25, faubourg des étoiles

Laetitia Arnould · Chapitre 8 sur 29

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25, faubourg des étoiles

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Très peu de clients ont poussé les portes de mon commerce, tout au long de la journée. Alors j’ai avancé la fermeture comme la promenade de Sherwood, puis j’ai arrangé deux ou trois choses dans la boutique en attendant le retour de Violette.

Dès que je l’entends sur le palier, j’ouvre la porte de mon appartement à la volée et je lui ai fais part de mon envie de découvrir le marché, aussi euphorique qu’une gamine attendant la venue du père Noël. 

― Veux-tu nous accompagner, Sherwood et moi ? demandé-je. 

Violette décline aussitôt mon invitation et propose de garder Sherwood au calme. J’accepte volontiers sa proposition, mon petit toutou n’aimant pas trop ressortir à la nuit tombée. 

― Je rentrerai d’ici une heure ou deux, lancé-je par-dessus mon épaule en enfilant mon manteau rouge en drap de laine. J’arrangerai le présentoir des coussins et les plaids. Il ne me reste plus beaucoup de travail au rez-de-chaussée.

Je jette un coup d’œil à mon appartement, un peu plus en chantier que d’ordinaire.

― Et je mettrai un peu d’ordre ici, ajouté-je.

Violette acquiesce.

― Prends ton temps, ma chouette. Y’a pas d’presse !

― Tu es certaine de ne pas préférer venir ? 

Elle secoue la tête.

― Quand t’as ta journée dans le corps8 , tu préfères rester au chaud que sortir dans le froid. Je vais me délasser devant la télé, en câlinant Sherwood et en buvant un thé bien chaud.

― À la cannelle, le thé, j’imagine ?

― Bien vu !

L’espace d’un instant, j’hésite à suivre le même programme, moi aussi. Mais après cette journée d’attente morose à scruter les passants derrière la vitrine du Faubourg des Étoiles, je ressens le besoin de m’aérer la tête, et mon désir de Noël est trop fort pour que je renonce à aller flâner au marché des Abbesses. Ça me fera un bien fou après mes déceptions du jour ; entre les clients qui entrent et repartent les mains vides, ceux qui jettent un œil à l’intérieur avec un mépris évident et ceux qui prennent le magasin pour un bureau de renseignements, je n’ai pas eu matière à me réjouir. Jusque-là, je pensais que mes petites bougies étaient attractives et, chaque soir, j’ai augmenté mon stock tout en variant l’assortiment. J’ai à cœur d’en créer encore des nouvelles pour varier les parfums, mais je vais être contrainte de réduire les quantités prévues pour chaque modèle. Peut-être que le choix fera plus vendre que la masse. 

La main sur la poignée, je me tourne une dernière fois vers Violette.

― Je te dis à tout à l’heure !

Elle lève un pouce et sourit.

― Oui, à tantôt !

Je claque la porte derrière moi, dévale l’escalier et traverse la boutique. Je tirerai le rideau métallique à mon retour. À l’instant où je passe le seuil, le froid de décembre me mord les joues et me pince le bout du nez. Je frissonne et souris. C’est tellement vivifiant, l’arrivée de l’hiver !

― Bonsoir, fait le fleuriste d’en face, occupé à fermer sa boutique. 

Je m’immobilise. Il m’est arrivé de le voir s’activer, de loin. Mais je crois que c’est la première fois qu’il m’adresse la parole. Il a le visage avenant et ses lèvres semblent mues d’un sourire perpétuel. Je pivote sensiblement sur mes talons et le salue.

― Bonsoir !

― Ça a été une bonne journée pour vous ? me demande-t-il, tout en vérifiant qu’il n’a rien oublié de ranger.

― Très peu d’animation, avoué-je en faisant la grimace. Et vous ?

Il a un petit mouvement d’épaules.

― Les ventes explosent toujours en décembre. C’est à cette période que je fais mon meilleur chiffre d’affaires. Les compositions de Noël se vendent très bien et j’enregistre de plus en plus de commandes.

― J’imagine que l’affluence dépend du secteur d’activité, estimé-je en hochant la tête.

― Oui, sans aucun doute.

Le commerçant s’approche. Muni de son smartphone, il gère à distance la fermeture du rideau métallique de sa boutique. Je le regarde avec envie – comme j’aimerais avoir le luxe de pouvoir en faire autant, au lieu de m’esquinter chaque soir les os des mains et du dos.

― J’espère que les jours prochains seront meilleurs pour votre petit magasin, dit-il en me tendant la main. C’est un endroit qui gagne à être connu. Au fait, je m’appelle Valentin Snavely.

Il m’adresse un grand sourire et je comprends mieux pourquoi sa clientèle, que j’aperçois depuis le Faubourg des Étoiles, est presque exclusivement féminine. Avec ses grands yeux verts, sa barbe de trois jours très soignée et ses cheveux sombres, bouclés et disciplinés, il est vraiment très séduisant et ses habituées viennent peut-être autant pour lui que pour ses compositions florales. 

― Avril Renard, dis-je en lui serrant la main.

Même si nous sommes en quelque sorte voisins, je n’ai encore pas eu l’occasion de me présenter.

― Votre décoration est stupéfiante, reprend-il en observant ma vitrine. Je suis certain que les clients vont finir par se ruer chez vous.

Je hoche la tête, légèrement dubitative.

― Croisons les doigts...

Un silence passe, puis je réoriente la conversation.

― On m’a parlé d’un marché de Noël, à quelques rues d’ici. Vous connaissez ?

― Le marché des Abbesses, confirme-t-il en hochant la tête. Si vous aimez l’ambiance petit village, vous allez adorer.

J’ouvre la bouche pour lui répondre que c’est précisément ce que je recherche, lorsqu’une fille d’environ dix-huit ou dix-neuf ans, pas plus, apparaît à ses côtés. 

― Je suis prête, lui glisse-t-elle en m’accordant un regard en biais. On y va ?

Le séduisant fleuriste lui offre son bras.

― Bonne soirée, me dit-il avant de s’éloigner dans la direction opposée.

La jeune fille m’adresse un petit signe de tête et se détourne vite.

― Bonne soirée à vous aussi.

Ils s’éloignent et je reste un moment figée, décontenancée par cette curieuse rencontre. Si je suis heureuse d’avoir fait la connaissance d’un autre commerçant du quartier, ses mots tournent dans ma tête et je sens une boule d’angoisse se former dans ma gorge. Pourquoi mon magasin est-il si peu fréquenté, alors qu’il en va tout autrement pour les autres ? C’est un fait, Valentin Snavely ne doit pas être pas le seul à avoir vu ses ventes augmenter avec l’arrivée du mois de décembre. Dans la journée, j’ai vu des centaines de personnes entrer et sortir des échoppes voisines, tandis que mon magasin est resté désespérément vide – ou presque.

Le cœur serré, je redresse la tête et reprends mon chemin en direction de la rue des Martyrs. J’ai vraiment besoin de me changer les idées et le marché de Noël semble être une bonne manière d’oublier, momentanément du moins, mes soucis. Allez, Avril, on ne se démotive pas !

Si j’en crois les conseils de Violette – qui connaît Paris depuis plus longtemps que moi – je dois passer par une rue essentiellement piétonne, car le trajet pour arriver à la place des Abbesses y est plus court qu’en passant par le boulevard de Rochechouart. Je vérifie le panneau blanc sur bleu qui m’indique le nom de la rue et je m’y engage.

Tout en marchant, je lève le nez pour détailler l’architecture des bâtisses, les devantures des commerces et les enseignes des restaurants. Partout autour de moi, Noël éclate de lumières et de couleurs, dans une farandole de guirlandes, de boules colorées, de branches de sapin et de magnifiques peintures éphémères.

Je cache mon menton dans mon écharpe et accélère la cadence. Violette assure que je ne peux pas me perdre ici, et je pense qu’elle a raison. Dans ce coin-là de Paris, je n’ai plus l’impression d’être une petite provinciale catapultée dans la folie de la capitale. Les bâtisses, les rues et ruelles escarpées semblent faites pour moi : elles ont un air de petite ville d’un autre temps, et je m’y sens tout de suite bien. Petit à petit, je m’efforce de calquer ma respiration sur mes pas et je mets mes doutes et angoisses de côté. J’ai décidé de passer un bon moment au marché de Noël et c’est exactement ce que je vais faire.

Il ne me faut qu’une quinzaine de minutes pour arriver sur une place née du carrefour entre la rue Yvonne Le Tac et celle de la Vieuville. Il y a des lumières partout, des chants de Noël sont déversés par les enceintes de la ville, et j’aperçois d’adorables chalets en bois dans lesquels artisans et producteurs bravent le froid pour présenter leurs marchandises. À la faveur des réverbères, je peux admirer l’emblématique station de métro des Abbesses, semblable à une porte béante qui promet, si l’on sait faire preuve d’imagination, le plus surprenant des voyages vers une époque révolue. À quelques mètres de là, un carrousel tourne, tourne et tourne encore, emportant dans sa jolie ronde des rires d’enfants et autant de bulles de bonheur.

Je prends le temps d’une inspiration puis je me fonds dans la foule, l’allure déterminée et sûre de moi. Rapidement, je comprends pourquoi mon client de cet après-midi et le fleuriste ont parlé de « petit village ». Loin des gigantesques étalages des marchés de Noël des Tuileries ou de l’arche de la Défense que j’ai pu voir dans les journaux télévisés, je dois bien admettre que celui de la place des Abbesses se dévoile, détour après détour, dans l’environnement d’un village intemporel. Et ça me plaît. À cette heure du soir, dans l’obscurité rehaussée des lumignons de Noël, j’ai le sentiment d’avoir fait un bond dans l’espace-temps.

Des parfums délicieux proviennent de tous les stands, avec une efficacité redoutable contre les habituels effluves citadins. Au revoir les odeurs de pots d’échappement et de bitume. Ici, ça sent les oranges, le pain d’épices et les confiseries réconfortantes de l’enfance. Ça sent aussi les marrons chauds et la résine de conifères. Ça sent bon Noël !

J’inspire un grand coup et je me laisse aller à une agréable flânerie en solo. Mes bottines fourrées claquent sur les pavés et mes cheveux flirtent avec une légère brise. Autour de moi, des dizaines et des dizaines d’êtres gravitent. De toute évidence, nombre de badauds ont décidé de joindre l’utile à l’agréable en débutant leurs achats de Noël parmi les spécialités culinaires proposées, les bijoux faits main, les écharpes et les gants, les jolies céramiques ou encore de fascinantes poupées gigognes en bois peint. 

Cette petite parenthèse dans ma nouvelle existence est exactement ce dont j’avais besoin pour me redonner un regain d’énergie et de confiance. Silencieuse et curieuse, je regarde partout autour de moi et je scrute l’expression des gens. Fine observatrice, j’aime me retrouver seule au milieu de personnes trop occupées pour remarquer ma présence. Je peux les épier à mon aise, imaginer les mots échangés par ce couple tendrement enlacé sur un banc ou ce qui a déclenché le fou rire de ces trois adolescents qui avancent sans regarder les étals. Je peux aussi deviner pourquoi cette octogénaire semble hésiter entre une écharpe rouge et une verte, ou encore pourquoi cet homme évite scrupuleusement les gobelets de vin chaud dans les mains des promeneurs.

Une minute.

Je me fige en détaillant des cheveux noir corbeau, un long manteau sombre à la coupe impeccable. Cet homme qui fuit les récipients jetables comme si leur contenu allait lui sauter à la figure… Ne serait-ce pas… ?

Je cligne des paupières.

Si, c’est lui. Devon Francœur, l’homme que Violette avait invité à la boutique le temps d’une averse. Celui qui connaît un certain Auguste. 

Au moment où je décide de bifurquer pour ne pas être vue, il pose les yeux sur moi et je ne sais plus quel comportement adopter. Peut-être va-t-il passer son chemin ? Après tout, nous nous connaissons à peine. Il n’a aucune raison de faire de cas de moi. Si ?

Je fais mine de chercher quelque chose dans mon sac quand je le vois approcher dans ma direction, flanqué de son inimitable demi-sourire. Maintenant c’est top tard, je n’ai plus le temps de m’éclipser – dans le cas contraire, je passerais définitivement pour l’impolie numéro un.

― La créatrice de bougies, me salue-t-il avec emphase.

― L’homme à la tache de café, je réponds sur le même ton.

Allez savoir pourquoi, la simple vue de cet homme me donne envie de me montrer cynique. Ce que je peine à m’expliquer parce que, d’habitude, je suis plutôt discrète et souriante : un véritable petit agneau. Par ailleurs, j’intériorise beaucoup mes émotions depuis qu’on m’a reproché de trop les montrer, quand j’étais gamine, et peu de personnes peuvent se vanter d’avoir réussi à me mettre en rogne. Mais à cet instant, face à ce regard perçant et ce sourire insolent, je sens que mes poils se hérissent. C’est incompréhensible.

Je me contente de hocher poliment la tête et poursuis ma route. Devon Francœur m’emboîte le pas avec une familiarité qui me sidère.

― Vous êtes venue voir les illuminations de Noël ? demande-t-il en ôtant ses gants noirs pour les fourrer dans la poche de son manteau.

Je relève le menton pour le considérer un instant.

― Pas vous ? soupiré-je.

― Vous n’avez pas répondu à ma question.

Il entretient son demi-sourire impertinent, auquel mon corps répond par un petit mouvement d’épaules.

― J’avais envie de me glisser dans l’ambiance d’un Noël chaleureux. Ce marché semble parfaitement approprié.

― Hum… je vois.

Du coin de l’œil, je remarque qu’il me dévisage. Sentant une vague de chaleur inédite gagner mes joues, je poursuis d’un air détaché :

― Mais vous ? Que faites-vous ici ? Ce n’est pas une critique mais, j’ai du mal à vous imaginer en amoureux de Noël et encore moins en adepte de guirlandes lumineuses, de décorations rouge et or, de manèges et de pommes d’amour.

Son sourire s’élargit un peu plus.

― Vraiment ? Je me demande bien pourquoi…

― Eh bien… Ce n’est pas l’impression que vous donnez.

Cette fois, il rit franchement.

― Vous n’avez pas à tout à fait tort, finit-il par admettre. Sans la détester, je n’éprouve pas une grande passion pour la période des fêtes de fin d’année. En fait, je suis juste venu acheter une céramique de Noël pour l’offrir à une personne qui m’est chère et qui les collectionne. Et si je suis ici, c’est aussi parce que je voue une véritable addiction aux sucreries.

Pour appuyer ses paroles, il sort un sachet rempli de friandises de la poche de son manteau. Un quart de seconde plus tard, il déballe ses confiseries et fourre un bonbon rouge et blanc dans sa bouche.

― Vous en voulez ?

Je secoue la tête.

― Non, merci.

Un ange passe. Qu’on ne compte pas sur moi pour rompre ce brusque silence, parce qu’il me convient parfaitement.

― Au fait, votre amie n’est pas avec vous ?

Je me disais, aussi… Devon Francœur ne m’a pas abordée dans le seul but d’échanger des banalités et des plaisanteries sur Noël. Il a une petite idée derrière la tête.

― Violette est restée à la boutique, dis-je laconiquement.

― Vous êtes à Paris depuis longtemps, toutes les deux ?

― Pas en ce qui me concerne. Violette vit à Paris depuis plusieurs années et elle a emménagé au-dessus de la boutique au printemps dernier. Et vous ?

Il fait quelques gestes.

― J’ai mon boulot à Paris, un appartement dans Montmartre.

Une moue blasée étire ses lèvres. De toute évidence, il joue le rôle du gars détaché et mystérieux qui n’a pas grand chose à dire sur lui. Pourtant, à cet instant, une ombre passe dans son regard. Comme il ne semble pas décidé à approfondir le sujet, je ne m’y attarde pas et je m’approche d’un sapin Nordmann, présenté sur une bûche de bois à côté de ses congénères à aiguilles. Il y a là une bonne cinquantaine de conifères de toutes sortes, peut-être même plus.

― Savez-vous que ce sapin ne perd presque pas ses aiguilles ? demandé-je à brûle-pourpoint.

― C’est une bonne chose quand on n’est pas un adepte du ménage.

― Ou, au contraire, un maniaque de la propreté.

― Et j’imagine que c’est un très bon argument de vente.

― Sans doute, oui. Aimez-vous les sapins naturels ?

Devon écarquille les yeux, se débarrasse de la fin collante de sa confiserie dans une poubelle, et plonge les mains dans ses poches.

― C’est un interrogatoire, dites-moi !

Je confirme d’un hochement de tête. Bizarrement, à cet instant, je n’ai plus envie de me murer dans le silence et je me sens désireuse de poursuivre cette conversation. Échanger autour de Noël : une grande passion ! 

― En effet, monsieur Francœur.

Il écarte les mains.

― Ouh ! J’imagine que j’ai intérêt à bien me tenir.

Il rit et je ne peux m’empêcher de sourire.

― En réalité, je ne me suis jamais posé la question sur les sapins, me confie-t-il alors, en penchant la tête sur un côté. Naturel ou artificiel ? Je ne sais pas ce que je préfère et c’est certainement le cadet de mes soucis.

Il me regarde et rit de plus belle.

― J’imagine qu’à vos yeux, cette réponse fait de moi un digne héritier de ce bon vieux Scrooge. 

Bien malgré moi, je ne peux retenir un rire. Satisfait du petit effet de sa boutade, Devon joue des sourcils.

― Vous n’êtes pas loin du compte, avoué-je. Peut-être même que vous êtes le Grinch en personne, venu pour détruire ce Noël et tous les Noëls futurs.

― Aïe ! Carrément ! Pourtant je vous promets que je ne ferai jamais de mal à ces sapins, qu’ils soient naturels ou non. 

Il pose sa main sur son cœur, dans un geste théâtral.

― Croix de bois, croix de fer...

Incapable de savoir si son ton est celui de l’humour ou du cynisme, je chasse sa réplique d’un geste de la main et me retourne vers les arbres de Noël. Devon s’approche et je ne fais aucun mouvement pour m’éloigner.

― Donc, les Nordmann ont votre préférence ? me demande-t-il. Tout ça parce qu’ils ne perdent pas leurs aiguilles...

― Je n’ai fait qu’évoquer cette particularité, contrebalancé-je en désignant les élégants conifères. En réalité...

Du bout de mes doigts gantés – je devrais plutôt dire « mouflés » – je me saisis d’une branche d’épicéa et me penche en avant pour respirer son odeur.

― … celui que je préfère, c’est celui-ci.

Devon Francœur attrape une branche à son tour. 

― Il est pourtant bien moins doux. 

― Peut-être, mais excepté son apparente dureté, l’épicéa occupe la première place dans mon cœur. Parce qu’il est bien plus odorant et me rappelle de doux souvenirs. 

Je ferme les paupières un instant et des images que je croyais oubliées me reviennent en mémoire avec une telle force que j’en suffoque presque. Le temps de quelques flashs, je revis un Noël magique de mon enfance. Mon cœur se gonfle dans ma poitrine et quand je rouvre les yeux, Devon a le regard rivé sur moi.

Bien malgré moi, ma voix tremble un peu lorsque je reprends la parole :

― Je me souviendrai toujours du premier vrai sapin que nous avons eu, lorsque j’étais petite fille. Je devais avoir tout juste six ans et mon père l’avait apporté dans le salon sans que personne ne le sache, un matin de début décembre. C’était un épicéa et il sentait si bon ! Nous nous sommes amusés à le décorer tout l’après-midi et, à la tombée de la nuit, nous avons allumé les guirlandes que nous avions emmêlées à ses branches. J’ai passé la soirée à plat ventre, à jouer sous le sapin éclairé en m’imaginant que j’étais dans une forêt magique et que mes jouets étaient les lutins du père Noël. Je crois que j’ai fini par m’y endormir, car je me suis réveillée dans mon lit le lendemain matin, sans avoir le souvenir de la manière dont j’y étais arrivée.

Un grand soupir nostalgique me monte aux lèvres et je secoue la tête, les yeux rivés sur les épicéas. Des larmes perlent au coin de mes yeux et j’ai un mal fou à les retenir tandis qu’un long silence s’établit une fois de plus entre Devon et moi. Il va penser que je suis du genre à pleurnicher pour un rien.

― Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça, gloussé-je au bout d’un moment, gênée de m’être laissée aller à ces confidences avec un presque inconnu.

J’attends une répartie sarcastique, mais la voix de Devon se fait plus rauque et dépourvue d’ironie.

― Il y a des souvenirs qui nous tiennent à cœur et qu’on a envie de partager, c’est comme ça. L’espace d’un instant, cela nous donne l’impression qu’ils redeviennent réalité. En fait, je trouve dommage de les garder pour soi.

Je me retourne. À l’image de sa voix, l’expression de Devon Francœur a changé du tout au tout. Cependant, le temps que j’essaie de la décrypter, elle disparaît pour laisser place à un large sourire, bourré de charme et d’impertinence.

Nous échangeons un long regard puis Devon se penche vers moi, comme s’il voulait me confier un secret.

― Même s’il n’a plus la cote ces temps-ci, j’approuve le choix de l’épicéa, murmure-t-il au creux de mon oreille.

Je sens son souffle sur ma joue et mon cœur fait un bond inopiné dans ma poitrine.

― Je croyais que vous ne vous y connaissiez pas en matière d’arbre de Noël. 

― Je n’ai pas dit ça, rit-il. 

Lorsque Devon s’éloigne, mes paupières cillent.

― Maintenant que vous m’avez fait une confidence, je vous en dois une, poursuit-il en me contournant pour s’approcher de l’étal d’un marchand. Mais je la garde précieusement pour notre prochaine rencontre.

Notre prochaine rencontre ?

Allez savoir pourquoi, cette simple affirmation me fait battre le cœur un peu plus vite. Devon Francœur envisage-t-il vraiment de me revoir ? Ou dit-il cela par pure politesse ou je ne sais trop quoi d’autre ? À bien y réfléchir, le fait que je me trouve incapable d’avoir un avis sur la question en dit long sur mon manque de pratique dans le domaine des relations humaines. 

― Marrons chauds ou marrons glacés ? me demande Devon en arquant un sourcil.

― Euh...

Il s’approche du stand scintillant de lumières, derrière lequel un homme à l’expression bourrue nous regarde. L’odeur des marrons se mêle à celle de la résine des sapins.

― Mettez-en moi deux, le prie Devon.

Quand il se retourne vers moi, c’est pour me fourrer un sachet plein à craquer entre les doigts.

― J’espère que vous n’avez rien contre les marrons glacés, dit-il. Si j’adore l’odeur des marrons chauds, je leur trouve un goût infect. La version communément appelée « glacée », en revanche, est un délice pour les papilles.

― Je…

Je secoue mes mèches brunes, le temps de reprendre mes esprits.

― En fait, je n’ai jamais goûté aux marrons glacés.

La bouche pleine, il écarquille les yeux. Puis il déglutit.

― Vraiment ? Mais alors c’est l’occasion ! s’exclame-t-il, plein d’enthousiasme.

― On dirait bien que oui...

La sonnerie de son smartphone l’interrompt et il roule des yeux, visiblement agacé. Il plonge la main dans sa poche et son expression change subitement lorsqu’il regarde son écran. Quand il relève la tête, je remarque que ses sourcils épais se rejoignent presque tant il les fronce. Il me contemple brièvement.

― Ravi de vous avoir revue… dit-il avant de marquer une pause.

― … Avril, lui rappelé-je aussitôt, pensant qu’il a oublié comment je m’appelle. Avril Renard...

― Ravi de vous avoir revue, Avril.

Il me sourit, prend son appel et pivote vivement pour se mêler à la foule.

En quelques secondes, je le perds de vue. Sans le paquet de marrons sucrés entre mes mains, je pourrais presque croire que j’ai imaginé toute la scène qui vient de se dérouler.

― Il est bizarre, votre ami, fait une voix derrière moi.

Je me retourne. Le marchand me regarde en hochant la tête, comme pour appuyer ses paroles.

― Ce n’est pas mon ami.

Je regarde par-dessus mon épaule, pour tenter d’apercevoir une chevelure noir corbeau indisciplinée.

― C’est juste une connaissance, ajouté-je vaguement.

Plusieurs minutes plus tard, j’ai fini par reprendre ma flânerie là où Devon Francœur l’a si insolemment interrompue. Cependant, je me rends vite compte que tout ce qui m’entoure a subitement fané. Que ce soient les lumières, les décorations ou encore les mélodies de Noël. Pendant que j’évoquais mon passé en présence de Devon, j’ai eu l’impression que tout était plus brillant, plus magique. Et à présent, cette perception redescend comme un soufflé. Qu’a dit Devon, déjà, à propos des souvenirs et du fait de les partager ?

Incapable de retrouver ses mots exacts, je cède à l’appel des marrons glacés, dont la bonne odeur me chatouille les narines et me fait gargouiller l’estomac. Je plonge les doigts dans le sachet… et ma moufle reste collée.

― Rha la la la… !

 

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*

Un peu moins d’une demi-heure après avoir quitté le cœur névralgique du marché des Abbesses, je me retrouve devant la devanture du Faubourg des Étoiles, les joues rougies par le froid, les pensées en désordre et mes moufles toutes collantes. Je remarque que l’enseigne n’est plus éclairée et je laisse échapper un juron en pensant au montant astronomique de la facture que l’électricien m’a envoyée après avoir bidouillé l’installation. 

― Il va m’entendre, celui-là ! maugrée-je tout haut.

Je coince mes moufles – côté propre – sous mon bras, pour chercher mes clés sans faire tomber mon sac à main ou le contenu du sachet de marrons. Ce qui relève d’une véritable prouesse quand on est maladroite comme je le suis. Au moment où j’introduis la clé dans la serrure, une silhouette sombre, adossée à la devanture, m’attire l’attention et je me raidis.

― Merde !

Mon cœur manque un battement, je fais un bond en arrière et mes clés m’échappent.

Leur tintement sur le bitume me fait sursauter une seconde fois.

― Qui est là ? osé-je d’une voix minuscule.

Est-ce un voyou décidé à me détrousser ? Un ivrogne qui se soulage ? Ou, si j’en crois le sommet pointu de son ombre, un illuminé déguisé en sorcier ou en lutin ?

― Qu’est-ce que... ?

Pendant un quart de seconde, je me maudis pour ne pas m’être procuré un spray anti-agression. L’instant suivant, le néon de l’enseigne émet un grésillement et la lumière revient.

Je cligne des yeux pour adapter ma vision et découvrir le corps longiligne d’un inoffensif sapin de Noël emballé dans son filet de transport. À ses pieds gît mon trousseau de clés.

Non mais quelle nouille !

À moins d’être allergique aux résineux ou phobique de tout ce qui a trait aux fêtes de fin d’année, je sais d’emblée que je n’ai rien à craindre de ce sapin abandonné.

Le geste mal assuré, je mets mes mains de chaque côté de mon visage pour regarder derrière la vitre de la boutique. L’intérieur est totalement plongé dans l’obscurité. Il n’y a personne et je me penche rapidement pour ramasser mes clés.

Violette est probablement toujours à l’étage avec Sherwood et ne doit rien savoir de l’histoire de ce pauvre sapin esseulé. Je me retourne pour m’assurer que personne ne l’a posé là, juste le temps de fumer une cigarette ou de reprendre son souffle. Je dois me rendre à l’évidence, il n’y a plus grand monde dans la rue et aucun être ne semble se soucier, de près ou de loin, du sort de l’arbre de Noël. Je m’en approche avec une once de réticence, puis j’aperçois une étiquette. Accrochée à sa cime grâce à une ficelle mollement nouée, elle ballotte sous l’effet de la brise. Mue par ma curiosité, je la soulève précautionneusement, la retourne. Ce que mes yeux décryptent dans la semi-obscurité de la rue, me laisse pantoise :

Pour me faire pardonner de vous avoir lâchée au beau milieu d’une foule

de dingues de Noël. Et aussi parce que vous aimez les épicéas…

Devon Francoeur

Stupéfaite, je prends le temps de quelques secondes de réflexion avant de bouger. Dans un profond conflit intérieur, j’hésite entre laisser ce sapin là sur le trottoir, ou vite le mettre à l’abri pour l’acheminer jusque dans le cocon cosy de mon appartement. Décidément, les manières de ce Devon Francœur me laissent perplexes.

Finalement, après mûre réflexion, j’opte pour la deuxième option et je pousse le sapin à l’intérieur de l’échoppe. Je referme la porte derrière moi, ressors, tire le rideau métallique sur la devanture, cadenasse le tout et repousse le battant de la porte une fois rentrée. Un grelot exalté retentit par deux fois et Violette déboule presque aussitôt, les cheveux enroulés dans une serviette en éponge, le visage barbouillé d’un masque purifiant au charbon et vêtue de son pyjama en pilou favori, floqué d’un renne qui se pourlèche les babines. Authentique.

― Ah te voilà enfin ! s’écrie-t-elle en appuyant sur l’interrupteur. Tabarnak de tabarnak ! Chu sur les nerfs ! Devine qui est passé à la boutique pendant que tu t’promenais ? 

Elle a l’air encore plus excitée que le grelot de l’entrée.

― Devon Francœur ? supposé-je en toute logique, avec un regard pour l’épicéa. Alors comme ça, tu l’as vu ? Mais pourquoi avoir laissé le sapin dehors ?

Violette fronce les sourcils.