend son billet.

― Je la prends. 

― Très bon choix.

La caisse enregistreuse émet un petit tintement rétro lorsque le tiroir s’ouvre et j’en extrait une pièce d’un euro que je dépose sur le comptoir. Le garçon s’empare de son acquisition comme s’il s’agissait d’un trésor.

― C’est super ! Ma copine va adorer. Merci madame. 

Comme il tourne déjà les talons, je le rappelle :

― Vous oubliez votre monnaie, jeune homme.

Il se retourne, la tête un peu enfoncée dans les épaules, puis il reprend sa pièce en laissant échapper un petit rire gêné. Il m’adresse un hochement de tête auquel je réponds par un grand sourire et je croise dignement les mains sur le comptoir. Cette journée commence si bien qu’une bouffée de fierté me submerge et me fait me redresser.

― Merci pour votre visite et passez un joyeux Noël, tous les deux, lancé-je au jeune client avec un réel sentiment de bonheur.

L’adolescent quitte les lieux tout heureux – et drôlement soulagé, semble-t-il – et croise une jeune femme qui se frotte les bras en entrant au magasin. Dehors, il fait très froid aujourd’hui et elle a bien raison de pousser les portes du Faubourg des Étoiles, véritable havre de douceur, de chaleur réconfortante et de lumière. 

Mon cœur s’emballe en la voyant scruter les rayons d’un air satisfait.

Inévitablement, mes pensées vont vers Devon. Cette fréquentation soudaine de ma boutique n’est pas le fruit du hasard. La publicité qu’il a postée sur les réseaux a forcément fait mouche. Si la journée se poursuit sur la même lancée, et si les suivantes lui ressemblent, le magasin est sauvé.

Tout au long de la matinée, l’afflux de clients ne ralentit pas. Il s’intensifie, même, à mesure que le temps passe. À partir de onze heures, les visiteurs se pressent au comptoir dans un véritable défilé, au rythme vibrant des chants de Noël que j’aime tant. Comblée, je m’affaire à satisfaire les moindres désirs de mes clients. Les contenants en forme de bocaux qui renferment mes bougies « Cocooning Party » et « Au coin du feu » se vendent comme des petits pains. Je lis de la joie sur les visages et si j’en crois mes zygomatiques, mon sourire ne me quitte pas un seul instant. L’ambiance est festive, enjouée, je sens enfin poindre l’esprit bienveillant de Noël.

Alors que midi sonne, j’attrape une nouvelle boîte, spécialement commandée pour le temps des fêtes. Pendant plusieurs jours, j’ai bien cru que je ne m’en servirais pas du tout, et voilà que c’est la dixième que je propose. Avec de plus en plus d’habileté, je place trois bougies à l’intérieur et garnis l’ensemble de plumes duveteuses achetées chez un grossiste, sous l’œil charmé d’une nouvelle cliente conquise.

― C’est vraiment très présentable, se réjouit-elle. Et très mignon. Je crois que je vais vous prendre un deuxième coffret, que je vais m’offrir, ajoute-t-elle en m’adressant un clin d’œil complice.

― Oui, bien sûr. Avec les mêmes bougies ?

Elle prend un instant de réflexion, son index tapotant sa lèvre inférieure.

― Eh bien, maintenant que vous le dites, mettez-moi aussi celle qui porte le nom d’un personnage de film d’animation, je crois… J’ai oublié son nom.

― La bougie « Jack Frost » ? l’interrogé-je, en souriant à l’idée que ce personnage du folklore britannique soit presque uniquement associé à un dessin animé, de ce côté-ci de la Manche. Celle à la menthe polaire et aux fleurs des neiges ?

― Celle-là, oui. Ajoutez-la aux trois autres, merci. 

― Avec plaisir. Je vous les emballe ?

― Je veux bien, oui, vos petites boîtes sont tellement jolies.

Une fois de plus, j’installe mes créations dans un nouveau contenant, avec la même délicatesse et les mêmes précautions que si je déposais un nouveau-né dans son couffin.

À peine la cliente a-t-elle le dos tourné que deux autres se présentent à moi, tenant un plaid en fausse fourrure enrubanné, une paire de grosses chaussettes tricotées d’un beau jacquard norvégien, et un ensemble de deux mugs en forme de renard. 

― Souhaitez-vous un emballage cadeau ?

― Oui, merci.

Le temps passe et les clients affluent toujours. Si cette simple idée me comble de joie, la situation n’en devient pas moins délicate. Je peux fort bien me priver de manger et de faire une longue pause, mais Sherwood ? Sa sortie est absolument indispensable.

― Merci pour votre visite, je vous souhaite de belles fêtes de fin d’année ! dis-je encore, tout en m’extirpant de derrière le comptoir. 

Tandis que j’évalue la clientèle pour déterminer si oui ou non, je peux me permettre de retourner le panonceau de l’entrée, Devon passe le pas de la porte, l’air d’excellente humeur. Je sens ma mâchoire se décrocher. Je ne l’ai vu qu’en coup de vent hier matin lorsqu’il se rendait au travail et il m’a juste envoyé un texto en fin de journée pour me remercier, une fois de plus, de l’avoir hébergé. À part ça, silence radio. Puisqu’il séjourne désormais chez Auguste, je ne m’attendais pas du tout à le voir aujourd’hui, et surtout pas à cette heure de la journée. Rasé de frais, les cheveux un peu en désordre, il m’apparaît comme un sauveur envoyé par la providence.

― Dis-donc, on dirait bien que les affaires tournent, me glisse-t-il joyeusement. Ça doit te faire plaisir.

J’acquiesce en frémissant de joie.

Je suis contente pour la boutique, ça oui, mais je suis encore plus heureuse de constater qu’il maintient le tutoiement employé l’avant-veille. En toute franchise, je ne saurais plus quoi faire d’un vouvoiement embarrassant.

Le geste vif, je replace quelques bougies devant la caisse enregistreuse et je redresse une étiquette de prix qui penche un peu sur le côté.

― Si tu avais vu ça, jubilé-je. Les clients viennent sans discontinuer depuis l’ouverture. Je crois bien que je n’ai plus besoin d’écrire de lettre au père Noël, cette année, mon vœu est exaucé. Et tout ça, c’est grâce à toi.

Devon m’observe.

― C’est surtout grâce à ton travail, Avril. 

Il sourit et je sens mes joues s’empourprer.

― Je n’ai fait que donner un coup de pouce pour le faire connaître, c’est tout, poursuit-il avec un hochement de tête convaincu. Et tu devrais tout de même poster ta lettre au père Noël avant qu’il ne soit trop tard. Sait-on jamais ? Tu as forcément un autre souhait.

Il m’adresse un clin d’œil entendu et contemple les bougies que j’ai tout juste sorties de mon stock, à l’arrière-boutique.

― Dis-moi, tu as besoin d’un coup de main ? propose-t-il en avisant la collection de boîtes et d’emballages que j’ai rapportés.

Il y a encore deux clientes dans la boutique et un couple a les yeux rivés sur la vitrine. Je ne peux pas me permettre de fermer maintenant et, à l’instant T, je n’ai plus qu’une envie : celle de pouvoir me dédoubler !

― Est-ce que tu t’es déjà occupé d’un chien ? demandé-je à brûle-pourpoint. Il me semble qu’Auguste m’a dit que tu les aimais beaucoup.

Sous un sourcillement captivant, les yeux bleus de Devon soutiennent mon regard.

― Il dit vrai, affirme-t-il avec un sourire. Il y a pas mal d’années, mon père avait craqué pour un labrador noir qu’il avait appelé Boss – je ne m’éterniserai pas sur le choix très personnel de mon paternel pour ce nom. J’étais jeune et vivais encore dans la demeure familiale à l’époque, et ce toutou et moi, on est vite devenus inséparables. Les promenades, les croquettes, les bains et les sacs à crottes, tout ça, je connais par cœur.

― Ah… super ! 

Mentalement, j’entrevois Devon avec un énorme chien noir bien plus gros que la normale pour un labrador – peut-être est-ce son nom qui pousse mon imagination à me le représenter de la taille d’un mastiff – et je ris. En général, j’éprouve quelques réticences à confier Sherwood à quelqu’un, mais Devon me semble être l’homme de la situation.

― Je me demandais si tu pourrais sortir mon petit shiba ? le sollicité-je en me mordillant les lèvres. Une promenade d’une demi-heure dans les ruelles de Montmartre ferait vraiment son bonheur. Et vous vous entendez si bien, tous les deux… 

Devon hoche solennellement la tête.

― C’est un plaisir et un honneur de passer du temps avec cette adorable boule de poils. Je l’emmènerai aussi faire un petit tour au square Nadar, dans le quartier de Clignancourt.

― Auguste m’avait parlé de cet endroit et j’y suis allée une seule fois. C’est super. Merci beaucoup, tu nous sauves ! 

Devon sourit puis désigne l’étage.

― Il est au-dessus ?

― Oui. À cette heure-ci, j’imagine qu’il doit être posté à la fenêtre du séjour. Je l’ai déjà entendu m’appeler de son chant de loup si caractéristique. 

Je plonge une main dans la poche de mon pantalon en velours côtelé – une antiquité – et j’en extrais les clés de l’appartement.

― Tiens ! Surtout, il faut lui mettre le harnais pour les promenades. C’est un modèle en H, à lui enfiler par le cou et à fermer derrière ses pattes avant. Sherwood n’aime pas trop le passer, mais c’est indispensable en ville, et puis il s’en accommode parfaitement une fois les boucles fermées. Il adore même courir avec !

Devon se saisit de mes clés et pose sa main libre sur mon bras nu – je remonte toujours mes manches quand je travaille. Ce simple contact m’électrise et je regarde Devon avec des yeux ronds.

― Oui ?

Il a la mine aussi enjouée que solennelle. Un vrai paradoxe !

― Ne t’inquiète pas, Avril, je veillerai bien sur lui, promet-il avec un sourire désarmant. 

― Merci, ahané-je.

Il rejoint l’escalier en trois enjambées et grimpe à l’étage. Je n’ai même pas eu le temps de lui demander ce qu’il était venu faire au magasin à cette heure-ci, ni pourquoi il n’est pas à son travail. Les clients vont commencer à s’impatienter et je ne peux pas les faire attendre plus longtemps.

― Bonjour monsieur. Puis-je vous aider ? 

Dix minutes plus tard, Sherwood apparaît dans les bras de Devon. Apprêté pour la balade, mon toutou snobe toute l’assistance et je ne peux m’empêcher de pouffer en entendant, parmi mes clients, le sempiternel « Oh ! On dirait un mignon renard ! » que j’ai si souvent entendu lorsque je promenais Sherwood dans les cités périgourdines. Ici, à Paris, les gens prêtent moins d’attention aux autres, mais certaines remarques ont la vie dure.

Devon le tient tout contre lui et l’embrasse. À les voir ainsi, je me liquéfie sur place. Y a-t-il quelque chose de plus attendrissant et charmant qu’un homme qui cajole un petit chien ou un chaton ?

À cet instant, je crois que je dévore Devon des yeux.

― À tout à l’heure ! lance-t-il, en faisant remuer la patte avant de Sherwood, comme si c’était lui qui me saluait.

Je glousse pour masquer l’émoi que cet homme provoque en moi. Tandis que les quatre clients restants se détournent pour reprendre l’examen des articles alignés sur les rayonnages, je me dirige jusqu’à la porte. La main sur la poignée, je suspens mon geste.

― Au fait, ça n’a pas été trop compliqué de lui mettre le harnais ?

La première expression de Devon veut sans doute dire « penses-tu ! » puis il roule des yeux et avoue :

― Non, enfin pas trop… Bon, OK. En fait, cette crapule à quatre pattes m’a fait tourner en bourrique en courant autour de la table basse pour que je ne l’attrape pas. Je l’ai eu par la ruse en lui proposant une friandise.

Je mordille mes lèvres pour m’empêcher de rire.

― C’est une vraie anguille quand il s’agit de l’équiper, confirmé-je. Mais il existe un tas de manières de le convaincre. La friandise en est une.

Devon approuve d’un hochement de tête et j’ouvre la porte.

― Ne faites pas de bêtises, tous les deux ! dis-je sur le ton de l’humour.

Dans un mouvement ample et ostentatoire, Devon se tourne vers moi et fronce les sourcils, l’air de dire « mais enfin, pour qui nous prends-tu ? ». Puis il dépose précautionneusement la petite terreur poilue sur le bitume et se redresse pour caricaturer un salut militaire. 

Je ris.

― Merci encore, ajouté-je avant de refermer derrière eux, mon cœur tambourinant en écho au tintement du grelot.

Je retourne à mes clients. Une poignée de minutes plus tard, force est de constater que la boutique se désemplit plus tôt que je ne l’aurais pensé. Quand le dernier client passe la porte, je songe momentanément à retrouver Devon et Sherwood. À cet instant, le vibreur de mon smartphone fait trembler l’appareil sur le comptoir. Je consulte l’écran et aperçois la photo de ma mère. Étonnée, je décroche.

― Allô ?

― C’est maman, ma chérie ! Comment vas-tu ? Je suis désolée de ne pas avoir pu t’appeler plus tôt pour prendre de tes nouvelles, mais je n’y comprends rien avec ce maudit décalage horaire. Je ne te réveille pas, au moins ?

Je repousse une de mes mèches de cheveux derrière mon oreille.

― Pas du tout. Il est presque treize heures à Paris.

― Parfait, je ne me suis pas trompée.

― Non, en effet.

Je déglutis, un peu surprise par cet appel inopiné.

― Vous allez bien ? demandé-je.

― Oui, ton père adore ce pays et je ne l’ai jamais vu d’humeur aussi joviale.

Mon cœur se serre en repensant à sa dépression qui lui avait fait perdre tellement de poids et qui avait émacié son visage si dynamique. Depuis qu’il voyage, il semble aller vraiment mieux et je m’en réjouis, même si cela signifie que mes parents me semblent être à des années-lumière de moi.

― Et toi ? questionné-je. 

― Oh moi, tu sais, je me plais n’importe où et j’adore découvrir de nouvelles cultures. Ce tour du monde est une merveilleuse idée. Ça nous change de notre vie d’avant. 

― J’en suis vraiment contente.

― Moi aussi.

― Vous rentrez bientôt en France ?

Un silence, puis…

― Je l’ignore, ma chérie.

Elle marque une nouvelle pause et je l’entends s’éclaircir la voix.

― Et toi, alors ? Comment mènes-tu ta nouvelle vie de Parisienne ? me demande-t-elle.

Je regarde autour de moi et me répète cette question en cherchant mes mots.

― Eh bien, la boutique est ouverte depuis fin novembre et la devanture est toute décorée pour Noël. L’appartement de grand-tante Cécile est vraiment un lieu agréable et je me sens de plus en plus chez moi, ici.

― C’est très bien, tout ça.

― Oui.

Je me mordille l’intérieur de la joue, hésitante. Dois-je avouer que le magasin a traversé une très mauvaise passe ? Que je prie chaque jour pour que l’activité ne périclite pas ? Non. Ce serait une manière d’avouer un échec.

― Oh, toi, tu as ta petite voix, constate ma mère.

Je soupire.

Même à des milliers de kilomètres de là, son radar à émotions fonctionne toujours aussi bien.

― Qu’est-ce qui ne va pas ? Des soucis financiers ? Un cœur brisé ?

― Euh…

Plutôt que d’entendre spéculer ma mère une heure durant, j’opte finalement pour lui fournir une version édulcorée de ce qui s’est passé dans ma vie au cours des dernières semaines.

― Je suis certaine que tout va bien se dérouler maintenant, m’encourage-t-elle. Tu aurais dû m’appeler quand ça n’allait pas.

Un sanglot se bloque dans ma gorge.

― Je… je préférais attendre que ça aille mieux pour te parler. J’ai…

J’inspire un grand coup.

― Je crains toujours de vous décevoir… papa et toi.

― De nous décevoir ? 

La voix de ma mère se perd un instant dans les méandres du réseau téléphonique.

― Maman ? Allô ?

Il y a un grésillement désagréable, mais la communication ne s’interrompt pas.

― Tu es notre fille, Avril, entends-je dire ma mère à l’autre bout de la ligne lorsqu’elle est moins mauvaise. Ton père et moi, nous t’aimons et nous souhaitons seulement ton bonheur. S’il t’arrive des déconvenues, nous pouvons être déçus pour toi, mais nous ne serons jamais déçus de ce que tu fais ou de qui tu es. Tu ne dois plus jamais penser une chose pareille ! D’accord ?

Je sens les larmes monter.

― Même si je ne mène pas la vie que tu imaginais pour moi ? osé-je à peine.

― Enfin, Avril, que vas-tu te mettre dans la tête ? Je n’imagine rien en particulier.

Je m’efforce de rire pour alléger cette conversation.

― Pourtant, je suis persuadée que ton rêve est de me voir établie avec une bonne situation professionnelle et une famille.

Sur la ligne, un rire aussi métallique que nostalgique me répond.

― Mon seul rêve est de te savoir heureuse, Avril, finit par dire ma mère.

Mon cœur se serre et je l’entends rire plus franchement.

― Tu sais, j’ai maintes fois envisagé d’avoir des petits-enfants et pour être franche avec toi, j’ai toujours pensé que je serais rassurée si je te savais avec un toit, un emploi fixe et quelqu’un qui t’aime et partage tes joies comme tes peines. Mais tu ne dois pas croire que tu nous décevras, ton père ou moi, si tu choisis une autre vie. C’est d’accord ?

― Hmmm…

― Tu m’entends, Avril ?

Un long soupir se bloque dans ma gorge. J’ignore si c’est de soulagement ou autre chose.

― Oui, maman. C’est d’accord.

― À la bonne heure !

Bientôt, et à l’initiative de ma mère, la conversation dévie sur Tokyo et je me demande si j’aurai le temps de manger un truc avant la réouverture du magasin. Finalement, tout de suite après avoir fait étalage du luxe de l’hôtel dans lequel elle et mon père séjournent, ma mère m’informe qu’elle va me laisser, car là-bas, il est déjà tard.

― OK, maman. Passez une bonne nuit, tous les deux. On s’appelle pour Noël, hein ?

― Oui, bien sûr. À bientôt, ma chérie.

 

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*

Il est dix-neuf heures cinq et je salue mon dernier client de la journée quand je me rends compte que je déglutis péniblement et n’ai quasiment plus de salive. À force d’orienter ma clientèle sur tel ou tel choix, d’agrémenter mes conseils d’explications riches et d’anecdotes de fabrication, j’ai l’impression que ma gorge est aussi sèche que le versant aride du Grand Canyon, et mes cordes vocales me donnent la sensation d’être enveloppées de papier abrasif.

Sous le comptoir, j’aperçois encore l’emballage du repas italien à emporter que Devon est allé me chercher après la sortie de Sherwood. J’ai pris mon déjeuner sur le pouce, à un moment où il n’y avait pas de client au magasin. Il va falloir que je précise bien les horaires d’ouverture sur la porte – chose que je n’avais pas encore faite et à laquelle je n’avais pas vraiment pensé, tant la clientèle ne se bousculait pas jusqu’à aujourd’hui. Il va falloir aussi que je prévois une vraie pause. Je ne peux pas me reposer sur Devon pour les promenades quotidiennes de Sherwood et, si je continue à un rythme pareil en janvier, je ferai sans aucun doute un burn out ! Je pense brièvement à Valentin Snavely et à sa protégée en quête de stage. Si l’activité demeure longtemps identique à celle d’aujourd’hui, je pourrai envisager de prendre une stagiaire. Mais d’un autre côté, je ne peux former personne en si peu de temps et avec une telle activité. Je vais prendre sur moi et faire au mieux, dans un premier temps.

Le grelot sonne et je retrouve mes esprits.

C’est Violette qui rentre du travail. La veille, je ne l’ai presque pas vue. Elle est partie aux aurores le matin, pour rentrer à une heure si tardive que j’avais fait un trait sur notre thé rituel du soir. À son retour, j’avais regagné mon appartement – et même ma couette – depuis longtemps. Ses journées sont de plus en plus longues et je me demande combien d’heures elle accorde, au juste, à cette agence de communication pour laquelle elle travaille – ou plutôt pour laquelle elle se tue à la tâche.

― Salut Avril ! claironne-t-elle. J’ai cru que j’allais finir aussi tard qu’hier mais j’ai bouclé dans les temps le dossier d’un gros client qui vend du prêt-à-porter. La journée a été harassante et j’avais bien fait de prévoir

deux boîtes à 22lunch pour ne pas mourir de faim ou d’épuisement. Tu m’attendais ? 

― Salut ! je réponds, tout en réprimant un bâillement, la voix plus enrouée à chaque mot que je prononce. En fait, le dernier client vient juste de partir et je suis sur les rotules, moi aussi. Je vais devoir afficher des horaires clairs si je veux pouvoir souffler d’un rush à l’autre.

Yeux écarquillés, Violette se débarrasse de son manteau et le cale sous son bras.

― J’ai manqué un épisode ?

Je veux rire, mais ce n’est qu’un couinement de moineau qui s’échappe de ma gorge.

― Ma chouette, t’es au bord de l’extinction de voix, s’inquiète Violette. Tu devrais t’faire une bonne tasse de tisane de thym avec du miel.

Je lui souris et hoche la tête tout en rangeant une pile de boîtes pliées, dont j’aurai sans doute grandement besoin demain si les clients sont aussi nombreux qu’aujourd’hui.

― J’ai vraiment trop parlé, je crois, chuchoté-je. Je vais sortir Sherwood et ensuite on se pelotonne au chaud, lui et moi.

Mon amie opine du chef.

― OK. Moi, je grimpe à l’étage. Ne reste pas trop longtemps dehors !

 

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*

Après une sortie dans le froid d’une vingtaine de minutes, je reviens toute tremblante au Faubourg des Étoiles. Pendant que je tire le rideau métallique, Sherwood fait plusieurs fois le tour de l’intérieur de la boutique, la truffe presque collée au sol pour renifler toutes les odeurs qui lui sont inconnues. 

― Eh oui, il y a eu du monde aujourd’hui, confirmé-je en verrouillant la porte à double tour. Maintenant, viens ! On va jouer un peu et manger. Je suis vannée.

Je grimpe à l’étage, mon chien sur les talons. À peine est-il entré qu’il court chercher son doudou-renard préféré, pour venir me le déposer aux pieds. Dans le même temps, Violette frappe à la porte restée entrouverte, tasse à la main.

― Je peux utiliser ta bouilloire ? demande-t-elle en désignant le gros mug dans lequel patiente une infusette en mousseline et une cuillerée de miel.

Je lui fais signe que oui et Violette s’empresse de rejoindre la cuisine. Le temps qu’elle s’affaire, je me mets plus à l’aise et je m’approche en soupirant. Violette se tourne vers moi.

― Alors, cette soirée d’avant-hier ? Elle s’est terminée comment ? questionne-t-elle, l’air coquin. Tu me racontes ?

Je sens mon visage s’empourprer.

― Eh bien… Devon a énormément travaillé pour faire la promotion du magasin sur les réseaux sociaux. Je vais t’expliquer ça en détail et le résultat est plus que bluffant. Si tu avais vu ce monde, aujourd’hui ! J’ai vendu des coffrets, des bougies, des couvertures chaudes, des tasses…

― C’est une super nouvelle, ça, s’enthousiasme Violette.

― Oui. C’est… tellement inespéré.

Violette me tourne le dos pour saisir la bouilloire qui vient d’émettre une petite sonnerie stridente.

― Et à part de t’ça ? Tu n’as rien d’autre à me dire ?

Elle verse l’eau bouillante dans la tasse puis remue une cuillère avant de me tendre le tout.

― Pas de détails croustillants ? persiste-t-elle.

J’observe Violette de biais et je sors un récipient du réfrigérateur pour en réchauffer le contenu. Persuadée que mon amie insistera jusqu’à ce que je lui donne une anecdote à se mettre sous la dent, je finis par lui raconter tout ce que Devon a fait pour la boutique, puis je lui avoue nos confidences et l’existence d’un certain baiser qui me laisse encore songeuse.

Continuer : partie 2 sur 6