Annika

Nora Roberts · Chapitre 7 sur 22

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Annika

Chapitre 5

5

Annika n’appréciait pas le nouvel entraînement. Comme les armes à feu, il supposait de faire du mal. Entre compagnons, ils apprenaient à se frapper, à jeter l’autre à terre, à poignarder ou taillader avec une lame.

Elle aurait voulu dire non, comme pour les pistolets, mais c’était hors de question. Elle savait qu’elle devait passer par ces leçons. Pour ces situations, Bran ne pouvait pas lui forger d’arme magique.

Elle n’aimait pas voir Doyle faire chuter Sasha ou Riley bourrer Bran de coups de pied dans le ventre. Ses amis se donnaient des coups de couteau, et même si Bran les avait enchantés pour qu’ils ne puissent pas entamer leur chair, Annika en souffrait.

Pour éviter au maximum le problème, elle dansait, esquivait et sautait plutôt que d’attaquer. Lorsqu’elle ne pouvait faire autrement, elle retenait ses coups, de peur de blesser ceux qu’elle aimait.

— Allez, Annika. Tu sais te déplacer plus vite que ça. (Bien campé sur ses deux jambes, Doyle donna un coup sur son propre torse ferme.) Attaque-moi, fort.

Espérant le satisfaire, elle s’élança vers lui, effectua un saut de mains et commença un saut périlleux, mais il la saisit par le pied et profita de son élan pour la soulever du sol. Elle eut à peine le temps d’ajuster ses mouvements pour atterrir sur ses pieds.

— Hé, vas-y doucement, intervint Sawyer. (En plein combat contre Riley, il reçut un coup de poing dans l’estomac.) Bon, toi aussi.

— C’était affectueux, prétendit son adversaire.

— Encore heureux qu’on ne soit pas amoureux, remarqua Sawyer, qui répéta à Doyle : Vas-y un peu moins fort, quand même.

— Y aller moins fort, c’est ce qui nous met en danger. C’est ce que fait Annika, et c’est là le problème. Tu retiens tes coups, la belle. Qu’est-ce qui se passe ?

Le regard suppliant, elle leva les mains en un geste d’impuissance.

— Je ne veux pas faire de mal à mes amis.

— C’est te retenir qui va faire du mal à tes amis. Joue le jeu, murmura-t-il à Sawyer avant de l’attraper d’un geste vif et de porter un couteau à sa gorge. Comment tu vas m’empêcher de lui trancher la gorge ?

— Le couteau ne peut pas le blesser. (Pourtant, elle n’aimait pas du tout le voir là.) Bran s’en est assuré.

— Elle t’a eu, mon pote, rigola Sawyer.

Pas amusé pour deux sous, Doyle poussa un grognement et d’un jet, ficha la pointe du couteau dans l’herbe. Une seconde plus tard, il tenait Sawyer en position de l’étrangler.

— Hé, ça va pas ?

— Suis-moi.

— Suivre… putain, articula Sawyer avec peine.

— Et si je l’étrangle ? demanda Doyle, dont les muscles roulaient sous sa peau tandis qu’il resserrait son étreinte autour de la gorge de Sawyer. Avec la bonne prise et la bonne pression, c’est fini. Rapide et silencieux. Alors, qu’est-ce que tu penses faire, maintenant ?

— Tu ne lui feras pas de mal.

— Juste un peu de pression supplémentaire.

Quand Sawyer se mit à se débattre, la respiration sifflante, Annika ouvrit de grands yeux.

— Arrête !

— Oblige-moi à m’arrêter. Il peut mourir n’importe quand.

— Je t’ai dit d’arrêter !

Annika leva un poing dont jaillit de la lumière et frappa le bras de Doyle. Elle se jeta devant eux au moment où Doyle relâchait Sawyer. Celui-ci prit quelques inspirations étranglées et se pencha, les mains sur les cuisses.

— Ça ne t’a pas blessé parce que tu n’es pas malintentionné.

— Juste un petit électrochoc, lui confirma Doyle. Mais si j’avais été un ennemi, j’aurais eu mon compte. C’est comme ça qu’on s’y prend. Ça va, petit ?

Sawyer expira et hocha la tête. Puis il se redressa et donna un violent coup de coude dans le ventre de Doyle. À son tour, celui-ci eut la respiration coupée.

— Bravo.

— Tu l’as cherché, mon gars.

— Nous nous faisons mal les uns aux autres.

Doyle recula en voyant des larmes dans les yeux d’Annika.

— Il est tout à toi.

— Allez, lança Sawyer en passant le bras autour des épaules d’Annika. On va se promener.

— Doyle t’a fait du mal et tu lui as fait du mal. Sasha a aussi dit que Riley l’avait ratatinée.

Ce n’est pas le moment de rire, s’admonesta Sawyer.

— C’est une expression. Mais sinon, c’est vrai, on va se faire un peu mal. Quelques bosses et quelques bleus, y compris pour notre amour-propre. Mais, Anni, ceux qui vont nous attaquer n’auront pas de couteau non tranchant et ils ne retiendront pas leurs coups. Ils pourraient être pires que les créatures envoyées par Nerezza la dernière fois, parce qu’ils seront humains. Ils sont capables d’élaborer des stratégies plutôt que d’agir sans réfléchir. Ils me tueront sans pitié. Je n’ai aucune valeur.

— C’est faux, tu…

— Pour eux, c’est le cas. Sasha aussi, sans doute. Et Bran, s’ils y parviennent. Hélas, ils vous emmèneront, toi, Doyle et Riley. C’est pire. Ce qu’ils vous feront sera pire.

Annika s’arrêta et lui fit face pour déceler la vérité dans ses yeux.

— Ils te tueront ?

— Ils essaieront.

— Et Sasha aussi ?

— Il y a des chances. Elle sera tuée ou capturée, et pour nous, cela reviendra au même. Nous devons survivre.

— C’est notre devoir.

— C’est vrai, et nous devons nous protéger les uns les autres. C’est notre devoir. J’accepte les bleus et les bosses que nous nous infligeons. Doyle est dur, mais il a raison.

— Tu as envie de tuer des gens ? De leur enlever la vie ?

— Pas du tout. Mais pour te sauver, toi, moi, nous tous, pour mettre les étoiles à l’abri, je n’hésiterai pas.

— Alors je vais te faire du mal.

Dans un éclat de rire, il prit le visage d’Annika entre ses mains et posa les lèvres sur son front.

Elle se lova tout simplement contre lui et se sentit fondre. Elle l’enveloppa de sa senteur à la fois sucrée et mystérieuse. Il n’avait qu’à pencher légèrement la tête pour rencontrer sa bouche.

Et ce léger mouvement changerait bien des choses…

— OK. Très bien. (Il lui caressa rapidement les bras et recula, essayant de ne pas contempler trop longuement ses yeux rêveurs d’un vert qui rappelait la mer.) Voyons si tu arrives à me toucher avant que Doyle ne décrète la pause du petit déjeuner.

Ils passèrent ensuite plusieurs heures dans l’eau et sur le bateau, mais ne trouvèrent rien qui leur indique l’emplacement de l’étoile. Au moins, il y avait des glaces sur le chemin du retour et, pour Annika, ce fut le moment le plus agréable de la journée.

Quand ils arrivèrent à la maison, les hommes s’éloignèrent vers les citronniers. Annika n’y accorda pas d’importance et alla préparer une nouvelle tisane à infuser au soleil, mais Riley, elle, avait son idée sur la question.

Dans son tee-shirt Grateful Dead, son treillis large et ses Converse orange, elle resta les poings sur les hanches, une expression soupçonneuse sur le visage.

— Conversation entre hommes.

— Je pense qu’ils sont allés s’entraîner au tir, sur les cibles du fond, lui indiqua Annika.

— Et moi, je ne crois pas, fit Riley.

Sasha sortit avec son carnet de croquis et une grande carafe contenant une boisson rose pétillante.

— Je me suis essayée à un jus framboise-citron mélangé à de l’eau gazeuse. Ça a l’air plutôt bon.

— On en jugera.

— Où sont les autres ? demanda Sasha pendant que Riley versait le jus dans un grand verre de glaçons.

— C’est bien ce qui me chiffonne. Tous les mecs se sont retirés loin de la maison. Ça sent la parlotte entre mâles.

— Si ça leur chante… Moi, j’ai chaud, je suis fatiguée et assoiffée. (Toutefois, en s’installant sous la tonnelle, Sasha fronça les sourcils.) À quel sujet peuvent-ils bien se réunir ?

— Pour mettre au point des stratégies, protéger les faibles femmes du duo Nerezza-Malmon, sans doute…

— C’est insultant.

— Je ne te le fais pas dire. C’est bon, ton truc.

— J’aime beaucoup, commenta Annika, qui venait d’en boire une gorgée. On peut avoir une réunion entre femmes. Nous aussi, nous protégeons.

— Un peu, mon neveu !

— Tu as un neveu ?

— Non, c’est une expression. Pour dire « carrément », « tout à fait ».

— C’est amusant, le langage. (Arrivée à l’ombre, Annika ôta les lunettes conçues pour diminuer l’éclat aveuglant du soleil.) Mais je crois que les hommes s’inquiètent parce que je ne veux pas utiliser d’arme à feu, et que Sasha doit s’améliorer au combat.

— Ben voyons. (Renfrognée, Riley dirigea son regard contrarié vers les citronniers.) Vous avez toutes les deux fait vos preuves, et plus d’une fois.

— Je trouve aussi, reprit Sasha, cela dit Annika n’a pas tort pour autant. Je ne suis pas aussi rapide et forte que vous. Je progresse, mais j’ai encore de la marge. Toi, Annika, tu as de la force et de la rapidité à revendre. Les bracelets remplacent avantageusement un pistolet.

— Un peu, mon neveu ! s’écria Annika, contente de tester l’expression. Dans l’eau, je suis la meilleure, et c’est utile. Riley tire très, très bien et elle est rapide au combat. Sasha est meilleure à l’arbalète que Doyle, et elle voit tout ce que nous avons besoin de savoir. Nous avons été choisies pour nos capacités. Nos actions futures.

— Si on se divise en deux camps, on n’est plus une équipe, protesta Sasha. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre…

— C’est naturel pour les hommes de s’inquiéter pour les femmes de leur famille. Nous sommes de leur famille.

Riley pianota sur la table avec nervosité.

— Continue de raisonner, Anni.

— Nous également, nous nous inquiétons, poursuivit Annika. Je ferais tout pour les protéger, et vous aussi, et pour cela, je dois vous faire mal pendant les entraînements. Quand nous avons été attaqués pour la première fois à Corfou, dans l’eau, je n’étais pas prête. J’étais trop heureuse d’être dans la mer. Mais depuis, je suis aux aguets. Je protège.

Sasha posa une main sur la sienne.

— Tu m’as sauvée, lui rappela-t-elle.

— Dans la dernière bataille, tu es allée sur la grande falaise avec Bran, parce que tu savais qu’il aurait besoin de toi. Nous avions tous besoin de toi. Et à la pleine lune, quand Riley s’est transformée, elle est venue se battre à nos côtés, en louve. Sans armes mais avec des crocs et des griffes. Ils savent tout ça. Mais les hommes s’inquiéteront toujours pour leurs femmes.

— Tu es plus tolérante que moi, fit Riley avec un haussement d’épaules. Je les laisse faire leur petit schmilblick, tant que ça n’empiète pas sur le nôtre.

— Nous avons l’avantage. Tu es la plus intelligente.

— Tu vas réussir à me mettre de bonne humeur, Anni.

— Sawyer est très doué, et Doyle a vécu longtemps, alors il a beaucoup d’expérience. Bran est intelligent, et il a de la magye. Mais ton cerveau, il est le meilleur. Tu trouves les choses, tu les… déniches.

— Je n’ai rien sur les soupirs et les chants pour le moment, mais je n’abandonne pas.

— Tu vas trouver, ou alors Sasha en rêvera. Et nous saurons.

Le ton d’Annika ne respirait pas l’innocence ou la naïveté, mais une ferme conviction.

— Le savoir est un pouvoir et une arme, tu nous la donnes. Les hommes comprennent ça. Malgré tout… Sawyer m’a soutenue quand j’ai refusé d’apprendre le tir. Doyle ne m’a pas obligée, et Bran m’a fabriqué mes bracelets.

Elle leva les mains, ce qui fit étinceler le cuivre à la lumière mouchetée du soleil.

— Il savait que je me battrais mieux, que je serais plus forte avec. Quand tu étais louve, Sawyer t’a fait un feu par une nuit pluvieuse. C’est preuve de gentillesse. Doyle frappe Sasha pour qu’elle se relève, mais pas aussi dur qu’il frappe Riley. Parce que Riley est plus forte.

— Et plus méchante, précisa la lycanthrope.

— Dans une bataille ?

Riley haussa encore les épaules, mais sourit.

— Je peux être méchante sur tous les plans, si besoin. Je n’aurais jamais pensé qu’un jour, une sirène m’expliquerait comment fonctionnent les hommes.

— Ce n’est pas bien ?

— Si. Tu as touché tous les points sensibles. Comme je le disais, tu es plus tolérante, mais je ne peux pas contester tes arguments. Surtout concernant le meilleur cerveau.

— Et je me trompais peut-être, ajouta Sasha. Il se peut que ce soit bon de nous séparer de temps en temps. On partage notre point de vue, eux le leur. Ensuite, on les apporte tous à l’équipe.

— Je peux poser une question sur les hommes qui ne concerne pas le combat ?

— Bien sûr, Annika.

— Comment tu as fait pour que Bran t’embrasse, la première fois ?

— Ce n’était pas fait exprès, j’imagine. On était tous les deux un peu énervés.

— Alors pour que Sawyer m’embrasse, il faut que nous soyons énervés.

Du coin de l’œil, Sasha vit les sourcils de Riley se hausser sous sa longue frange.

— Pas forcément, précisa-t-elle. Tout le monde est différent. Tu as des sentiments pour Sawyer ?

— Il me remplit de sentiments…

— Dans ce cas, fais le premier pas, suggéra Riley. Les femmes ne peuvent pas agir les premières, dans ton monde ? Embrasser les premières, je veux dire.

— Oh, si. Ce serait idiot de ne pas pouvoir embrasser le mâle qu’on veut, s’il est d’accord.

— Autant que je puisse en juger, observa Riley, Sawyer serait d’accord.

— Mais je ne peux pas. Je ne suis pas autorisée à embrasser une personne de la terre la première. Il doit vouloir de moi et me le montrer. Il doit me choisir.

— Pourquoi ?

— Nos femmes ont le pouvoir d’attirer les hommes humains. De les séduire pour que leur choix n’en soit plus un. Il y a longtemps, et aussi plus récemment, certaines de mon espèce ont attiré des hommes, des marins et des explorateurs.

— Le chant des sirènes.

— Oui, c’est très beau et puissant, mais il peut être dangereux pour les humains qu’elles appellent. Nous prêtons serment de ne pas utiliser ce chant, et de ne jamais embrasser un homme la première si on nous donne des jambes. Un serment, c’est sacré. Je ne serais pas digne de cette quête si je la ruinais pour donner le baiser à Sawyer.

Des sentiments plein les yeux, elle regarda vers les citronniers.

— Mais j’en ai vraiment très envie.

— Il n’a aucune chance, dit Riley à Sasha. À mon avis, il ne tiendra pas longtemps.

— Je pense que c’est son honneur qui le retient. Il ne veut pas profiter de toi, Annika.

— Comment pourrait-il profiter de moi ? Si je ne voulais pas qu’il m’embrasse, je dirais non !

— Ce n’est pas toujours aussi clair pour… les peuples terrestres, lui expliqua Sasha. Pas besoin d’être voyante pour savoir qu’il t’embrasserait avec grand plaisir…

— Tu crois ? s’écria Annika, dont les yeux se mirent à pétiller comme la boisson à la framboise. Toi aussi, Riley ?

— Un peu, mon neveu.

Avec un éclat de rire, Annika joignit les mains.

— Je suis tellement heureuse de vous en avoir parlé. Cela me donne de l’espoir.

— Tu ne peux pas lui demander de t’embrasser ? s’enquit Riley.

— Non. Avant la première fois, avant le choix, c’est interdit.

— Est-ce que tu es autorisée à lui demander pourquoi il ne t’embrasse pas ?

Annika s’apprêtait à répondre, mais elle arbora un air songeur.

— Ce n’est pas la même chose… C’est une question qui ferait partie de la conversation. Ce n’est pas demander un acte. Personne ne m’a défendu de demander à un humain pourquoi il ne le faisait pas.

Riant de nouveau, elle attrapa les mains de Riley et s’exclama :

— Comme c’est astucieux !

— N’oublie pas mon « meilleur cerveau », sans compter que j’ai de l’expérience avec les hommes de mon espèce.

— Je devrais aller lui demander tout de suite.

— J’éviterais, à ta place. (Sasha joignit ses mains aux leurs.) Je crois que c’est mieux d’attendre que vous soyez tous les deux. Si tu lui poses la question devant les autres gars, ça va le mettre mal à l’aise.

— D’accord. Je vais agir comme vous dites. Vous m’avez aidée beaucoup.

— Solidarité féminine, fit Riley. Et en retour, tu nous raconteras.

— C’est bon de parler avec d’autres femmes. Les hommes doivent trouver bien de se retrouver entre eux.

— Tu avais déjà eu le dernier mot là-dessus. Ah, les voilà.

Riley se dit que Sasha avait raison. Inutile de posséder un don pour voir que Sawyer était mordu. Malgré ses lunettes noires, il était clair que son regard se portait droit sur Annika et qu’il s’attardait sur elle. Enfin, il produisit son habituel sourire affable et les rejoignit d’un pas alerte.

— Ça a l’air bon, votre affaire.

— J’ai bien fait d’en préparer un grand pichet et d’emporter six verres, alors. Même si je ne savais pas encore que vous alliez tenir un colloque sous les citronniers.

Bran se plaça derrière la chaise de Sasha et lui caressa les cheveux.

— On a fait des calculs sur les meilleures positions pour la potion de lumière une fois qu’elle aura reposé. La première mouture devrait être prête après le coucher du soleil.

Il s’assit à côté d’elle et souleva le pichet.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un genre de limonade à la framboise.

— Je vais me chercher une bière, déclara aussitôt Doyle, qui hésita en discernant la lueur dans les yeux de Sasha. Ou pas. Tu es énervée, blondinette ?

— J’aurais pu l’être, et Riley aussi. Heureusement, Annika nous a présenté des arguments pertinents sur les mâles de notre espèce et de bien d’autres, avec leur instinct de protéger les femelles, y compris quand les femmes en question sont capables de se défendre. Elle nous a aussi fait comprendre que parfois, les hommes veulent être en compagnie d’autres hommes. Sans elle, on ne serait pas de si charmante humeur.

— Merci, la belle, lança Doyle en se servant finalement du jus pétillant.

— J’ai dit ça parce que je crois que vous nous respectez. Sinon, je serais en colère.

— Ce n’est pas seulement du respect, mais de la confiance. Et de l’amour. (Bran porta la main de Sasha à ses lèvres. Quand il l’abaissa, Sasha tenait une rose jaune comme le soleil. Il sourit au soupir audible d’Annika.) Avec l’amour vient l’inquiétude.

— Je ne te vois pas baiser nos mains à nous, l’Irlandais.

Bran éclata de rire et fit signe à Riley.

— Présente donc la tienne.

— Une autre fois, peut-être ?

— En attendant, je crois avoir trouvé le moyen de réaliser la suggestion de Doyle concernant les armes. J’aurai besoin de ton aide, fáidh.

— Alors, tu l’auras.

— Une fois que ce sera prêt à être testé, j’aurai besoin de tout le monde.

— Pour la magye ? demanda Annika.

— Pour la magye.

D’un petit geste, Bran fit apparaître une rose blanche comme du givre, et une autre aux tons rosés de barbe à papa. Il offrit la première à Riley, et la deuxième à Annika, qui rayonna.

— Et pendant qu’on partait en reconnaissance dans les citronniers pour voir où placer les bombes de lumière, Sawyer a eu une idée.

— Ça t’arrive ? ironisa Riley.

— Une ou deux fois par an, répondit l’intéressé du tac au tac. On pense défense, attaque, stratégie, tenir notre territoire face aux assauts. Et je suppose que maintenant, on va faire face à Malmon et à ses mercenaires. Il y a l’élément humain. En tant qu’humain comme lui, si je voulais assiéger un château, je ne l’attaquerais pas d’en dessous. Je… Sasha, je peux t’emprunter ton carnet ? On est là, dit-il quand elle l’avança vers lui. Les citronniers ici, la route là. (Il dessina un plan à main levée.) Les voisins les plus proches sont là et là. Ce n’est pas une bonne stratégie d’envoyer des troupes monter vers nous depuis la route. Peut-être quelques personnes comme distraction, mais c’est un gâchis d’hommes et d’efforts. On peut arriver de côté, mais la vraie vulnérabilité se situe à l’ouest et au-dessus. Le sol s’élève toujours. Le terrain est rude, montagneux. Ils ne pourraient pas arriver vite, mais…

— Ils pourraient utiliser des armes longue portée, objecta Riley, qui obtint des hochements de tête. (Elle se leva, s’éloigna de la tonnelle et regarda en l’air.) Ils bénéficieraient d’une couverture plutôt appréciable. On aurait la nôtre dans le verger, et avec la maison, dans une certaine mesure, mais un bon tireur – et Malmon n’embauche que des bons – pourrait nous descendre.

— Il ne veut pas nous avoir morts, commença Sasha. Enfin, pas tous.

— Il pourrait envoyer des somnifères. (Les mains dans les poches, Riley poursuivit son inspection.) Il connaît notre nature, et il sait que de toute façon, Doyle ne mourra pas. Et il voudra Annika et moi vivantes. On a bien plus de valeur captives que mortes. Bran, Sasha, il serait peut-être assez curieux pour vous vouloir en vie aussi. Sawyer, en revanche… il ne recherche que ta boussole. Le moyen le plus facile, c’est de te loger une balle dans la tête.

— Ne dis pas ça, murmura Annika.

— Désolée, mais il a déjà essayé de tuer Sawyer. Il recommencera.

— Pour ce que ça lui apportera… S’il me tue, il n’aura toujours pas la boussole, précisa Sawyer. On ne peut pas la prendre, elle doit être donnée. Sinon, elle retournera à mon grand-père.

— Hum, fit Riley en revenant vers la table. Malmon est au courant ?

— Il devrait l’être, mais il était assez énervé au Maroc pour m’envoyer un assassin. Peut-être qu’il n’a pas creusé assez pour savoir comment ça fonctionne.

— Oui, Malmon et ses colères… quel est le plan ?

— Il va falloir reconnaître le terrain avant son arrivée. Je suppose que ton contact ne t’a pas fait de retour à ce sujet.

— Pas encore, mais elle le fera, assura Riley.

— Doyle connaît les lieux.

— Deux cents ans après ? l’interrogea Riley. Tu as si bonne mémoire ?

— Suffisamment. D’ailleurs, nous allons grimper demain, plutôt que de nous rendre en mer. Nous ne pourrons pas trouver l’étoile si nous sommes morts ou emprisonnés.

— C’est sûr. Et une fois là-haut, quand on aura trouvé leurs meilleurs angles d’attaque ?

— On dispose des pièges.

— Là, tu m’intéresses, dit Riley en agitant un doigt vers Sawyer.

— On ne pourra pas utiliser les bombes de lumière, observa Bran. On ne peut pas prendre le risque qu’un touriste aventureux ou quelqu’un d’ici les déclenche et se brûle avec.

— Mes bracelets ne leur feraient pas de mal, intervint Annika.

— Tout à fait. Il faut donc que je mette au point quelque chose de ce type, qui ne frappe que les êtres malveillants.

— On devrait te relever de tes tâches du soir, alors.

— Je les ferai, proposa Annika.

— Je te remercie. J’aurai besoin de l’aide de Sasha, et je crois qu’elle devait être en cuisine.

— Je m’en charge, déclara Sawyer en haussant les épaules. Rien de compliqué.

— Alors on va s’y mettre.

— Nous autres, nous allons nous entraîner dans les citronniers, annonça Doyle pendant que Bran et Sasha se levaient.

— J’avais peur que tu dises ça, soupira Sawyer.

— Une heure, et puis ce sera le moment de la bière, lui promit Doyle.

Même si la bière ne l’intéressait pas, Annika suivit l’entraînement pendant une heure. Elle n’aimait pas les coups que lui donnait Doyle en lui montrant comment se défendre contre ce qu’il appelait les prises, mais il lui rappela qu’elle aimerait encore moins être privée de sa liberté.

Elle aimait le vin et appréciait d’aider Sawyer pour le dîner, donc elle savoura les deux. Elle put confectionner ce qu’il appelait bruschetta : elle coupa le long pain en deux et le grilla pendant qu’il faisait cuire du poulet.

— Tu te souviens comment hacher ?

— Il faut couper en tout petits morceaux.

— Voilà, comme ces tomates Roma avec l’ail.

Elle s’y appliqua aussitôt, imaginant comme ce serait sympathique de cuisiner avec Sawyer sans les bleus de l’entraînement ni la perspective de combats.

— Le poulet sent très bon.

— Il sera encore meilleur avec les fettuccine Alfredo. Bon travail. Et maintenant, tu prends le basilic que j’ai coupé au jardin et tu le coupes très finement, mais pour le ciseler, pas pour le hacher. C’est bon ?

— Oui, je comprends la différence. Si je vivais sur la terre, j’aurais un jardin pour les fleurs et les herbes et les légumes, moi aussi. Tous les jours, j’irais m’asseoir là et je boirais du vin.

— Sympa !

Il lui montra ce qu’il restait à faire, avec un peu de vin, de l’huile et du vinaigre, du fromage et des condiments.

— Il faut laisser reposer un moment, dit-il en préparant une sauce dans une casserole. Pour que les saveurs se mélangent.

Elle aimait cette vision pendant qu’il s’agitait : détendu, les cheveux qui captaient la lumière du soleil depuis les vitres.

— Dans ma maison sur la terre, j’aurais une grande cuisine comme ici, avec les fenêtres qui donnent sur le soleil, la grande boîte brillante pour les aliments froids et tous les jolis plats.

— Et une arrière-cuisine qui déchire.

— Et une arrière-cuisine qui déchire, répéta-t-elle.

— Et une grande péninsule qui fera aussi comptoir pour le petit déj.

— Une péninsule, c’est une bande de terre qui a trois côtés dans l’eau.

— Tu as raison, dit-il en agitant un doigt joueur. Dans la cuisine, c’est un genre de comptoir rattaché à l’îlot, pour préparer les repas, s’asseoir tranquillement, ou pour que les gens te tiennent compagnie pendant que tu cuisines.

— Comme ça, on ne se sent pas seul. Tu as une cuisine comme ça ?

— Moi ? Non. Mes parents en ont une jolie, et celle de mes grands-parents est à l’ancienne, avec quelques ajouts pratiques. Mais là, on se construit une cuisine de rêve, à partir de rien.

L’idée de rêver plaisait beaucoup à Annika.

— De quelle couleur ?

— Quelle est ta préférée ?

— Oh, il y en a trop pour qu’une seule soit meilleure que les autres.

— Alors on prendra le vert, comme tes yeux. Des appareils en inox, un piano de cuisson à six brûleurs. Et peut-être du gris foncé pour les placards.

— Tu as les yeux gris. J’aime le gris.

— Beaucoup de placards sans portes, ou aux portes en verre, pour tes jolis plats. Une arrière-cuisine ouverte, un évier profond, de grandes fenêtres. Exposée sud, pour que tu puisses garder tes herbes dans des pots tout l’hiver. C’est un bon début, estima-t-il en remplissant un pichet d’eau.

— Ça peut être près de la mer ?

— Bah, c’est la cuisine de tes rêves, souviens-toi.

— Alors je voudrais la cuisine de mes rêves dans une maison au bord de la mer. Et on préparerait les repas ensemble tous les soirs.

Il marqua un temps d’arrêt et elle sentit qu’il s’apprêtait à parler… mais Riley arriva à la hâte.

— Malmon est à Londres. (Elle s’empara d’un verre et se versa du vin.) D’après mon contact, il se rend régulièrement dans une demeure de Hyde Park, qui appartient à un gars super riche qui y vit avec sa troisième femme. Eux, en revanche, n’ont pas été vus depuis deux ou trois jours. Et ce n’est pas tout. Le maître d’hôtel de Malmon s’est pendu. Une enquête a été menée, mais apparemment, il s’agit d’un suicide tout ce qu’il y a de plus normal.

— Pourquoi le maître d’hôtel ? s’interrogea Sawyer.

— Aucune idée, mais aucun signe de drogue, de lutte ou d’usage de la force n’a été trouvé. Et il paraît que Malmon s’organise pour louer une villa à Capri et rameuter certains de ses mercenaires.

— Ils savent où on est, mais s’il est encore à Londres en train de préparer son voyage, on a encore un peu de temps.

— Nerezza est au courant, signala Annika. Elle doit savoir, si Malmon sait où aller. Elle pourrait venir avant lui.

— On sera prêts, lui assura Sawyer. Et en parlant d’être prêt, c’est quasiment le cas du dîner.

— C’est à Riley de mettre le couvert.

— Hein ? Ah, d’accord.

— Moi, je fais de la brouchetta.

— Brous-ké-ta, la reprit Sawyer.

Annika reproduisit la prononciation correcte à voix basse, pendant que Riley attrapait les assiettes.

Tandis qu’ils mangeaient tous ensemble en exposant leurs plans, Annika garda un œil sur le ciel. C’est par là que Nerezza enverrait ses créatures.

Plus tard, elle sortit et observa la mer. Quand Sawyer la rejoignit, elle s’autorisa à s’appuyer contre lui.

— Tu devrais essayer de dormir un peu, lui dit-il. Je pense vraiment qu’on a un ou deux jours de répit.

— Pourquoi ?

— À mon avis, elle laissera d’abord Malmon nous attaquer, pour voir de quoi il est capable et s’il peut faire des dégâts. La dernière fois, on l’a atteinte, et elle ne va pas l’oublier si facilement. Elle a échoué, donc logiquement, elle tentera autre chose. L’autre chose, c’est Malmon.

— Tu ne peux pas le laisser te faire mal.

— Je n’en ai pas l’intention. Quoi d’autre ?

— J’aime bien marcher. Demain, on ira dans les collines, mais pas à la mer. À Corfou, je pouvais y aller tard le soir, ou tôt le matin. Maintenant, c’est trop loin.

— Je peux t’y emmener, proposa Sawyer en sortant sa boussole.

— C’est vrai ?

— Bien sûr. Tu peux t’offrir une petite baignade, et ensuite, tu as besoin de repos : demain, il va faire chaud et la grimpée sera rude. Il faudra que tu te contentes de la piscine, ensuite. Tu vas chercher ton maillot ?

Quand elle sourit, lui adressant un regard par en dessous, il hocha la tête.

— Ah, je vois. Un bain de minuit. Il est sans doute assez tard pour que tu puisses te le permettre.

— Je ne sors pas les jambes avant d’être dans l’eau et loin de la côte.

— D’accord. Tu es prête ? s’enquit-il en lui prenant la main.

— Oh, oui.

Elle la serra bien fort pendant qu’ils volaient.

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