25, faubourg des étoiles

Laetitia Arnould · Chapitre 13 sur 29

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25, faubourg des étoiles

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― Moi aussi. J’espère que nos invités apprécieront notre petit dîner franco-québécois.

― J’en suis sûre. Mais j’étais persuadée que tu n’aimais pas trop cuisiner. Tu assures, en réalité.

Ma locataire hausse les épaules et sourit.

― J’ai des « croûtes à manger », comme on dit chez nous quand on doit acquérir de l’expérience. Mais je crois que j’aime ça. Cuisiner, j’veux dire…

Elle fait mine de réfléchir.

― Bon, en général j’ai peur de me mettre aux fourneaux et de tout rater, mais présentement, je suis assez fière de moi.

― Tu peux être fière, affirmé-je. Et merci d’avoir pris le temps de faire tout ça, alors que c’est ton jour de repos.

Elle balaye mes mots d’un geste humble de la main.

― J’invite des amis chez toi, t’allais quand même pas faire la bouffe gastronomique en plus !

Elle me tape sur l’épaule et se met à rire.

― Au fait, tu as choisi quoi comme dessert ?

Je désigne distraitement la porte du réfrigérateur.

― Le parfait combo macarons et mille-feuilles, qui provient de ta pâtisserie préférée. De quoi faire découvrir à tes amis quelques douceurs françaises qui feront exploser leurs papilles.

Violette émet un petit gémissement d’envie.

― J’sens qu’ça va être écœurant…

― Absolument écœurant, enchéris-je en tentant d’imiter son accent.

― Hé, mais tu t’améliores, ma chouette. Dans quelques mois, tu parleras couramment le québécois.

― J’ai toujours rêvé d’être bilingue.

Elle éclate de rire et je lui avoue en toute franchise que j’adorerais vraiment découvrir le Québec. Les pays du Grand Nord m’ont toujours fait rêver depuis que j’ai lu L’Appel de la forêt, de Jack London. 

― D’où tiens-tu la recette de ta fameuse tourtière, au fait ?

― De ma matante13 . Elle sait faire toutes les variantes de la tourtière : avec du bouillon de poulet et du saindoux, ou alors avec seulement du canard. J’lui ai demandé et elle m’a envoyé la recette par une application de messagerie.

L’expression enjouée de Violette se ternit et je devine le cheminement de ses pensées. Elle songe à ses proches, qu’elle n’a pas vus depuis longtemps. Elle est venue en France par passion et vivre à Paris est un rêve qu’elle a réalisé très jeune, mais cette année, son père et sa mère ne pourront pas lui rendre visite pour Noël, et je sens que cette absence la peine bien plus qu’elle ne veut bien me le confier. Je comprends ce qu’elle peut ressentir. Que l’on décide de nous-mêmes à prendre notre envol ou que nos parents nous poussent un peu hors du nid, la sensation de manque est la même lorsque la séparation d’avec notre famille tend à s’éterniser.

― Ta tante doit être une très bonne cuisinière, dis-je en tentant un sourire.

Violette opine de la tête et j’ouvre la bouche pour lui demander quelles sont les autres recettes québécoises qu’elle apprécie, quand la sonnette reliée à la porte de la boutique résonne. Si je me félicite de l’avoir installée à la place d’un vieil interphone qui ne fonctionnait plus, à cet instant le ding dong ! me statufie. Je n’ai même pas eu le temps de me changer et de me rafraîchir un peu, que les invités arrivent. 

― Mince ! Déjà ?

― C’est bon, je mets mon repas en maintien au chaud et je descends leur ouvrir, me rassure aussitôt Violette. File vite te faire encore plus belle que tu ne l’es déjà, pis rejoins-nous. 

― Merci, t’es géniale.

Elle rit.

― Ne perds tout de même pas la soirée à te pomponner, ma chouette.

― Aucun risque. De toute manière, on reçoit à la bonne franquette.

Je pivote sur moi-même et disparais dans la salle de bains pour me rafraîchir. Quelques minutes plus tard, des voix montent du rez-de-chaussée où Violette doit présenter la boutique pour me faire gagner un peu de temps. Je m’active, attrape ma trousse à maquillage et fonce m’enfermer dans ma chambre pour me changer. En cinq minutes chrono.

Bientôt, les voix se font plus proches et j’entends des jappements mi-craintifs, mi-joyeux, suivis de petits bruits de pattes caractéristiques. Sherwood attend derrière ma porte. Il n’a pas l’habitude de voir des personnes totalement étrangères dans notre nouveau foyer, alors j’imagine qu’il cherche la personne référente, autrement dit moi, pour se rassurer un peu. Je lui ouvre sans attendre et le prends dans mes bras pour lui faire un gros câlin.

― Comment tu me trouves ? lui demandé-je en le reposant au sol.

Son petit aboiement franc me fait sourire. Or, je souris nettement moins quand je baisse les yeux sur ma robe-pull couleur prune. Le tricot est couvert de petits poils blancs et frisottés, d’une douceur assurément incomparable, mais du pire effet sur ma tenue.

Nom de Zeus !

Petite note à moi-même : ne jamais prendre mon toutou dans mes bras, aussi adorable soit-il, quand je porte des vêtements sombres et que ledit toutou est en pleine mue – une mue automnale qui tend à s’éterniser chez ces chiens pourvus de sous-poils denses – et que je reçois des invités.

J’observe mon reflet et baisse les bras, dépitée. Je n’ai plus qu’à passer une autre robe.

― Allez, va dans ton panier mon loulou, tu y seras bien au chaud et en sécurité, comme toujours, dis-je à Sherwood avant de rouvrir les deux battants de mon armoire à la volée. Merde, merde, merde ! Qu’est-ce que je vais me mettre ?

Sherwood ne se fait pas prier et repart dans le salon, où il reçoit aussitôt une salve de compliments et autres flatteries dont il est friand. Il sera vite en confiance. 

 

Une poignée de minutes plus tard, je quitte mon petit univers personnel, vêtue d’une autre robe-pull écru, toute simple, rehaussée d’une ceinture dorée que j’ai décidé de porter un peu lâche sur les hanches. J’ignore pourquoi ça n’a pas été mon premier choix, car j’aime les vêtements couleur crème ou ivoire. Ils m’apportent un sentiment de réconfort, comme une douce couverture en laine. En plus, si j’en crois les conseils de ma mère, ces teintes mettent en valeur la couleur noisette de mes yeux et le brun chaud de mes cheveux. Et si j’éprouve une soudaine envie de cajoler mon Sherwood, son relookage involontaire passera totalement inaperçu sur ce tricot clair.

― Bon, allons-y ! je m’encourage, avant de retourner sur mes pas pour jeter un dernier coup d’œil dans un miroir et juger brièvement de mon allure. 

À mesure que j’avance vers le salon, je ressens une curieuse boule au ventre et je me demande pourquoi j’accorde tant d’importance à mon apparence. Après tout, ce n’est qu’un dîner tout simple.

Un grand éclat de rire me parvient et je m’immobilise. C’est probablement idiot, mais j’éprouve un sentiment étrange à l’idée de recevoir des inconnus chez moi et de me retrouver là, dans un coin, à attendre le bon moment pour les présentations. Bon d’accord, techniquement c’est Violette qui invite, même si la soirée se déroule dans mon appartement, mais il n’y a rien à faire, je suis envahie par le trac. Bizarrement, la perspective qu’Auguste et Devon ne devraient plus tarder me rassure et j’ai hâte de les voir arriver. Avant de révéler ma présence aux invités, j’assiste secrètement à un concert d’accents chaleureux et enthousiastes, qui me donnent l’impression que j’ai quitté la France pour le Québec. Ma chambre serait-elle devenue une bulle spatio-temporelle ? Je penche la tête et prête l’oreille à ce qui se dit dans la pièce voisine.

― Tsé, chu venu avec d’la bière d’épinette, pis ça.

― Oh ! J’en ai pas bu depu un boutte ! fait la voix de Violette. 

― J’parie qu’y connaissent pas les liqueurs, les Français. Y boivent que du vin.

― Y’a que d’la boisson, icitte.

Violette pouffe.

― Si, si, on trouve des breuvages, je vous rassure. Pis des sodas, aussi. Plein de trucs sans alcool. Mais y’a pas d’bière d’épinette. Ça c’est sûr !

― Pas d’beurre de pinottes, de rôteux ou de queues de castor, j’imagine ? lance la deuxième voix méconnue que j’ai entendue, celle qui est féminine et haut perchée. Y mangent surtout du camembert. 

― Entre autres, en convint Violette. Mais tu verras qu’on mange super bin, icitte. 

― On l’sait Violette, on t’charrie !

Pour être honnête, je ne comprends pas grand-chose dans cet échange mais j’entends des rires, des froissements d’étoffe, des bruits de déballage de papier et des objets qui s’entrechoquent. Je devine que les amis de Violette ne sont pas venus les mains vides.

― Sti qu’c’est bon d’vous voiiiiiir ! hurle Violette, à deux doigts de faire éclater les vitres de tout l’immeuble, tant son cri est strident.