Annika

Nora Roberts · Chapitre 11 sur 22

Pages du PDF

Annika

Chapitre 9

9

Ils se concentrèrent sur la partie orientale de l’île, explorant les anses et les grottes profondes. Annika n’entendit ni soupirs ni chants. Elle ne perçut qu’une seule fois la présence dans l’eau de quelque chose d’assez gros pour être un humain ou un requin.

Il s’agissait tout simplement d’un couple de plongeurs, plus intéressés l’un par l’autre, lui sembla-t-il, que par la vie maritime.

Au retour de leur deuxième expédition, elle prit la tête jusqu’au bateau. Elle allait se montrer très vigilante jusqu’à l’épisode prévu par Sasha, jusqu’à ce qu’ils soient tous sains et saufs.

Elle se hissa à bord, toujours aussi contente de retirer les palmes, si malcommodes, qu’elle devait porter quand elle avait ses jambes.

Sasha arriva à sa suite, puis Sawyer. Pour se rendre utile, Annika ouvrit le coffre qui contenait des boissons fraîches. Sasha allait vouloir de l’eau, mais Sawyer et Riley aimaient bien les boissons sucrées…

Pendant qu’elle prenait les bouteilles, un oiseau descendit en piqué pour se poser sur la rambarde. Elle lui jeta un coup d’œil, prête à sourire.

Elle reposa alors les bouteilles, et se redressa.

— Tu n’es pas un oiseau.

— Qu’est-ce que tu dis ? l’interrogea Sasha, qui défaisait sa combinaison.

— C’est une créature de Nerezza.

Le volatile ne bougeait pas. Il se contenta de tourner sa tête difforme et de les regarder avec des yeux jaunes brillants. Sawyer attrapa un pistolet dans son sac.

Alors que Riley montait à bord, un deuxième oiseau se posa sur le bateau.

— On a de la visite, annonça Sasha.

Riley tira un couteau de son fourreau.

De la taille de pigeons, les oiseaux avaient un corps bien moins dodu, presque rabougri, et une tête large qui tournait presque entièrement, comme celle des hiboux. Le duo gardait le silence, puis il fut rejoint par une troisième créature. Leurs yeux jaunâtres restaient fixes, leurs plumes noires graisseuses bien en place.

Bran arriva sur le pont et observa la scène tandis que derrière lui, Doyle sortait son couteau.

— Elle nous envoie ça ? fit Bran avec un amusement sombre. Des oiseaux de mauvais augure ? Pour nous insuffler de la peur ? Elle ne peut pas faire mieux ?

Sasha se tourna, pressa une main sur sa tête et en étendit une autre pour leur faire signe d’attendre.

— Venez voir. Ainsi est-il dit dans le livre de votre dieu. Et j’ai regardé, c’est écrit, et voici qu’apparut à mes yeux un cheval verdâtre ; celui qui le montait, on le nomme : la Mort, et l’Hadès le suivait. Alors, j’ai envoyé un cheval verdâtre et un cavalier. Voici

votre mort à venir. Voici votre enfer qui suit. Mes oiseaux 1 nettoieront vos os et mes chiens laperont votre sang .

Quand Bran s’approcha d’elle, elle secoua la tête avec détermination.

— Attends. Attends.

Les paupières closes, elle inspira profondément et quand elle rouvrit les yeux, ils brûlaient comme des cristaux de feu. Lorsqu’elle parla de nouveau, sa voix forte résonna sur l’eau.

— Et ce qu’on te répond, Nerezza, c’est que tu n’auras jamais les étoiles. Envoie ton cheval et ton cavalier, envoie le pire, et nous les vaincrons. Tout comme toi, jusqu’à ce que tu sois vieille, flétrie et faible. Nous sommes ta mort, ta destruction. Viens donc ! (Sasha rejeta la tête en arrière, baissa les bras, les doigts étendus.) Viens donc !

Les oiseaux criaillèrent, déployèrent leurs ailes et foncèrent sur Sasha.

Annika leva un bras et protégea le visage de son amie, envoyant de la lumière avec son bracelet. Au même moment, Bran lança des éclairs bleu électrique.

Le corps des trois créatures se transforma en une fumée noire fétide.

— Je l’ai atteinte. (Avec un rire chevrotant et éberlué, Sasha posa de nouveau les doigts sur ses tempes.) Je l’ai atteinte, j’ai senti sa douleur. Je lui ai fait mal autant, non, plus qu’elle ne m’en a fait.

— Ton nez saigne, murmura Annika, qui le tamponna doucement avec une serviette.

— Ce n’est pas grave, tout va bien. (Les yeux brillants de larmes et de triomphe, Sasha se tourna vers Bran.) Tout va bien, elle saigne aussi. Grâce à moi.

— Fáidh. (Submergé d’émotions et encore sous le coup du stress, le mage l’attira contre lui.) A ghrá. Assieds-toi, maintenant, lui souffla-t-il en la prenant sur ses genoux. Il faut qu’elle boive.

— Je vais bien. (Elle rit encore, de façon un peu moins hystérique.) Tu ne vois pas, je vais bien. Je l’ai entendue hurler de fureur. Et d’accord, je pourrais sans doute prendre un cachet pour le mal de tête, mais je l’ai battue. Je lui ai rendu la pareille, Bran. C’était moi qui étais dans sa tête.

— Allez, donne-moi ça. (Doucement, il posa les doigts sur le crâne de Sasha, qu’il massa.) Donne-moi la douleur, qu’elle ne soit plus.

— Bois un peu. (Annika s’agenouilla à son côté et la força à avaler quelques gorgées, puis lui prit la main qu’elle appuya contre sa propre joue.) Tu as été tellement forte, tellement courageuse.

— Je me sentais forte. Je l’ai laissée entrer. Je savais que c’était le moment, que je pouvais le faire.

— Tu crois que je doute de toi ? demanda Bran en l’embrassant. Mes cheveux ont dû virer au blanc, mais je ne doute pas de toi.

— Elle va y aller plus fort, maintenant.

Riley jeta un regard vers Doyle.

— Et voilà le retour de notre tue-l’ambiance.

— Elle ira plus fort, répéta-t-il. Maintenant, elle sait que celle qu’elle considérait comme faible, et moi aussi, est bien plus solide qu’il n’y paraît.

— Un peu, mon neveu, abonda Annika.

Riley rit et enchaîna :

— Alors, comme ça, elle nous balance la révélation ? Les quatre cavaliers, la fin du monde et compagnie ? Elle peut ! Bran, je te recommanderais de fabriquer encore plus de feu des enfers et de pavés. On va lui montrer ce que c’est que l’enfer.

— Malmon n’est pas un cavalier de l’Apocalypse, observa Sawyer qui lança un Coca à Riley, en prit un pour lui et offrit une bouteille de jus à Annika. Tu tires plus vite que ton ombre aujourd’hui, lui dit-il. Bref, Malmon est juste un psychopathe, un sans foi ni loi friqué.

— Il est plus que ça maintenant, lui rappela Sasha.

— Quelle que soit sa nature, tu l’as déjà fait remarquer : on les abattra, reprit-il fermement en sirotant sa boisson. Sasha Riggs, tu viens de jouer à un jeu de pouvoir mental avec une déesse, et de gagner. Jusqu’où iras-tu ?

— Je vais trouver les deux Étoiles de la Fortune restantes, puis danser sur une plage ensoleillée. Voilà ce qui va se passer.

— Pour citer ma chérie ici présente, un peu, mon neveu. Mais pour l’instant, je suggère qu’on s’arrête de plonger.

— Je vais bien, Sawyer. Franchement.

— Bien ou pas, Sawyer a raison, trancha Doyle. On a fini pour aujourd’hui.

Il se dirigea vers le gouvernail.

— Restons sur une note positive, Sasha. (Riley lui tapota l’épaule.) De toute façon, je veux aller vérifier si mon contact a pu se procurer ce que recherche Sawyer.

Une fois assurée que Sasha était bien installée, Annika vint s’asseoir à côté de Sawyer et lui prit la main.

— Je comprends.

— Tu comprends quoi ?

— Ce que tu m’as dit, et ce que je savais dans ma tête, mais pas dans mon cœur. Quand l’oiseau qui n’était pas un oiseau s’est jeté sur Sasha, et que je l’ai détruit. J’aurais fait la même chose si ç’avait été un homme. La même chose.

Quand elle se blottit contre lui, il l’enlaça et la tint comme Bran tenait Sasha pendant tout le trajet retour. Une fois à quai, Riley sortit son téléphone.

— J’en ai pour cinq minutes, annonça-t-elle en s’éloignant.

— Sasha devrait manger une glace, comme récompense, décréta Annika.

— Difficile de dire non à des glaces, mais… Tiens, c’était rapide, dit Sasha.

Riley, déjà de retour, répondit :

— Rapide et efficace. Ta liste est complète, Sawyer. Je peux aller chercher le matériel dans une heure.

— Je sais ce que je vais faire de ma soirée, conclut-il.

— Une heure, c’est parfait, commenta Sasha. Ça nous donne le temps de faire du shopping entre filles.

— Du shopping !

Rayonnante, Annika battit des mains.

— Du shopping ? (Riley baissa ses lunettes de soleil et souffla sur sa frange, perplexe.) Pour quoi faire ?

— Une séance de lèche-vitrines, c’est toujours justifié, déclara Sasha gaiement en pinçant la main de Riley. On va faire des achats, passer prendre le matériel de Sawyer, et ramener des pizzas pour le dîner.

— La journée a été longue, et tu n’as pas chômé, commença Bran. Nerezza a commencé les attaques, on devrait rester ensemble.

— Elle ne va pas s’attaquer de nouveau à moi aujourd’hui, et je crois avoir prouvé que je sais me défendre. Et tu ne vas quand même pas nous dire qu’à nous trois, on ne peut pas gérer.

— Ne t’engage pas sur ce terrain, mon pote, l’avertit Sawyer. Tu pourras pas gagner. Mais on peut rester par là pendant que vous…

— Allez-y, dit Sasha avec un geste impérieux de la main. Tous les trois. Ma récompense, c’est une petite heure de shopping entre filles sans hommes dans les pattes. (Pour clore le sujet, Sasha se haussa sur la pointe des pieds pour déposer un léger baiser sur les lèvres de Bran.) On sera de retour d’ici deux heures.

— Si vous ne…

— On sera là.

— Ne vous séparez pas.

— Bien sûr que non, lança Sasha, qui leur refit signe de partir et attendit qu’ils soient hors de vue. C’est bon.

— Je pourrais m’acheter de nouvelles boucles d’oreilles !

— On ne va pas faire de shopping.

— Mais, fit Annika, interdite, tu viens de dire…

— Tu ne voulais pas parler de sexe ?

— Si ! s’exclama Annika. C’était une ruse !

— Exactement.

— Si on s’apprête à parler de sexe alors que je suis dans une période sans, je veux de l’alcool, décréta Riley en parcourant du regard la marina. Trouvons-nous un café avec une belle vue et des Bellinis.

En dix minutes – Riley ne traînait jamais –, elles étaient assises à une terrasse ombragée donnant sur l’eau et les bateaux. Riley passa commande en italien en flirtant avec le serveur, qui ne se fit pas prier pour lui rendre la pareille.

Elle esquissa un sourire et se renfonça dans son siège.

— Je prouve simplement que le sexe serait possible, si je choisissais un coup d’un soir. Bref, Annika. Nous sommes tout ouïe. Vas-y.

— Vous êtes… toutouilles ?

— Ça veut dire qu’on t’écoute, expliqua Sasha.

— Ah, d’accord. C’est agréable d’avoir des amies qui sont des filles.

— Tout à fait, confirma Sasha.

— Alors, Sawyer dit qu’il y a des règles compliquées concernant le sexe. Si c’est tellement difficile et restreint, comment font les gens pour avoir du sexe ?

— Bonne question. Pour moi, ça supposait tellement de complications que je préférais oublier que ça existait. Je pensais vraiment que c’était ce qui me convenait, jusqu’à ce que je rencontre Bran.

— Parce que vous êtes des âmes sœurs.

— Oui. (N’était-ce pas extraordinaire ?) Je ne savais pas qu’il ressentait la même chose que moi. Mais en plus, il m’a acceptée, telle que je suis. Personne ne l’avait fait avant Bran. Avant vous tous.

— Mais moi, je ne voulais pas coucher avec elle, reprit Riley, qui adressa un grand sourire au serveur qui rapportait leurs cocktails.

— Pourtant elle est très belle, et gentille et sage. Vous auriez du joli sexe ensemble.

— Il y a des sirènes gays ? s’enquit Riley.

— Oh, oui. Nous sommes très joyeux.

— Non, je veux dire est-ce que vous êtes, ou alors certains d’entre vous, attirés par le même sexe ? Est-ce que vous pouvez vous accoupler avec quelqu’un du même sexe ?

— Bien sûr. Ce n’est pas la même chose à cause du corps, et il n’y a pas de descendance, mais le désir reste le désir, pas vrai ? L’amour est toujours l’amour ?

— Je trinque à ce que tu dis, commenta Riley en levant son verre de Bellini.

— L’une des règles d’ici, c’est qu’on ne peut pas avec une personne du même sexe ?

— Cette règle est en train d’être éliminée. Ça va plus lentement selon les endroits, mais on y travaille.

Annika souffla avec humeur.

— Toutes les règles sont bêtes ?

— Certaines, sans doute, mais les règles ne sont pas toujours les mêmes.

Cette fois, Annika leva la main en un geste de frustration.

— Comment est-ce que les règles peuvent dépendre, si ce sont des règles ?

— Il va nous falloir plus de Bellinis, déclara Riley. Et des petits gâteaux.

— Je ne dis pas le contraire. Annika, les règles dépendent des personnes concernées, de la situation. Par exemple, si Bran avait été marié ou promis à quelqu’un d’autre.

— C’est la règle de la disponibilité, ajouta Riley.

— Je comprends et je suis d’accord. Je comprends aussi le consentement. Il ne faut pas que ce soit forcé. Clean… je ne vois pas pourquoi il faudrait se laver à chaque sexe.

— Ce n’est pas ce que ça veut dire. Il s’agit de ne pas avoir de maladies sexuellement transmissibles, expliqua Sasha. Je ne pense pas que ce soit un problème pour toi et Sawyer, donc on peut arrêter là cette explication compliquée pour le moment. Quant aux autres règles, celles qui varient… Certaines peuvent venir du code ou des croyances de la personne concernée.

— Je connais le code. Sawyer est très honorable. Peut-être trop. J’ai essayé de lui expliquer que quand ton tableau arrivera en vrai, je peux m’échapper seule. Il peut vous emmener, comme il est blessé, ça lui ferait une personne de moins…

— N’importe quoi. Hors de question.

Agacée, Annika se tourna vers Riley.

— Mais je suis capable…

— Je me fous carrément de ce dont tu es capable. Et si Sawyer avait réagi autrement, j’aurais été très déçue. Je commencerais d’ailleurs par lui foutre une raclée.

— Annika, intervint Sasha plus gentiment. C’est insultant pour nous que tu proposes ça.

— Je ne cherche pas à insulter. Je vous aime tous. Je l’ai blessé ? (Ébranlée, elle eut l’esprit troublé à cette perspective.) Oh, je suis en grande désolation. Je lui présenterai mon excuse.

— N’en reparle pas, c’est tout, lui conseilla Riley. Et souviens-toi, c’est un pour tous, tous pour un.

Annika répéta la devise.

— C’est un code. Je ne l’oublierai pas. J’ai vexé Sawyer, alors il ne veut pas avoir du sexe avec moi.

— Je ne pense pas que ce soit ça. Il nous faut vraiment d’autres Bellinis.

D’un signe de tête, Riley fit venir le serveur et s’engagea dans une longue conversation pleine de séduction. Intéressée, Annika observa le serveur s’éloigner, l’œil rivé sur Riley.

— Il serait d’accord pour avoir du sexe avec toi.

— Ça, j’ai bien compris. Le sexe avec un inconnu, ça peut être excitant, et le danger fait partie de l’excitation. Mais niveau excitation et danger, j’ai tout ce qu’il me faut en ce moment. En plus, c’est de toi et Sawyer qu’on parle. Je peux te promettre qu’il a « eu du sexe » avec toi une bonne centaine de fois dans sa tête.

— Mais je veux avoir du sexe avec son corps.

— Je te comprends.

Annika se rapprocha de Riley.

— Il est courageux, fort et gentil, et très, très beau. Pourtant tu n’auras pas de sexe avec lui.

— Euh, non. Je te l’accorde, il est mignon. Et sexy. Et il n’a pas froid aux yeux. Mais bon, l’attirance, ça ne se commande pas.

— C’est vrai, commenta Annika, qui se rassit, satisfaite. C’est un mystère du cœur. Je veux Sawyer, et il a envie de moi. Son… comment appelez-vous cette partie, je ne me souviens pas, réfléchit-elle en désignant son entrejambe.

— Alors là, il y a beaucoup de noms, répondit Riley, qui reçut aussitôt une petite tape de Sasha sur le bras.

— On va s’en tenir à pénis.

— Son pénis durcit, c’est pour du sexe. Quand on s’embrasse, quand il me touche. C’est du désir, et je vois aussi dans ses yeux. Mais il ne met pas son pénis dans moi.

— C’est si simple que ça dans ton monde ? s’enquit Sasha.

— Il peut y avoir un rituel d’accouplement. C’est plus sérieux. Ou alors, ça peut être pour s’amuser, parce qu’on a envie.

— Ce n’est pas si différent, conclut Riley. Écoute, je pense qu’on a un bon équilibre, ici. Je suis sans doute un peu moins prude que Sasha.

— Eh, je ne te permets pas !

— Que Sasha avant Bran, corrigea Riley.

— OK, c’est ton point de vue…

— Le code de Sawyer rend ses règles compliquées. Il ne veut pas profiter de toi ni de la situation. Ce qui ne signifie pas qu’il ne veut pas te culbuter, ni imaginer te culbuter.

— Ah, comme faire la culbute. (Annika mima une roulade.) J’aime bien ce mot, c’est rigolo. Comment est-ce que je m’y prends, sans utiliser la contrainte, pour qu’il arrête d’imaginer et qu’il se mette à me culbuter ?

— Tu lui sautes dessus.

Riley cligna les yeux.

— Dis donc, Sasha, tu me surprends.

— Tu m’as traitée de prude.

— J’ai eu tort. Et je suis d’accord avec toi.

— Lui sauter dessus, comme dans un combat ?

— Non, c’est toi qui fais le premier pas. Tu enclenches le… la culbute, répondit Sasha. Tu fermes la porte et tu te déshabilles. Si nécessaire, tu lui retires ses vêtements aussi.

— Bien, Sasha !

— Fini la pruderie, répondit cette dernière avec une petite moue satisfaite. Anni, je ne te suggérerais pas tout ça si je n’avais pas perçu à quel point il te désire. C’était tellement fort que je ne pouvais pas m’empêcher de le sentir. Je te promets, je n’ai pas fait exprès.

— C’est un code aussi, je sais. Mais tu as senti son désir pour moi ?

— Oui. Et sa lutte pour le refréner.

— Alors je peux faire en sorte qu’il arrête la lutte. (Comme son cœur s’était mis à battre plus fort, Annika pressa une main dessus.) C’est permis ?

— C’est même encouragé.

Quand le serveur revint, Riley lui octroya un sourire aguicheur.

Il exécuta un numéro de séduction sur toutes les trois en leur apportant la tournée suivante, avec de petites assiettes et un plat débordant de pâtisseries.

— Belle donne, s’écria-t-il en imprimant un baiser sur le bout de ses doigts. C’est mon plaisir de vous servir.

Riley le regarda partir.

— Je devrais peut-être y réfléchir…

— Non, répondit Sasha avec fermeté.

— Facile à dire pour toi… Ça m’énerve que tu aies raison ! Enfin, il y a toujours les gâteaux.

— Je peux aider Sawyer dans sa lutte et lui sauter dessus pour qu’il me culbute ce soir ?

— C’est toi qui vois, répondit Riley, qui après un rapide coup d’œil choisit une zeppola. Mais il faut qu’il nous fabrique les puces.

Après avoir mûrement réfléchi, Annika hocha la tête.

— C’est plus important que la culbute. Mais s’il les termine ?

— Alors saute tant que tu veux, lui répondit Sasha. Et celui-là, c’est quoi ?

— Tant que ça a l’air bon, peu m’importe le nom… Mais c’est un bombolone. Une sorte de beignet grand luxe fourré à la crème. Tiens, Annika, tu devrais aimer. (Elle prit la pâtisserie couverte de sucre glace et la lui posa d’autorité dans son assiette.) Et maintenant, c’est une vraie fête.

— J’adore les fêtes. Merci de m’aider à comprendre les règles et les codes de la culbute.

— Je ne pense pas que tu en auras besoin, mais bonne chance, déclara Sasha en prenant la main d’Annika.

— Mangez et buvez, mesdames. On a rendez-vous dans environ vingt minutes.

— Sur le chemin, ou au retour, pourrons-nous faire du shopping ? s’enquit Annika.

Avant que Riley ne puisse s’opposer, Sasha acquiesça.

— En fait, il le faut. On ne peut pas revenir sans preuves de nos activités prévues.

— Zut, pesta Riley. Alors, ce sera une session de shopping éclair. Rapide, précisa-t-elle.

— Mais je peux être rapide, dit aussitôt Annika.

— Oui, oui. J’y croirai quand je le verrai.

Elles revinrent les bras chargés. Annika n’avait peut-être pas atteint l’objectif « éclair » de Riley, mais elle parvint à acheter deux paires de boucles d’oreilles, des sandales aux talons de huit centimètres qu’elle portait comme si elle était née avec, un tout petit sac à main qui ne contiendrait pas grand-chose d’autre que de l’air, mais était doté d’une fermeture à coquillage qu’elle trouvait charmante, et trois nouvelles robes.

Ensemble, elles gravirent la grande pente du retour en traînant des sacs de courses, les composants pour Sawyer et trois grandes pizzas.

— Et où tu comptes porter ces talons ? demanda Riley à Annika.

— Elle les mettra pour séduire Sawyer. Elle marchera avec, elle enlèvera sa robe, et elle gardera seulement les chaussures.

— Sasha, tu es peut-être novice, mais tu ne manques pas de compétences ni d’idées.

— Je me suis beaucoup amusée ! Tes nouvelles boucles d’oreilles sont très jolies, Riley.

Avec un haussement d’épaules, Riley accepta sa propre faiblesse.

— Dans un combat, l’adversaire peut facilement en choper une et tirer.

— Mais elles sont jolies. Celles de Sasha aussi, et elle sera belle avec sa nouvelle robe et ses nu-pieds. Tu aurais dû acheter la robe que je t’ai montrée, Riley.

— Je n’ai pas d’homme à séduire, moi.

— Tu as un très bon corps. Il est petit et fort et agile, et tes seins sont beaux.

— Je n’ai pas pour autant de mec dans mon lit, mais merci.

— Dans mon monde, des hommes et des femmes voudraient beaucoup te culbuter.

Elles entrèrent dans la maison en riant et tirèrent Bran de son inquiétude.

— Le shopping s’est bien passé, on dirait.

— Très bien, et on rapporte des pizzas, comme promis, répondit Sasha en levant la tête pour l’embrasser.

— Je vais les poser à la cuisine, proposa Bran. Doyle est dans les citronniers, ou il y était tout à l’heure, en tout cas. Sawyer est dehors, il travaille aux plans de ce que vous lui rapportez.

— Riley a tous les éléments de sa liste, décréta Sasha, avec un discret coup de coude à Annika. Nous, on va ranger les résultats de notre shopping effréné.

— C’est stratégique ? demanda Annika pendant qu’elles montaient.

— Tu lui donnes un peu de temps pour qu’il se demande où tu es. Ne porte pas encore les sandales à talons. Garde-les pour tout à l’heure, ça fera plus d’effet.

— C’est comme un jeu.

— Un peu, mais un jeu où vous gagnez tous les deux.

À la porte de sa chambre, Annika posa ses sacs pour serrer fort Sasha dans ses bras.

— Merci. Toi et Riley, vous êtes mes sœurs dans ce monde, et dans le mien.

— C’est avec vous tous que j’ai appris ce qu’est la famille. Quand nous en aurons fini, je vais essayer de tirer profit de ces enseignements avec ma propre mère. À tout à l’heure.

— Tu devrais porter ta nouvelle robe.

Sasha, qui allait entrer dans sa chambre, s’arrêta et sourit.

— Après tout, tu as raison. Je vais la mettre, cette nouvelle robe.

Annika comprenait les jeux de séduction. Elle avait regardé trois de ses sœurs effectuer des rituels d’accouplement. Il s’agissait de flirter, puis de feindre l’indifférence, puis de flirter à nouveau.

Même si elle savait que Sawyer ne pouvait être son compagnon pour la vie, cela ne l’empêcherait pas de l’aimer toujours, alors le rituel pouvait être permis de son côté.

Elle se changea, sans revêtir de robe neuve, pour que Sasha puisse briller dans la sienne. Mais elle utilisa le rouge pour les lèvres et la petite brosse pour colorer les cils, car elle savait que les femmes le faisaient pour être encore plus jolies.

Une fois en bas, elle confectionna, comme le lui avait appris Sasha, du jus de fruits pétillant. Sur un plateau, elle disposa la carafe, des verres, et le bol pour les glaçons.

Sawyer était attablé sous la tonnelle, avec les objets procurés par Riley, un dessin qu’il avait fait et une espèce d’outil qui lui rappela un peu un pistolet.

Comme Doyle était en face à le regarder travailler, elle leur sourit en apportant le plateau.

— J’ai fait des boissons fraîches parce qu’avec les pizzas tout à l’heure, vous voudrez de la bière. Bran les réchauffera pour le dîner. C’est ça, la puce ? demanda-t-elle en versant le liquide dans les verres.

— Bientôt. Il faut que j’attache ce condensateur.

— C’est un condensateur de flux, comme dans Retour vers le futur ? demanda Riley depuis son balcon.

— Ha, ha, il nous manque juste une DeLorean. Là, j’ai de quoi fabriquer trois micros, il faudra qu’on détermine où ils seront le plus utiles.

— Comment as-tu appris ? s’informa Doyle.

— Par curiosité, je suppose. J’ai commencé par démonter une vieille radio, puis un répondeur qui ne marchait plus, une voiture téléguidée cassée, ce genre de choses. J’ai trouvé comment assembler les pièces pour jouer à l’espion. Là, ça va être un peu plus sophistiqué, mais ça n’a rien de sorcier.

— Alors Bran ne pourra pas t’aider ?

— C’est juste une… (Sawyer s’interrompit pour enfin regarder Annika.) Oh, tu es toute belle. Je veux dire, tu es toujours belle, mais…

— Merci.

Après avoir fait courir un doigt sur ses épaules, elle passa derrière lui pour s’asseoir au bord de la table, dos à lui et face à Doyle.

Oui, elle connaissait le rituel.

— Tu conduis le bateau très bien, commença-t-elle.

— Oui, c’est pratique.

— Très pratique. Tu pourrais peut-être m’apprendre. J’aime apprendre. Et en retour, je peux t’enseigner les sauts de mains.

— Si je saute sur les mains, je ne peux pas tenir une épée, objecta l’immortel.

— Je peux te montrer comment les faire avec une seule main. Tu es fort. (Délibérément, elle lui tapota le biceps.) Tu pourrais sauter sur une seule main, pour que ton épée tape dans les jambes de l’adversaire, et tes pieds peuvent cogner le visage.

— Une seule main ?

— Oui, je peux t’apprendre. Et mettre les pieds au mur, en libérant les mains, pour sauter en arrière ? Ça pourrait t’être utile au combat. Tu voudrais que je te montre ?

— Oui, je suis toujours prêt pour des nouveautés.

Lorsqu’il partit avec elle sur la pelouse, il jeta un regard vers un Sawyer maussade, puis sur Riley. Celle-ci sourit, puis s’accouda à la rambarde pour profiter du spectacle.

— Un problème, cow-boy ? demanda-t-elle à Sawyer quand elle l’entendit jurer.

— Non, je viens seulement de me brûler un peu.

Elle observa Annika, dont la robe retombait pendant le saut pour révéler ses superbes jambes.

— M’étonne pas, murmura Riley, qui sourit de nouveau.

OceanofPDF.com