Annika
Chapitre 12
12
Sawyer se réveilla avec Annika pelotonnée contre lui et il inspira le parfum de ses cheveux et de sa peau.
La journée à venir, avec tout ce qu’elle apporterait, ne serait guère plus lumineuse que la nuit. Alors il s’offrit le plaisir de rester là un moment, rien de plus. Tout en respirant son odeur, il emmêla les doigts dans ses mèches de soie noire, profita du battement de cœur régulier près du sien.
Il pouvait s’imaginer un tel réveil tous les matins pendant le restant de ses jours. Il connaissait bien le temps, ce qu’il donnait, prenait et proposait. S’il l’avait pu, il aurait utilisé son don pour opérer une brèche dans le temps et l’espace, afin de vivre leur histoire jusqu’au bout.
Mais ils avaient tous les deux prêté serment. Sawyer connaissait son devoir. La boussole qu’il portait n’était ni un jouet ni un simple outil. Elle constituerait toujours une responsabilité.
Qu’il acceptait, avec tout ce que cela impliquait.
Quant à elle, il le savait, elle acceptait son propre devoir, et la responsabilité apportée par son don. Lorsque son temps sur terre serait écoulé – et c’était pour bientôt – elle n’aurait d’autre choix que de retourner dans son monde, au sein de son peuple, et de mener sa vie là où il ne pourrait la suivre.
Il n’avait pas souhaité l’aimer, n’avait pas voulu avoir cette impression qu’il l’avait toujours aimée et l’aimerait toujours. Mais elle s’était enroulée autour de son cœur comme elle l’avait fait autour de son corps.
Le temps apaiserait-il son cœur brisé, le moment venu ? Inutile de posséder le don de Sasha pour deviner qu’il n’oublierait jamais Annika. Pendant le restant de ses jours, elle lui manquerait et il aurait la nostalgie de ce qui n’avait pas pu être.
Mais leur combat, la mission pour laquelle chacun des six était prêt à mourir, représentait bien plus que le cœur meurtri d’un seul homme.
Allons, ils avaient encore du temps. Aujourd’hui, demain, les semaines à venir ; ces minutes précieuses n’étaient pas à gâcher en faisant le deuil précoce de l’avenir.
Il effleura des lèvres la tempe d’Annika, l’attira plus près. Elle bougea tranquillement, et le contact de sa peau l’illumina.
Les oiseaux n’avaient pas entamé leur chant matinal, l’aube n’était pas encore là, mais Sawyer la vit sourire en inclinant la tête en arrière.
— Bonjour. C’est un très bon jour quand je me réveille avec tes bras autour de moi. Tu t’es bien reposé ?
— Oui. Tu es reposante, Anni.
— J’aime être au calme avec toi comme ça, avant que le ciel se réveille. Avant que Doyle se réveille, ajouta-t-elle d’une voix rieuse, et que tout soit bruyant et précipité. Je peux te faire du café.
— Non, reste là.
Il approcha les hanches de celles d’Annika, sentit ses courbes.
— Tu veux te réveiller avec du sexe. (Glissant la main sur son torse, elle se tortilla pour se rapprocher.) Ton pénis est déjà réveillé.
Elle faisait naître en lui tant d’amour, de rires et de désir qu’il trouvait impossible de séparer une réaction des autres.
— J’ai envie de toi, Annika. (Il l’embrassa, doucement, tendrement.) Tu as envie ?
— Quand tu m’embrasses, quand je sens ton corps contre le mien, je suis remplie d’envie. Prends mon envie Sawyer, et je prendrai la tienne.
C’était si simple et si absolu. Il les emporta tous deux dans leur baiser, sentit que même l’aube retenait son souffle pour leur donner ce temps. Ce temps précieux.
Il la caressa en douceur, pour savourer chaque parcelle de sa peau satinée, ses courbes douces, les lignes longues de son buste et ses jambes miraculeuses. Tendrement, ses lèvres suivirent. Prenant le désir d’Annika, lui offrant le sien.
Qu’elle accepta. Se tournant vers lui, fondant contre lui, comme si elle n’avait attendu que lui.
Chaque mouvement, chaque contact faisait palpiter sa peau. La chaleur, la lumière et la beauté capturaient son cœur comme des mains ouvertes.
Leurs souffles se mêlèrent pour un baiser qui atteignait l’âme. Sa poitrine était parfaite dans sa main. Ses lèvres se soulevèrent vers lui quand il l’amena à sa première explosion de plaisir. Dans ce moment, ce moment calme entre l’ombre et la lumière, elle était, souhaitait être, tout à lui.
— Annika. (Submergé d’émotion, il enfouit le visage au creux de son cou.) J’ai besoin de toi.
Ses paroles la traversèrent en un merveilleux miroitement. Annika connaissait la poésie, les chants et les histoires. Mais aucun mot de sa connaissance ne l’avait jamais autant émue. Qu’il ait besoin d’elle, cela donnait à son cœur un élan extraordinaire. Les yeux brouillés par les larmes, elle posa les mains sur les joues de Sawyer, releva son visage pour pouvoir le regarder.
— Je te donnerai tout ce dont tu as besoin. Sois un avec moi, avant que le soleil arrive. Avant le soleil, répéta-t-elle en se cambrant pour l’accueillir.
Et si elle pleura alors qu’ils se mouvaient en harmonie, elle put se dire que ce n’était que de joie et de beauté. De savoir qu’il avait besoin d’elle.
Cette joie, Annika la porta avec elle pendant toute leur séance de gymnastique, jusqu’au petit déjeuner.
Elle s’y accrocha encore quand Sawyer apporta l’enregistreur sur la table.
— Ce n’est peut-être pas très adapté en fin de repas, mais il faut que tout le monde entende ça.
— Encore un rendez-vous ? demanda Riley.
— D’une certaine manière. C’est dans la chambre, à minuit et quelques.
— Si on doit entendre Malmon au lit avec une pauvre fille…
— Pas une pauvre fille ; c’est Nerezza.
Sawyer attendit un instant, puis appuya sur lecture.
Pendant un temps, ce ne fut qu’un silence lourd, comme un vrombissement sourd. Puis Annika crut entendre un claquement dans l’air. La voix de Malmon tremblait, mais elle ne savait pas s’il s’agissait d’excitation ou de peur.
J’ai attendu.
L’atmosphère devint étouffante lorsque Nerezza prit la parole, écœurante et poisseuse comme du miel dégoulinant d’un nid d’abeilles.
Et tout est comme je le souhaite ?
Tout est comme vous le souhaitez.
Non, mon toutou, tant que les étoiles ne sont pas entre mes mains et que leurs gardiens sont en liberté, tout n’est pas comme je le souhaite.
Tout est prêt pour en arriver là où vous le désirez. Je vous en supplie, ma reine… J’ai attendu.
Le rire qui suivit fit frissonner Annika.
Tu ne m’offres pas de rafraîchissement avant ?
Voici votre coupe.
Mais pas encore sucrée.
Un instant plus tard, Malmon émit un râle.
Ah, c’est parfait. La douleur ne fait qu’ajouter à la puissance et à la saveur.
— Du sang, murmura Bran. Il lui donne son sang. De son plein gré.
Elle me plaît, cette chambre. Je vais rester une heure avec toi.
Une heure ? Mais… Vous n’allez pas vivre avec moi pendant que je recherche l’étoile pour vous ?
Ici ? Dans cet endroit fait pour des mortels ? Pour des humains ?
Le dégoût dans sa voix était clairement perceptible, puis il vira à l’amusement.
Ne boude pas, mon toutou. Je t’offrirai le paradis pendant une heure. Dévêts-toi, afin que je puisse constater l’évolution de ta transformation. Ensuite, toi et moi, nous rassasierons nos appétits.
— Transformation, nota Riley en faisant signe à Sasha. Tu avais dit qu’il ne serait plus ce qu’il était.
— Mais pour l’instant, je ne sais pas ce qu’il est en train de devenir.
Ah, oui. Toi aussi, tu es plaisant. C’est douloureux ?
La douleur vient de façon aiguë, puis elle passe.
Mais tu l’apprécies. Elle te prouve que tu évolues.
Je suis plus fort.
Et tu le seras encore davantage.
Je serai invincible. Immortel. Ensemble, nous régnerons sur les mondes.
Bien sûr.
— Elle ment, chuchota Annika. Il ne l’entend pas ?
Ils perçurent un son, comme le sifflement du vent et un grondement sourd.
Ensuite, des coups, des grognements, des bruits de succion, des halètements bestiaux et deux fois, un cri de douleur, interrompu comme s’il avait été tranché net par une lame. Des claques sonores, des gémissements telles des suppliques de damnés.
Sous la table, Annika joignit les mains.
— Ce n’est pas ce que nous faisons. Ce n’est pas de l’amour. C’est… comme les requins. Juste se nourrir, sans beauté ni gentillesse. Ni cœur.
— Le sexe n’est pas toujours doux et gentil, mais… (Écœurée, Riley s’agita sur son siège.) On peut s’estimer heureux de ne pas avoir la vidéo.
Encore ! Il y avait dans la voix de Malmon un son guttural qui n’était pas tout à fait humain. Une heure. Vous aviez dit une heure.
J’ai dit ça ? Avec un rire, Nerezza ajouta : Dors, maintenant. Oui, dors et rêve du temps d’avant. Bientôt, mon toutou, tu m’apporteras tout ce que je veux, tout ce qui est à moi. Si tu échoues, ton sang ne se contentera pas de sucrer mon vin.
Encore un claquement, puis le silence.
— C’est tout, commenta Sawyer.
— C’est plus qu’assez, dit Sasha qui but son verre d’eau à longs traits. Elle voulait le voir, donc la transformation doit être physique.
— Ne me regarde pas, s’offusqua Riley. Pour moi, c’est trois nuits par mois et c’est héréditaire.
— Mais tu dis que c’est douloureux quand tu te transformes.
— Un peu. C’est un aspect seulement. Mais elle ne le transforme pas en lycanthrope. Ce changement-là est rapide, et de toute façon la lune n’est pas pleine. Je parie sur le démon.
— Je suis d’accord, approuva Bran.
— Alors on va affronter une déesse, une petite armée et un démon, conclut Sawyer qui se leva en ramassant l’enregistreur. Fabuleux. Je vais rapporter ça.
Même si la conversation l’avait affectée, Annika retrouva la joie du petit matin. Elle la garda précieusement pendant qu’on parlait bataille, car Sasha était certaine qu’il y en aurait une durant la journée.
Elle rechercha sur la coque du bateau ce que Sawyer appelait un GPS afin que Bran l’envoie au loin, puis elle observa Sawyer enfiler la sangle de l’arme conçue pour l’utilisation sous-marine.
— OK, nous avons officiellement fouillé plus de la moitié de l’île, déclara Riley qui, après avoir fermé sa combinaison, saisit son pistolet. Les dieux ne peuvent pas nous accuser d’être négligents ou d’abandonner facilement.
— J’aimerais pouvoir vous dire que je sens quelque chose, comme le jour où on a trouvé l’Étoile de Feu.
— Tout ne dépend pas de toi, intervint Riley en tapotant le bras de Sasha. On est six dans cette histoire. J’ai oublié, avec la bande-son de Malmon classée X, je crois avoir trouvé quelque chose sur la Baie des Soupirs. Il faut que j’approfondisse mes recherches à ce sujet à notre retour, mais je pense creuser au bon endroit. Alors si on ne trouve rien aujourd’hui, je découvrirai peut-être quelque chose qui nous aidera. En attendant, vous êtes prêts pour la totale éclate ? — La première grotte est à deux heures, précisa Doyle, qui, occupé à sangler ses bouteilles, indiqua la direction d’un coup de menton. À cinq mètres de profondeur environ.
— C’est parti, dit Sawyer.
Assis sur le bord, il plongea en arrière.
Peu importait qu’ils aient échoué dans leurs recherches jusqu’à présent, nager avec ses amis était toujours un plaisir pour Annika. Mais cette fois-ci, la peur entamait ce plaisir, ainsi que sa joie du petit matin.
Si un combat devait survenir, elle se battrait. Jamais elle ne faillirait à son devoir. Cependant, l’image peinte par Sasha flottait toujours dans son esprit.
Aussi, quand elle tourna autour des autres dans l’eau, ce n’était plus par jeu, mais pour s’assurer que tout le monde restait groupé.
Elle aperçut la grotte rapidement, mais ne fila pas vers l’entrée. Elle préféra rester au rythme de ses amis.
Elle passa l’embouchure avec Sawyer et fut reconnaissante à Bran de produire de la lumière, même si elle n’en avait pas besoin. Générée par le bien, elle avait une aura de fraîcheur, et illuminait les plantes qui s’y épanouissaient comme les petits poissons qui filaient dedans.
La vision d’un coquillage brisé, comme une maison en ruine, ne fit qu’accroître sa sensation de malaise.
Ils ne se séparèrent qu’une fois à l’intérieur. Même là, Annika surveilla les autres plus qu’elle ne chercha. Riley nagea jusqu’en haut d’une paroi, explorant les crevasses et les petites cavités, pendant que Doyle se dirigeait vers le fond et que Sawyer se hissait sur une étroite corniche. Un instant, elle faillit paniquer de ne pas pouvoir tous les garder en vue.
Puis elle aperçut l’étoile de mer, rouge comme les flammes, qui dormait sur un rocher. Elle fut apaisée par sa tranquillité et sa beauté. Elle s’approcha dans l’idée de la caresser et se rendit compte qu’elle ne dormait pas.
Charmée, elle la prit dans ses mains, sentit la chaleur qu’elle dégageait et quand l’animal s’éloigna vers l’embouchure de la grotte, Annika sourit. C’était comme si des lumières scintillaient dans son sillage.
Elle avait envie de la suivre, de nager dans les étincelles. Mais ses amis…
Honteuse d’avoir, même quelques secondes, manqué à sa vigilance, elle se retourna et vit Riley tapoter sa montre.
Elle nagea donc en direction de l’étoile, même si elle la perdit de vue car Sawyer était passé le premier. Mais elle ressentit de nouveau cette joie et eut envie de retourner à l’air pour pouvoir raconter à Sawyer combien il était merveilleux de nager avec les étoiles.
À cet instant précis, elle entendit les soupirs et les chants. Distants, mais qui se rapprochaient. Un guide, évidemment c’était un guide. Les soupirs et les chants les appelaient. Ils l’appelaient, elle.
Ce n’était pas cette grotte, mais une autre. Si elle pouvait rattraper l’étoile de mer, elle les mènerait là-bas. Fébrile, elle battit des jambes et toucha Sawyer, qui se retourna vers elle tout en émergeant de la grotte.
Et comme il la regardait, déchiffrait la joie sur son visage, il ne vit pas ce qui les attendait.
Une fléchette le frappa à l’épaule droite.
Annika entendit le son horrible et vit le sang se répandre dans l’eau. Elle se précipita hors de la grotte comme une furie, mais Sawyer la repoussa derrière lui tout en tirant son propre pistolet de sa main gauche.
Sans réfléchir, elle envoya de la lumière à l’aide de ses bracelets, et les rayons traversèrent l’eau pour repousser les hommes. L’éclair de Bran se joignit à eux. Une lance atteignit un homme à la jambe : elle avait été projetée par le harpon de Sasha.
Tout n’était que sang et folie. Le sang de Sawyer, celui des attaquants… C’est à ce moment que les requins apparurent, exactement comme dans le tableau.
Annika savait quoi faire, ils devaient tous rester groupés. Même si son estomac se tordit quand elle vit les requins attaquer l’un de leurs agresseurs, elle se répéta qu’il n’était qu’un ennemi. Et comme prévu, les autres se retournèrent vers les requins.
Sawyer leur fit signe, referma la main de son bras blessé sur la boussole. Prête à voyager, Annika envoya encore un rayon. Alors qu’elle se sentait emportée, elle fut touchée à la hanche.
Le choc la heurta violemment. Sa vision se troubla et elle dériva.
Aveuglé par la douleur, Sawyer s’effondra sur le pont du bateau.
— Putain de merde ! Je ne sais pas si je pourrais le refaire…
— Fais voir, dit Bran, le visage sombre, qui s’accroupit à côté de lui tandis que Doyle retirait ses palmes.
— Anni. (Malgré ses mains tremblantes, Sasha rechargea le harpon.) Elle n’est pas revenue avec nous. Elle n’est pas avec nous.
— Quoi ? (Repoussant Bran, Sawyer bondit.) Je l’avais. Elle était à côté de moi.
— Elle est tombée. Je l’ai vue, je n’ai pas pu l’arrêter. Elle… ils lui ont envoyé une fléchette dans la hanche. Je pouvais pas…
Elle s’interrompit, car Sawyer avait disparu.
— Et merde. J’y retourne, lança Riley, se préparant à se jeter à l’eau.
— On n’est pas tout seuls, l’arrêta Doyle.
— On peut pas les laisser là-bas !
— On ne laisse personne, affirma Doyle, qui sortit de la cabine et prit son épée.
Les oiseaux déferlèrent depuis un autre bateau de plongée ancré à cinquante mètres de là. Leurs armes et projectiles enduits de la potion de Bran en réduisirent des dizaines en cendres en même temps, mais ils perdirent un temps précieux en les combattant, suffisant pour que l’autre bateau s’éloigne.
— Ils les ont ! (En larmes, Sasha attrapa un pistolet de Sawyer et tenta de les atteindre.) Il faut les poursuivre.
— Ils savent comment se défendre, commenta Bran.
Quand ils eurent détruit le dernier des oiseaux, une brume grise arrivée de la mer engloutit l’embarcation ennemie. Bran projeta de la lumière dessus, mais elle rebondit comme une balle sur un mur.
— Saleté.
— On les poursuit quand même, insista Riley. Ils n’ont pas beaucoup d’avance.
— On ne pourra pas les rattraper avec ce bateau. Et tu saignes, lui signala Doyle, qui reposa son épée et releva la partie déchirée de sa combinaison.
— Oui, il y en a un qui m’a effleurée. Juste effleurée. (Elle regarda son flanc.) C’est juste une… oh… une blessure ouverte.
— Ça ne serait pas arrivé si tu ne m’avais pas poussée de côté quand on était encore dans l’eau, lui reprocha Sasha. Ne refais jamais ça.
Riley haussa un sourcil.
— De rien.
— Je suis sérieuse, putain ! Je peux me défendre aussi bien que toi.
— On se calme, leur intima Bran. Riley, tu t’assieds et tu me laisses regarder. Doyle, tu ferais mieux de nous ramener sur la côte.
— On peut pas. On ne peut pas les laisser, s’indigna Sasha.
— Fáidh, on doit soigner nos blessures et prendre d’autres armes. Puis il faudra les retrouver. Je te promets qu’on va les retrouver. On les ramènera à la maison.
Sasha s’effondra et se couvrit le visage de ses mains.
— Je l’ai sentie perdre connaissance. Ça devait être des calmants. Je l’ai sentie dériver, mais je n’arrivais pas à l’attraper, c’est arrivé trop vite. Je ne pouvais pas la rattraper.
— Nous devons croire que Sawyer y est arrivé.
— Mais il est blessé.
— Aie confiance, martela Bran. On les ramènera sains et saufs.
— Se retirer n’est pas fuir, commenta Doyle en opérant un demi-tour. Nous les récupérerons.
Annika se réveilla l’esprit embrouillé, avec mal à la tête et la hanche endolorie. Pendant un moment heureux, elle crut avoir fait un horrible cauchemar. Mais en essayant de tendre le bras pour toucher Sawyer, elle sentit le remous de l’eau tout autour d’elle.
La mer, les hommes, le sang, les requins.
Peinant à clarifier ses sens et même à bouger, elle constata qu’elle se trouvait bien dans l’eau. Mais elle était entourée de murs de verre et même d’un couvercle. Comme une boîte.
Et elle ne portait pas de vêtements. Même si elle ne connaissait pas la même pudeur que les peuples terrestres, Annika sentait très bien qu’avoir été déshabillée sans le savoir et être enfermée dans une boîte d’eau, c’était d’un abominable irrespect.
Elle appuya les mains sur le verre et observa autour d’elle.
La grotte. Ce devait être la grotte, mais il y avait des changements. Des lumières, des comptoirs ou des tables et des machines. Ainsi que des hommes armés.
Quand elle vit Sawyer, son cœur bondit, puis se serra.
Il était enchaîné, les bras au-dessus de la tête. Du sang imbibait le bandage sur son épaule. Sa combinaison retirée, il ne portait que son maillot de bain, et ses pieds touchaient à peine le sol.
La tête penchée en avant, il était visiblement toujours sans connaissance. Vivant, songea-t-elle pour se consoler. Elle le voyait respirer. Ils étaient tous les deux vivants, et elle devait les sortir de là. Elle leva les bras pour essayer de briser le verre avec ses rayons, mais une épaisse couche noire recouvrait chaque bracelet. Malgré tous ses efforts, elle ne parvint pas à l’ôter.
Quand elle envoya de la lumière sur le verre, elle était bien trop faible. Elle s’y attaqua donc à coups de poing.
— Et voilà notre petite sirène !
Ces mots se faufilèrent dans l’eau comme des anguilles, et Annika se retourna d’un coup pour localiser celui qui les avait prononcés.
Il entra dans la salle, un homme petit et mince, qui lui évoqua un serpent. Tout de noir vêtu, chemise aux manches remontées jusqu’aux coudes, pantalon retenu par une épaisse ceinture noire à la boucle argentée. Ses cheveux, noirs aussi, étaient lissés en arrière, laissant à découvert les traits cruels de son visage. Des sourcils expressifs, des lèvres fines qui souriaient, des yeux durs d’un bleu pâle presque beau.
— On n’arrivait pas à enlever tes bracelets. Il faudrait te couper les mains. Espérons qu’on n’en arrivera pas là.
Sa voix un peu chantante aurait pu, comme ses yeux, avoir du charme sans cette froideur. Il s’avança contre la paroi de verre pour l’examiner.
— Comment tu fais pour respirer ? Tu n’as pas de branchies. C’est fascinant. On a du monde qui va trouver, d’une façon ou d’une autre. Mais j’oublie mes manières ! Je m’appelle Eli Yadine, je vais travailler avec toi et ton compagnon. Ce travail peut se dérouler facilement, ou moins facilement. Ce sera à vous de choisir. M. Malmon arrive très bientôt. Il sera très heureux de te rencontrer.
Après un regard vers Sawyer, Yadine se reprit :
— De vous rencontrer.
Annika lui tourna le dos et se roula en boule. C’était un petit geste de défi, mais elle n’avait que ça.
— Je vois que tu es contrariée. Je vais te laisser bouder pour l’instant. C’est l’heure de réveiller ton petit copain.
Elle fit volte-face, les poings serrés contre les parois de sa prison. Sans faire attention à elle, Yadine attrapa quelque chose sur un plateau et le brisa sous le nez de Sawyer.
Celui-ci toussa, siffla et sursauta. Ce mouvement étendit la tache de sang sur son épaule, mais il se débattit, ce qui fit ricaner Yadine.
— Ah, la jeunesse ! C’est tellement plus amusant de travailler avec vous. Oui, nous détenons votre charmante amie, ajouta-t-il en voyant les yeux de Sawyer se river sur Annika. Dans un petit aquarium conçu spécialement pour elle. Les autres vous ont abandonnés. (La voix adoucie, presque enjôleuse, il poursuivit.) Ils se sont sauvés et vous ont laissés tous pour morts. Ou pire. Ce sera pire, bien pire, si vous ne me donnez pas ce que je veux.
— J’ai l’air d’en avoir quelque chose à foutre, de ce que tu veux ?
— Oh, si jeune et si plein de défi. Et beau, avec ça. (Il griffa légèrement d’un ongle le torse nu de Sawyer.) Pour l’instant.
Il retourna vers un comptoir, souleva un plateau et l’inclina pour montrer à Sawyer ce qu’il contenait. N’obtenant pas de réaction, il se tourna vers Annika.
Elle vit des couteaux, en nombre impressionnant, et des objets aiguisés et brillants qui devaient couper aussi net que des ciseaux. Prise de panique, elle tambourina des pieds et des poings contre les vitres, puis hurla. Le son se répercuta dans l’aquarium et les haut-parleurs en un gémissement aigu.
— Tu ne veux pas que je lui fasse du mal ? Que c’est mignon. Je vais peut-être attendre pour ces instruments. (Il reposa le plateau.) Mais que me donneras-tu en échange de ma patience ? M. Malmon a très envie de te voir sous ta vraie forme. Si tu nous montres ce que tu es, peut-être que je ne lui ferai pas de mal.
— Ne cède pas ! Il ment, cria Sawyer.
Yadine se retourna, attrapa une lourde cruche sur la table et le frappa méchamment au visage. Voyant le sang gicler, Annika nagea jusqu’en haut de l’aquarium et se jeta contre le couvercle.
— Pas très subtil, mais efficace. Est-ce que j’en remets un coup ? Oui, pourquoi pas ?
Il abattit la cruche de toutes ses forces sur Sawyer et celui-ci perdit de nouveau connaissance. Alors Annika redescendit dans l’aquarium et fit apparaître sa queue.
— Ah ! C’est incroyable. Hypnotique. Tu es une créature rare.
Quand elle tournoya très vite avant d’assener un coup sur la vitre, l’aquarium trembla. Elle répéta l’opération et s’apprêtait à frapper une troisième fois quand le tortionnaire appliqua un genre de bâton contre le torse de Sawyer.
Ce fut le cri qui lui parvint en premier, lui déchirant le cœur. Puis il se mit à trembler sans discontinuer, les yeux révulsés. Et les sons qu’il émettait étaient pires que son hurlement.
Yadine se détacha de lui, le laissant reprendre son souffle, la tête abaissée sur le torse.
— Là, c’était un chatouillis, tu comprends ? Tu refais ça, et je fais frire son cerveau dans son crâne.
Annika s’éloigna du verre, les yeux emplis de colère.
— C’est mieux. Et maintenant, si… Monsieur Malmon ! Comme vous le voyez, nous faisons des progrès.
Contrairement à Yadine, Malmon était vêtu de blanc et sa chemise était boutonnée aux poignets. Bien que ses yeux soient protégés par des lunettes noires, Annika les sentit brûler quand il l’observa.
— Magnifique. Elle est magnifique. Je crois que je vais la garder, au moins un temps. Fais bien attention à ne pas l’endommager. En tout cas, pas d’une façon visible.
Se désintéressant de la sirène, Malmon se tourna vers Sawyer.
— On ne fait plus autant le malin, je vois, en sang et vaincu, enchaîné comme un animal. Tu aurais pu avoir des millions, mais te voilà réduit à ça.
Il s’avança pour désigner la boussole.
— Et c’est moi qui remporte le trophée, en fin de compte.
Comme amusé, Malmon ramassa l’instrument de torture que Yadine avait laissé de côté, le fit tourner dans sa main, puis le planta violemment dans le ventre de Sawyer.
Annika baissa la tête et ses larmes se mêlèrent à l’eau pendant que l’horrible bâton laissait de petites brûlures noires sur la peau de Sawyer, et que son corps tremblait sans relâche.
Ensuite, Malmon lança un poing dans son ventre, et son corps fut projeté si violemment en arrière que ses poignets saignèrent au contact des menottes. Lorsque le compagnon de Nerezza leva le bâton comme pour en fouetter Sawyer au visage, Yadine s’interposa.
— Monsieur Malmon…
Celui-ci se retourna et découvrit les dents. C’étaient des crocs.
Yadine leva les mains, le visage empreint de peur et de fascination, mais ne se départit pas de son intonation chantante.
— Vous pouvez bien entendu agir à votre guise. Mais si vous souhaitez obtenir des renseignements de lui, cela exige un certain doigté et de la patience.
Malmon émit un sifflement qui ressemblait à celui d’un serpent, mais abaissa le bras. La main qui tenait l’instrument trembla, puis le lui tendit.
— Tu as raison. Fais ton travail.
— Bien entendu. Alors, monsieur King, M. Malmon s’intéresse beaucoup au fonctionnement de votre boussole. Si vous le lui expliquez, nous n’aurons pas besoin de vous faire souffrir davantage. Et ensuite, nous pourrons aborder la question des Étoiles de la Fortune.
Sawyer avait l’œil gauche fermé tellement il était gonflé, mais le droit défiait ses interlocuteurs, entre le sang et les bleus. La voix rauque et essoufflée, il dut s’exprimer lentement :
— Bien sûr. Manuel du boy-scout. Vous trouverez le mode d’emploi.
— J’aime beaucoup votre style.
Le sourire aux lèvres, Yadine planta de nouveau son instrument dans la poitrine de Sawyer.
Le serment était sacré. Ne jamais user du chant des sirènes sur les êtres humains. Mais ces hommes, se dit Annika en voyant Sawyer pris de nouvelles convulsions, n’étaient pas vraiment humains. Ils étaient le mal, et elle ferait ce qu’elle pourrait.
Elle alla chercher au fond d’elle le chant utilisé pour attirer les hommes, les rendre esclaves. Et levant la tête, elle lui donna sa voix.
Yadine jeta un œil vers elle, son sourire cruel sur les lèvres.
— Elle chante. Peut-être une oraison funèbre pour son compagnon. C’est… (Sa bouche s’adoucit et ses yeux se firent vitreux.) C’est magnifique. Vous entendez ? C’est superbe.
La mélodie sortait à flots, belle, tellement belle, tellement attirante. À travers l’eau, ses yeux verts brillaient.
Les hommes à l’entrée de la salle reposèrent leurs armes et s’avancèrent, comme en transe. Le corps de Sawyer se détendit, sa tête toujours ballante. Il incurva les lèvres et elle l’entendit murmurer son nom, comme dans un rêve.
Malmon tira fort sur le bras de Yadine.
— Mais qu’est-ce qui te prend ?
— Elle est incomparable. Il faut la libérer.
— Tu as perdu la… Le chant d’une sirène !
Se précipitant vers le plateau, Malmon prit un couteau et, se plaçant derrière Sawyer, le lui plaqua sur le cou.
— Une note de plus, une seule, et je lui tranche la gorge.
Annika s’arrêta net et posa la main sur sa bouche. Avant de retirer le couteau, Malmon passa la lame contre la gorge de Sawyer, y traçant une fine ligne de sang.
— Une seule note, répéta-t-il. Réveille-toi ! lança-t-il à Yadine, avant de jeter le couteau.
— Elle… elle avait tout pouvoir sur moi. (Avec un petit rire, Yadine s’approcha de l’aquarium.) J’étais une marionnette entre ses mains. Comment avez-vous résisté ?
— À l’évidence, ma volonté est plus importante que la tienne. Punis-la.
— Bien sûr.
Yadine actionna une manivelle sur l’un des appareils.
L’eau s’emplit de douleur, trembla et brûla. Annika se débattit, faisant entendre un son suraigu par les haut-parleurs.
— Arrêtez, mais arrêtez ! cria Sawyer, qui se tordit les poignets dans ses menottes. Morte ou blessée, elle ne vous servira à rien.
— Ça suffira, dit Malmon.
Comme s’il venait de faire une pause pour boire un verre, il reprit la boussole.
— D’après ce que j’ai compris, il me suffit de penser à un endroit, à ses coordonnées, et elle m’y emmène. Même chose dans le temps.
Il tapota l’objet, tenta de le retourner, à la recherche d’un mécanisme.
— Où est l’horloge ?
— Ce n’est pas si simple.
— Ah bon ? On va rester simple, pour le baptême de l’air. À la villa, et retour.
Malmon ferma les yeux, marmonna les coordonnées qu’il avait mémorisées.
Et ne bougea pas d’un pouce.
— Ce ne sont pas les souliers rouges du Magicien d’Oz, pauvre naze !
Sawyer résolut de garder l’attention focalisée sur lui, pour les détourner d’Annika. Si par miracle il parvenait à mettre Malmon hors d’état de nuire, Annika pourrait chanter et s’échapper.
Rien n’importait davantage.
Il reçut en retour une nouvelle décharge électrique. Quand il fut de nouveau capable de respirer, il réussit à rire.
— Ouais, ça va marcher. Continue comme ça, tu verras où tu atterris.
— Sois persuasif, lança Malmon à Yadine.
Avec un hochement de tête, ce dernier prit un couteau, qu’il reposa, puis un poinçon, qu’il abandonna. Il opta pour un scalpel.
— Je peux l’inciser, le couper en morceaux, lui faire tomber les pouces, lui arracher les yeux. Ça m’occupera un certain temps, et j’y prendrai du plaisir. Mais il y a des gens qui supportent bien la douleur. Nous disposons d’un moyen plus simple.
Yadine désigna Annika.
— Sois persuasif, répéta simplement Malmon.
Yadine tourna les molettes et le monde d’Annika se transforma en une douleur insoutenable.
Derrière ses propres hurlements, elle entendit Sawyer qui criait, proférait des jurons et suppliait. Lorsque la douleur s’arrêta, qu’elle s’affaissa faiblement au fond du bocal, elle regarda son visage bleui et ensanglanté, le chagrin dans ses yeux. Elle ne put que secouer la tête.
Ne cède pas, pensa-t-elle, aussi fort qu’elle le pouvait. Ne cède rien.
— Je dois… Ne lui faites pas de mal. Ne lui refaites pas ça. Je peux pas vous dire comment elle fonctionne. Je ne peux pas ! (Il hurla ces mots quand Yadine avança la main vers les manettes de nouveau.) Je dois vous montrer. Ne lui faites pas de mal. Laissez-la tranquille et je vous montre.
— C’est l’amour, voyez, expliqua Yadine avec un geste désabusé. Un homme peut souffrir des maux inimaginables pour une cause, et mourir pour elle. Mais par l’amour, il est vaincu.
Malmon fit signe à l’un des hommes.
— Descendez-le. Si tu tentes le moindre, mais alors le moindre geste, Yadine monte le courant. Elle ne mourra pas, mais elle ne sera plus jamais la même.
— Je vous montre, j’ai dit.
Quand la chaîne se détacha, Sawyer tomba à genoux.
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